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Christian Schoenaers : « L’écriture est d’abord et essentiellement une quête de soi »

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Auteur de Écrire Biskra, publié aux éditions L’Harmattan, Christian Schoenaers revient dans cet entretien sur une ville longtemps investie par l’imaginaire littéraire, tour à tour espace de passage, de mémoire et de réécriture. Biskra y apparaît moins comme un simple décor que comme un lieu d’expérience, où se croisent regard d’écrivain, histoire et traces laissées par le temps.

À travers cette conversation, Christian Schoenaers interroge le lien profond entre territoire et création, la persistance des empreintes littéraires et la lecture comme forme de rencontre. Une réflexion qui dépasse le cadre local pour questionner, plus largement, ce que les lieux font à l’écriture et ce que l’écriture, en retour, fait aux lieux.

Le Matin d’Algérie : Qu’est-ce qui vous a conduit à choisir Biskra comme point d’ancrage central de cette double trilogie, plutôt qu’une autre ville ou un autre espace algérien ?

Christian Schoenaers : Ce n’était pas vraiment un choix délibéré : plutôt quelque chose qui s’est proposé, imposé à moi sur mes chemins de lecture. Tout a commencé il y aura bientôt vingt ans par la rencontre du nom de cette ville dans le livre de James Vandrunen, un écrivain belge né au XIXᵉ siècle, très confidentiel, dont je voulais faire un de mes compagnons de route. Je lisais ses Heures africaines (1900) pour suivre sa trace au Congo belge, et les pages qu’il consacre d’abord à Biskra m’ont si vivement intéressé que j’ai fini par en faire ma priorité. Il a en quelque sorte éveillé en moi le désir de Biskra, il m’a donné envie de la visiter moi aussi, mais comme par procuration, dans les mots des autres. Selon mon habitude, j’ai alors convoqué d’autres écrivains à ma table de travail, pour me constituer une petite anthologie de textes littéraires relatifs à cette ville algérienne que je ne connaissais pas. Les noms ont succédé aux noms, les livres aux livres, et dans ce que je rassemblais il m’est apparu assez rapidement que certains textes pourraient faire la matière d’un livre, et bientôt de deux. La question s’est même posée plus tard d’une troisième trilogie qui aurait pu rassembler Henri Duveyrier, Isabelle Eberhardt ou Henry Jean-Marie Levet, mais après réflexion la substance était ici trop mince peut-être. De Levet par exemple, je n’ai trouvé qu’un seul texte, un sonnet, consacré à Biskra.

Le Matin d’Algérie : Vous insistez sur l’idée que le lieu n’est jamais un simple décor. Comment définiriez-vous le rôle précis que joue Biskra dans les œuvres que vous analysez ?

Christian Schoenaers : Le lieu en effet est pour moi bien davantage qu’un simple décor : il est une des données fondamentales de notre présence au monde. « Dis-moi ta façon de te figurer l’espace qui t’entoure, que tu découvres ou redécouvres, où tu t’attardes ou même que tu fuis, et je te dirai qui tu es ! » Il y a une citation de Jean Grenier (par ailleurs auteur lui aussi, dans un ouvrage paru en 1937 et intitulé Inspirations méditerranéennes, de quelques pages sur Biskra) qui résume bien, il me semble, ce qu’un lieu peut être ou devenir pour celui qui le découvre ou y séjourne : « Il est donc bien vrai que dans ces immenses solitudes que doit traverser un homme de la naissance à la mort, il existe quelques lieux, quelques moments privilégiés où la vue d’un pays agit sur nous, comme un grand musicien sur un instrument banal qu’il révèle, à proprement parler, à lui-même. » (Jean Grenier, Les Iles) En les lisant, il m’a semblé que Biskra, à des degrés divers, avait agi sur chacun de mes auteurs d’une manière telle que non seulement son œuvre, mais son être même s’en était trouvé profondément affecté, modifié peut-être.

Le Matin d’Algérie : Le premier volume est placé sous le signe de la découverte, le second sous celui du retour. Pourquoi cette distinction vous semblait-elle essentielle dans votre lecture des textes ?

