À l’heure où l’intelligence artificielle transforme radicalement l’écriture, la lecture et la diffusion des œuvres, le livre africain se trouve à un tournant décisif. Comment préserver la créativité, les langues locales et les héritages culturels tout en s’ouvrant aux outils numériques ?
Le SIILY 2026, avec la Turquie comme pays invité d’honneur, propose de réfléchir à ces enjeux et de créer des ponts entre innovation technologique et tradition littéraire. Le directeur du salon, Matchadje Yogolipaka, également président de l’APIL, insiste sur la dimension sociale de l’événement. Fidèle à l’esprit des éditions précédentes, il accorde une place centrale aux associations défendant les droits des personnes en situation de handicap, afin de garantir un accès équitable à la culture et au livre.
Le Matin d’Algérie : Monsieur Yogolipaka, le thème de cette édition est « Le livre face à l’Intelligence Artificielle ». Craignez-vous que les algorithmes remplacent un jour les auteurs humains ?
Yogolipaka Matchadje : Il est évident que l’intelligence artificielle s’impose aujourd’hui à tous les humains et dans presque tous les secteurs d’activité. Plutôt que de la subir, nous avons voulu comprendre son fonctionnement afin de mieux l’utiliser et d’en tirer de meilleurs rendements. Toutefois, nous ne pensons pas que les algorithmes puissent remplacer la sensibilité, l’imaginaire et l’expérience humaine qui fondent l’acte d’écriture.
Le Matin d’Algérie : Pensez-vous que l’IA peut réellement enrichir la création littéraire, ou risque-t-elle de standardiser les idées et d’uniformiser les récits ?
Yogolipaka Matchadje : Notre avis peut être contraire à celui d’autres acteurs, mais nous pensons que l’IA peut enrichir la créativité littéraire à travers des outils facilitateurs. En revanche, nous refusons que l’IA se substitue à l’écrivain, au créateur de l’œuvre.
Le Matin d’Algérie : À l’ère du numérique et des livres générés par IA, comment protéger notre culture et nos langues locales, qui sont au cœur du SIILY ?
Yogolipaka Matchadje : À l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle, notre culture a au contraire de fortes chances d’être préservée, si chacun utilise les outils de numérisation et d’apprentissage disponibles. Prenons l’exemple du logiciel Bloom, recommandé par SIL Cameroun : il permet aujourd’hui aux éditeurs de mieux travailler à la conservation et à la transmission de nos langues nationales et, par ricochet, de nos cultures.
Le Matin d’Algérie : Comment faire coexister l’héritage littéraire africain et la révolution technologique sans sacrifier l’authenticité de nos histoires ?
Yogolipaka Matchadje : Cette coexistence est possible à condition d’utiliser la technologie comme un moyen et non comme une fin. L’héritage littéraire africain doit rester porté par les auteurs, les éditeurs et les conteurs, tandis que la technologie doit servir à mieux diffuser et valoriser ces récits, sans en altérer l’authenticité.
Le Matin d’Algérie : Vous mettez l’accent sur l’accessibilité pour tous. Quelles mesures concrètes ont été prévues pour que les personnes en situation de handicap puissent pleinement vivre le salon ?
Yogolipaka Matchadje : Nous avons prévu du personnel dédié pour accompagner les personnes en situation de handicap tout au long du salon, afin de faciliter leurs déplacements, notamment pour les non-voyants. Des outils technologiques adaptés seront également mis à leur disposition pour leur permettre de mieux vivre le salon.
Le Matin d’Algérie : Pourquoi la Turquie a-t-elle été choisie comme pays à l’honneur et quelles perspectives de coopération culturelle cela ouvre-t-il pour le Cameroun et l’Afrique centrale ?
Yogolipaka Matchadje : Nous avons déjà eu l’honneur de recevoir Monsieur l’Ambassadeur de Turquie lors d’une précédente édition du SIILY, et nous nourrissions l’espoir d’accueillir son pays comme invité d’honneur. La Turquie est un partenaire important du Cameroun sur plusieurs plans. Nous souhaitons renforcer cette coopération, notamment sur les plans culturel et littéraire. La Turquie dispose d’un savoir-faire reconnu en matière d’imprimerie et d’intrants d’impression, ce qui rend ce rapprochement bénéfique pour les deux parties.
Le Matin d’Algérie : Comment le salon fait-il pour que les éditeurs, auteurs et lecteurs ne se contentent pas de se croiser, mais échangent réellement ?
Yogolipaka Matchadje : Nous avons créé un cadre B2B dédié afin de favoriser les échanges entre professionnels. Les participants pourront en juger par eux-mêmes à travers les rencontres et les discussions prévues durant le salon.
Le Matin d’Algérie : Les ateliers sur l’IA s’adressent aux professionnels, mais aussi aux jeunes auteurs et traducteurs. Que peuvent-ils retirer concrètement de ces sessions ?
Yogolipaka Matchadje : Il est important qu’ils y participent pour comprendre et apprendre. Ces ateliers leur permettront de bénéficier des conseils avisés d’experts. Nous sommes convaincus qu’ils en tireront beaucoup, tant sur le plan technique que créatif.
Le Matin d’Algérie : Depuis plusieurs années, le SIILY ne cesse de grandir. Quelle innovation cette édition 2026 apporte-t-elle pour marquer un tournant dans l’histoire du salon ?
Yogolipaka Matchadje : Cette année, nous avons souhaité donner une place centrale aux animations autour du livre. Le public aura droit à des récitals de poésie, des spectacles de slam, des lectures-spectacles et d’autres formes d’expression artistique.
Le Matin d’Algérie : À votre avis, quel rôle le SIILY peut-il jouer dans l’avenir du livre africain face à la révolution numérique mondiale ?
Yogolipaka Matchadje : Le SIILY peut jouer un rôle majeur en devenant un espace de réflexion, de formation et d’innovation autour du livre africain. Face à la révolution numérique, il s’agit de permettre aux acteurs africains du livre de s’approprier les outils technologiques tout en préservant la richesse et la diversité de nos cultures.
Entretien réalisé par Djamal Guettala

