Dans un entretien accordé au média tunisien Ultra Tunisie, le dirigeant de gauche Hamma Hammami livre une charge sévère contre le pouvoir de Kaïs Saïed, qu’il qualifie d’autoritaire. Il estime que la révolution de 2011 a été vidée de son contenu et plaide désormais pour une nouvelle rupture populaire.
La crise tunisienne ne serait pas une simple phase de turbulence politique. Pour Hamma Hammami, secrétaire général du Parti des Travailleurs, il s’agit d’un basculement historique. Dans un entretien publié le 26 janvier 2026 par Ultra Tunisie, le dirigeant de gauche dresse le portrait d’un pays qu’il juge entré dans une nouvelle ère autoritaire, marquée par l’effacement des contre-pouvoirs et l’érosion continue des libertés.
Selon lui, le système mis en place par le président Kaïs Saïed relève d’un pouvoir personnel concentré entre les mains d’un seul homme. Il y voit une rupture nette avec l’esprit de la révolution de 2011, qui avait ouvert un espace démocratique inédit dans l’histoire contemporaine du pays.
Un pouvoir de plus en plus verrouillé
Hammami décrit un paysage institutionnel profondément déséquilibré. Parlement affaibli, justice sous pression, opposition marginalisée : à ses yeux, les mécanismes de contrôle ont été progressivement neutralisés. Le discours officiel invoquant la souveraineté nationale et la volonté populaire masquerait, selon lui, une réalité plus brutale : la réduction de l’espace politique et la criminalisation croissante de la dissidence.
Il estime que la Tunisie vit aujourd’hui sous un régime qui gouverne davantage par la mise à l’écart et la peur que par le débat et la représentation. Dans cette lecture, les institutions issues de la nouvelle architecture constitutionnelle ne jouent plus leur rôle d’arbitres, mais celui de relais d’un pouvoir centralisé.
Une révolution inachevée, un pays en crise
Sur le terrain économique, le constat est tout aussi sévère. Hamma Hammami évoque un pays fragilisé, lourdement endetté et toujours dépendant de l’extérieur. Malgré les discours officiels sur l’autosuffisance et la souveraineté, il considère que les orientations économiques fondamentales n’ont pas changé.
Revenant sur la séquence ouverte par le soulèvement de 2011, il parle d’une révolution inachevée plutôt que d’un échec. Il rejette fermement la thèse d’une « décennie noire », souvent avancée pour discréditer la période post-révolutionnaire. Pour lui, cette lecture sert surtout à légitimer le retour à un pouvoir autoritaire présenté comme une nécessité.
Selon son analyse, la révolution n’a pas transformé en profondeur les structures économiques et sociales héritées de l’ancien régime. Faute de programme unifié et de direction capable d’imposer des changements radicaux, le système se serait recomposé jusqu’à refermer la parenthèse ouverte en 2011.
L’appel à une nouvelle rupture populaire
C’est dans cette logique qu’il avance l’idée d’une nouvelle révolution populaire. Une transformation qui, selon lui, ne pourrait venir ni de l’appareil militaire ni de pressions étrangères, mais d’une mobilisation large et organisée de la société tunisienne.
Il évoque la nécessité d’une refondation articulée autour de la justice sociale, du contrôle national des richesses, d’un renforcement des services publics et d’une véritable souveraineté économique. Dans ce cadre, il affirme ne rien attendre des prochaines échéances électorales si elles se tiennent dans les conditions actuelles, estimant que le cadre politique ne garantit pas un scrutin réellement libre et pluraliste.
Hammami reconnaît toutefois que le camp du changement traverse une phase de faiblesse. L’opposition, et particulièrement la gauche, est divisée et peine à structurer une alternative cohérente. Il se dit favorable à un front commun des forces progressistes, mais pose une ligne de démarcation claire : aucune alliance avec ceux qui soutiennent le pouvoir actuel.
Dans cette équation politique incertaine, la jeunesse occupe, selon lui, une place centrale. Mais pas une jeunesse réduite à la contestation ponctuelle : il plaide pour une génération formée politiquement, organisée et capable de porter un projet de transformation sur la durée.
À l’horizon qu’il dessine, la Tunisie qu’il appelle de ses vœux serait démocratique, sociale et souveraine, dotée d’institutions réellement représentatives et d’un espace de libertés garanti. Une Tunisie, en somme, où le citoyen ne vit plus sous la menace permanente de la répression ou de l’arbitraire.
Mourad Benyahia