Christian Schoenaers : Cette distinction n’était pas préméditée, elle n’est pas antérieure à ma lecture ni même à l’achèvement de mes textes. En bouclant la première trilogie, je ne savais pas encore précisément à qui j’allais consacrer la deuxième. Et c’est seulement quand ce deuxième livre a été achevé, que, me relisant en quelque sorte, je me suis avisé que ce qui distinguait aussi les auteurs élus pour ces deux trilogies, Gide mis à part, c’était peut-être cette expérience de la découverte pour les uns, et celle du retour pour les autres. Distinction qui chargeait encore de sens ma propre entreprise, parce que parallèlement à mes auteurs, ma deuxième trilogie prenait aussi pour moi le sens d’un retour et d’une insistance sur un sujet (Biskra) découvert pour les besoins de la première trilogie.

Le Matin d’Algérie : Fromentin, Gide et Vandrunen portent des regards très différents sur Biskra. Qu’est-ce qui, selon vous, les rapproche malgré leurs sensibilités et leurs contextes distincts ?

Christian Schoenaers : Ce qui les rapproche, de mon point de vue, c’est d’abord et essentiellement la place qu’ils font tenir par Biskra dans leurs écrits. C’est le désir, le besoin ou la nécessité qui ont été les leurs de mettre cette ville en mots, et plus encore leur rencontre personnelle avec elle. Ce qui distingue leur contribution respective à la fortune littéraire de Biskra, c’est d’une part la ville elle-même (celle vers laquelle avance Fromentin est d’un demi-siècle antérieure à celle où s’arrêtent et s’attardent Gide et Vandrunen), et c’est aussi, d’autre part, leur façon très personnelle d’établir des rapports avec le monde, l’espace, le temps, l’autre et enfin avec eux-mêmes.

Le Matin d’Algérie : Dans le second tome, vous évoquez des « revenants ». En quoi le retour modifie-t-il la relation à la ville et, plus largement, à l’écriture ?

Christian Schoenaers : « Vois deux fois pour voir juste, disait Amiel, ne vois qu’une pour voir beau ! » Revenir sur les lieux d’un bonheur passé, ce n’est sans doute pas y retrouver dans toute sa fraîcheur et sa pureté ce bonheur-là, mais c’est se donner l’occasion, les moyens d’affûter son regard et donc aussi sa plume. C’est gagner en lucidité, non pas tant peut-être sur le lieu lui-même que sur soi-même. C’est mesurer à l’intérieur de soi le chemin parcouru entre le moment de la découverte et celui du retour. Et l’écriture telle que je la conçois est d’abord et essentiellement une quête de soi.

Le Matin d’Algérie : Comment avez-vous abordé la question du contexte colonial, notamment dans les textes de Fromentin ou de Truphémus, sans réduire ces œuvres à une seule grille de lecture historique ?

Christian Schoenaers : Je dois avouer que ce contexte colonial ne m’a pas beaucoup occupé. Ce que j’ai cherché à saisir ou à cerner, c’est l’originalité et la qualité du rapport très étroitement personnel que chacun de mes auteurs établit avec cette ville de Biskra. Pour certains, il est vrai, en raison de leur statut, de leur parcours, de leur position dans la société algérienne de leur époque, cette question coloniale s’est posée avec une certaine acuité dont je ne pouvais pas non plus faire complètement l’économie. C’est le cas d’Albert Truphémus qui s’en prend explicitement dans plusieurs de ses livres au système colonial, pour le condamner ou plutôt pour en déplorer la mise en œuvre et ses conséquences, sans pour autant qu’on puisse ranger ses livres parmi les romans anticolonialistes. Mais ici j’ai suivi d’autres commentateurs de son œuvre. Quant à Gide qui dans son Voyage au Congo dénoncera plus tard les méfaits de la colonisation, il était à Biskra trop préoccupé de lui-même et de ses plaisirs pour être attentif à autre chose.

