Dans Le désastre de la maison des notables, Amira Ghenim (écrivaine tunisienne) plonge au cœur d’une famille dont les secrets, les désirs et les blessures reflètent les fractures d’un pays en éveil. À travers une narration chorale, chaque voix se fraie un chemin entre mémoire intime et mémoire collective, entre vérité et fiction.
Entre tragique, ironie et pudeur, le roman explore les zones d’ombre que l’Histoire officielle ne peut atteindre, offrant au lecteur un miroir à la fois sensible et cru de l’âme tunisienne. Ghenim ne se contente pas de raconter une intrigue : elle scrute les silences, révèle les tensions, et met en lumière les résistances discrètes mais puissantes qui façonnent la société et l’individu. Et au fil des pages, c’est à nous, lecteurs et lectrices, de déchiffrer ce que les notables taisent, ce que l’histoire oublie, et ce que la mémoire intime n’ose jamais dire.
Le Matin d’Algérie : Votre roman se déroule en 1935, dans une Tunisie coloniale et bourgeoise. Pourquoi avoir choisi cette période comme toile de fond ?
Amira Ghenim : Le roman se déroule sur plusieurs générations. Mais l’évènement principal qui a déclenché le « désastre » a effectivement lieu un soir de décembre 1935.
Les années 1930 m’ont paru impossibles à contourner. Elles représentent un moment charnière où l’histoire collective se densifie, où les tensions politiques, sociales et culturelles atteignent une intensité particulière. J’ai été frappée par la manière dont la crise économique mondiale de l’époque a accentué les fractures au sein de la société tunisienne, creusant encore plus l’écart entre les notables figés dans leurs privilèges et une population qui commençait à rêver d’émancipation. C’est aussi une décennie de naissance, celle d’une presse, d’une pensée, d’une identité tunisienne qui cherche à s’affirmer face au protectorat. Dans Le désastre de la maison des notables, j’ai voulu inscrire mes personnages dans ce contexte, car il m’a semblé que leurs combats résonnaient d’autant plus fort sur ce fond de bouleversements.
Évoquer ces années, c’est pour moi rappeler que le drame intime d’une famille ne peut se lire qu’en écho aux secousses du pays tout entier. J’y ai trouvé une matière à la fois historique et sensible, un miroir qui renforce le contraste entre un monde qui s’accroche au passé et une société qui s’élance vers l’avenir.
Le Matin d’Algérie : Comment est née l’idée de cette intrigue autour d’un soupçon d’adultère ? Est-ce inspiré d’un fait réel ou d’un imaginaire collectif ?
Amira Ghenim : L’idée de cette intrigue est née entièrement de mon imagination personnelle. Je n’ai trouvé dans les sources historiques aucune trace d’un tel épisode, et je ne cherchais d’ailleurs pas à m’inscrire dans la fidélité documentaire. Ce qui m’a aidé, en revanche, c’est le silence des historiens autour de la vie intime de Tahar Haddad.
On évoque son rôle de réformateur, ses écrits, son engagement pour l’émancipation de la femme, mais presque jamais l’homme privé, ses désirs, ses fragilités, ses contradictions. Ce vide m’a donné envie d’ouvrir une brèche romanesque : inventer un soupçon d’adultère, non pas pour ternir son image, mais pour rappeler que derrière le penseur et le militant se cache un être humain, fait de chair, d’élans et de zones d’ombre. Ce choix m’a permis de déplacer le regard, d’interroger ce que les silences de l’Histoire dissimulent, et d’offrir une autre manière d’approcher un personnage figé dans la posture du réformateur.
Le Matin d’Algérie : Le roman adopte une structure chorale où chaque personnage apporte sa version. Qu’est-ce qui vous a poussée à ce choix narratif ?
Amira Ghenim : Le choix est né de mon désir de montrer que la vérité n’est jamais unique ni figée. J’avais besoin de donner voix à plusieurs personnages, chacun avec ses souvenirs, ses silences, ses aveuglements et ses propres justifications. La structure chorale me permettait de faire sentir le poids des subjectivités, mais aussi la manière dont une même histoire se diffracte en une multitude de récits parfois complémentaires et parfois contradictoires. Je pense que c’était une manière pour moi de refléter aussi la société tunisienne de l’époque, traversée par des tensions de classes, de générations et de sensibilités politiques, où aucune voix ne pouvait prétendre à elle seule incarner l’ensemble. Enfin, j’aimais l’idée que le lecteur devienne lui-même témoin et enquêteur, contraint de circuler entre ces récits pour tisser sa propre compréhension. Cette polyphonie est donc autant un choix esthétique qu’un moyen d’interroger la complexité du réel et les zones d’ombre laissées par l’Histoire.
Le Matin d’Algérie : Zbeida Rassaa, personnage central et énigmatique, reste souvent racontée par les autres. Pourquoi ce parti pris d’éloignement ?
Amira Ghenim : Zbeida est volontairement tenue à distance parce qu’elle est, en réalité, la seule à savoir ce qui s’est réellement passé lors de cette nuit fatale. Lui donner directement la parole aurait été, à mes yeux, un choix artistique voué à l’échec, car cela aurait réduit au silence toutes les autres voix et annulé la valeur des témoignages fragmentaires qui composent le roman.
J’ai préféré qu’elle demeure un centre de gravité énigmatique, autour duquel les récits des autres s’organisent, se contredisent et se complètent. Cet éloignement me permettait aussi de souligner le poids du silence, ce silence qui nourrit les fantasmes, les jugements, les reconstructions partielles. Zbeida devient ainsi une figure presque mythique, façonnée autant par ses actes que par le regard des autres. La priver de sa propre version n’est pas une privation, mais une façon de préserver l’ambiguïté et la tension romanesque. Elle n’est pas absente, elle est partout, dans les mots et les silences des autres.
Le Matin d’Algérie : Il y a une tension constante entre mémoire intime et mémoire familiale. Selon vous, que fait le roman que l’histoire officielle ne peut pas faire ?
Amira Ghenim : Je trouve que le roman a cette liberté de s’aventurer là où l’histoire officielle s’arrête : dans les zones d’ombre, les contradictions, les affects. L’histoire cherche à établir des faits, à construire une cohérence, tandis que l’écriture romanesque accepte le trouble, la subjectivité, l’incertitude.
Dans Le désastre de la maison des notables, j’ai voulu explorer la mémoire intime et familiale, c’est-à-dire les blessures, les rancunes, les silences qui ne figurent jamais dans les archives. Le roman peut donner voix à ceux qui n’ont pas écrit, qui n’ont pas laissé de traces, mais dont la présence continue de hanter les générations. Il peut restituer l’épaisseur sensible d’une époque, la manière dont les drames collectifs traversent les corps et les intimités. En cela, il ne remplace pas l’histoire, mais il la déplace certainement, la trouble, l’humanise.
Le Matin d’Algérie : Votre écriture mêle le tragique, l’ironie, et parfois une forme de pudeur presque classique. Comment définiriez-vous votre style littéraire ?
Amira Ghenim : C’est une question très difficile, car je crois profondément que ce n’est pas à l’écrivain de définir son style, mais plutôt à la critique et aux lecteurs d’en prendre la mesure. Lorsque j’écris, je ne cherche pas à élaborer un style prédéterminé : je suis guidée par la voix des personnages, par la matière de l’histoire, et par le rythme propre à chaque scène. Si le tragique, l’ironie ou une certaine pudeur se mêlent dans mon écriture, c’est parce que ces tonalités me semblent nécessaires pour approcher la complexité humaine.
Je dirais donc que mon écriture naît moins d’un programme esthétique que d’une écoute : l’écoute du silence, des contradictions, et de ce qui affleure dans les marges. Au fond, je laisse aux autres le soin de qualifier ce mélange ; pour ma part, j’essaie simplement d’être fidèle à la vérité romanesque qui s’impose à moi.
Le Matin d’Algérie : La société patriarcale est omniprésente dans le récit. Mais on y trouve aussi des résistances féminines discrètes. Était-ce un enjeu pour vous ?
Amira Ghenim : Oui, c’était un enjeu essentiel. La société patriarcale constitue l’arrière-plan incontournable du roman, mais je tenais à ce qu’on y perçoive aussi des formes de résistance, parfois discrètes, parfois presque invisibles. Les femmes de mon récit ne sont pas toujours dans le geste spectaculaire ou frontal, mais elles inventent des espaces de liberté dans les interstices : par une parole retenue, un refus muet, un silence qui en dit long.
Ce sont des résistances minuscules, mais tenaces, et je crois qu’elles sont tout aussi puissantes que les luttes déclarées. Elles montrent que même dans un cadre oppressant, la domination n’est jamais totale, qu’il existe des brèches où se déploie une force intime et subversive. Pour moi, il était important de rendre hommage à cette énergie souterraine qui traverse les générations féminines, et qui, à sa manière, prépare les grands basculements.
Le Matin d’Algérie : On sent une attention particulière au langage, aux mots du quotidien, aux silences aussi. Que représente pour vous la langue, dans l’écriture ?
Amira Ghenim : La langue est sans doute le cœur même de mon écriture. J’ai une passion profonde pour l’arabe, qui est la langue dans laquelle j’ai écrit la version originale du roman. C’est une langue qui porte en elle une mémoire, une musique, une manière de dire le monde qui m’est indispensable. J’aime son opulence, ses nuances, sa capacité à faire coexister le quotidien le plus simple et l’abstraction la plus subtile.
Dans Le désastre de la maison des notables, je me suis beaucoup appuyée sur les mots du quotidien, sur les silences aussi, parce que je crois que ce sont eux qui révèlent le mieux les personnages. La langue est pour moi un lieu d’exploration, mais aussi de résistance : elle permet de préserver une sensibilité, une façon d’habiter le réel qui échappe aux classifications rigides de l’histoire officielle. Écrire en arabe, puis voir le texte voyager dans une autre langue, c’est accepter que cette matière vive se transforme, mais c’est aussi affirmer que mon attachement premier reste à cette langue qui m’a façonnée.
Le Matin d’Algérie : Vous êtes vous-même universitaire. Quelle place occupent les recherches historiques ou sociologiques dans votre travail d’autrice ?
Amira Ghenim : Je pense que travail historique et sociologique est incontournable pour quiconque veut respecter son lecteur et écrire un texte de qualité. Pour moi, tout en cherchant à émouvoir et à captiver, la fiction transmet aussi une forme de connaissance, et la connaissance nécessite un travail de recherche rigoureux. Je m’appuie donc sur ces recherches pour comprendre les dynamiques sociales, les tensions politiques et les subtilités culturelles d’une époque, et pour ancrer mes personnages dans un monde crédible. Mais je ne cherche jamais à écrire un document ou une histoire fidèle : ces recherches deviennent matière à fiction, elles nourrissent mon imagination. Mon vrai enjeu est de laisser l’histoire éclairer l’intimité des personnages, leurs silences et leurs contradictions, sans jamais la confondre avec elle. Ainsi, je peux mêler rigueur et liberté, savoir et invention, pour faire exister à la fois le contexte et la vie intérieure de ceux que je raconte.
Le Matin d’Algérie : Comment avez-vous vécu la traduction de votre roman en français ? Avez-vous collaboré étroitement avec la traductrice Souad Labbize ?
Amira Ghenim : La traduction du roman a été une expérience d’une intensité rare. C’est bouleversant de voir l’intime franchir les frontières et trouver une résonance dans d’autres langues : d’abord l’italien, ensuite le français, puis l’anglais. Pour la version française, j’ai eu un vrai bonheur d’être traduite par Souad Labbize, qui est aussi poétesse. Son rapport à la langue et à la sensibilité du texte était tel qu’elle n’a pas eu besoin de ma collaboration : elle a su entrer dans l’univers du roman avec une justesse qui m’a profondément touchée.
Le Matin d’Algérie : Ce roman a reçu un bel accueil, notamment avec le Prix Comar d’Or, l’Arab Booker et récemment le Prix de la littérature arabe 2024. Que représente cette reconnaissance pour vous, en tant que femme et écrivaine tunisienne ?
Amira Ghenim : Oui, le roman a eu la chance d’être distingué à plusieurs reprises : finaliste de l’International Prize for Arabic Fiction, du prix Médicis étranger, couronné par le Prix de la littérature arabe 2024, le Prix Fragonard de la littérature étrangère, et il est encore en lice pour le Prix Lorientales. Chaque reconnaissance m’honore profondément. Pour moi, les prix ne sont pas seulement des trophées littéraires : ils sont des passerelles. Ils donnent au texte une visibilité nouvelle, lui permettent de circuler dans d’autres langues, d’aller à la rencontre de lecteurs et lectrices que je n’aurais jamais pu atteindre seule. En tant que femme et écrivaine tunisienne, c’est une joie particulière de voir une voix venue d’ici dialoguer avec d’autres espaces culturels, franchir les frontières, et rappeler que notre littérature a toute sa place dans la grande conversation du monde.
Le Matin d’Algérie : La réception du roman en Tunisie diffère-t-elle de celle qu’il reçoit aujourd’hui en France ou dans le reste du monde arabe ?
Amira Ghenim : La réception n’est pas tout à fait la même, en effet. En Tunisie, le roman a souvent été lu comme une histoire intime et familiale, avec un fort ancrage dans une mémoire collective qui résonne immédiatement pour les lecteurs et lectrices. Il a suscité des échos très personnels, parfois même douloureux, parce qu’il touche à des réalités proches.
En France, la lecture a été différente : on m’a beaucoup parlé de l’écriture elle-même, du travail sur le silence et sur la langue, avec un regard peut-être plus attentif à la construction du récit. Dans le monde arabe, il a été reçu à la fois comme une voix singulière et comme un miroir de questions plus larges : la place des femmes, la mémoire, les fractures sociales. Cette pluralité de lectures m’enchante : elle me rappelle qu’un roman, une fois publié, ne m’appartient plus vraiment — il appartient à celles et ceux qui le lisent, et chaque contexte lui donne une vie nouvelle.
Entretien réalisé par Djamal Guettala
Mini-biographie :
Née en 1978 à Sousse, Amira Ghenim obtient un doctorat en linguistique avant d’enseigner à l’université de Sousse en Tunisie . Elle contribue également à des publications universitaires sur la linguistique et la traduction et participe en 2014 à la production de l’émission radiophonique Femmes de mon pays.
Prix et distinctions :
2014 : Prix de l’Union de radiodiffusion des États arabes
2020 : Prix spécial du jury des Comar d’Or
2024 : Prix de la littérature arabe
Œuvres et traductions :
(ar) نازلة دار الأكابر Nazilet Dar El Akaber, Tunis, Masciliana, 2021
(it) La casa dei notabili (trad. Barbara Teresi), Rome, Éditions e/o 2023
(fr) Le désastre de la maison des notables (trad. Souad Labbize), Paris, Philippe Rey 2024 France et Ek Barzakh Algérie
(en) A Calamity of Noble Houses (trad. Miled Faiza et Karen McNeil), New York, Europa Editions, 2025
(ar) الملف الأصفر « Le dossier jaune , Tunis, Pop Libris, 2023,
(ar) تراب سخون « Terre chaude », Tunis, Masciliana, 2024
nouveau roman :Les Grands meurent en avril (العظماء يموتون في أفريل), aux éditions Miskiliani Mai 2025
Le désastre de la maison des notables paraîtra le 2 octobre 2025 (Poche)