Le Matin d’Algérie : Votre démarche critique repose sur une forte adhésion au texte. Comment trouvez-vous l’équilibre entre empathie pour l’auteur et distance analytique ?

Christian Schoenaers : Ma lecture en effet est essentiellement empathique, elle me fait adhérer fraternellement, presque amoureusement au texte que je lis. Cette adhésion, cette proximité, cette complicité peuvent brouiller quelque peu la vision et l’analyse. Georges Poulet, un de mes maîtres, parlait d’une « critique d’identification », mais son ami Jean Starobinski préconisait au contraire dans l’acte critique une nécessaire distance, garante d’une plus grande lucidité et d’une certaine indépendance. L’idéal serait sans doute d’alterner les deux mouvements dans une sorte de va-et-vient continuel : adhérer d’abord, dans un premier temps, puis, dans un deuxième temps, se déprendre ou se reculer tant soit peu, et enfin faire la synthèse des enseignements respectifs des deux mouvements.

Le Matin d’Algérie : En confrontant des écrivains européens et un auteur algérien comme Hamid Grine, cherchiez-vous à instaurer un dialogue particulier entre les mémoires et les regards ?

Christian Schoenaers : Non. Quel que puisse être par ailleurs l’intérêt et l’importance d’un tel dialogue, je n’ai pas cherché moi-même à l’instaurer ni même à le favoriser. Chacun de mes auteurs a été lu, si je puis dire, séparément, indépendamment des autres, pour son propre compte. Mais le dialogue dont vous parlez est parfois présent dans le texte même que je lis et prolonge par l’écriture, et alors un peu malgré moi. Ainsi Hamid Grine dans ses romans convoque-t-il tantôt Gide (dans Le Café de Gide), tantôt Camus (dans Camus dans le narguilé). Et Grine est aussi essayiste, et il a consacré de nombreux textes à des auteurs européens du présent (Françoise Giroud, Jean-Louis Servan-Schreiber, Pierre Hadot, Jean Daniel…) et même d’un très lointain passé (Sénèque, Épicure…).

Le Matin d’Algérie : Pensez-vous que Biskra conserve aujourd’hui une charge symbolique comparable à celle décrite par les écrivains que vous étudiez ?

Christian Schoenaers : Pour répondre à cette question je devrais peut-être faire à mon tour le voyage de Biskra, aller moi-même passer quelques jours dans cette ville et l’arpenter en tous sens… Peut-être en reviendrais-je déçu. Je crains qu’en vain un visiteur d’aujourd’hui chercherait dans la ville actuelle ce qui faisait son attrait pour les voyageurs ou les écrivains du passé. À moins de partir dans la ville d’aujourd’hui, précisément, à la recherche de celle du passé. Rechercher des traces à demi effacées, lever des empreintes… C’est ce que fait de son côté et pour son propre compte le narrateur du Café de Gide, pour qui il y a par ailleurs plusieurs Biskra (celle de Gide à la charnière des XIXᵉ et XXᵉ siècles, celle de sa propre enfance et de son adolescence dans les années 50-60, puisqu’il est natif de là-bas, celle enfin qu’il retrouve à l’âge adulte quarante ou cinquante ans plus tard). Dans les années trente, Jean Grenier (Inspirations méditerranéennes) déjà déplorait que Biskra « ait perdu de son caractère indigène », et même son « caractère de capitale où l’on vient pour les échanges et les plaisirs ». Dans un livre plus récent (Un voyage en Algéries, Plon, 2012), Éric Sarner évoque Gide et Fromentin, mais ses pages se nourrissent moins de ce qu’il a trouvé in situ, à Biskra où il se promène, que de ses souvenirs de lecteur ou de sa culture littéraire…

Le Matin d’Algérie : À travers ces deux volumes, peut-on lire Écrire Biskra comme une réflexion plus large sur le rapport entre lieu, identité et création littéraire ?

Christian Schoenaers : Oui, c’est la démarche qui est la mienne, dans ces deux livres-ci comme dans ceux que j’ai consacrés à d’autres lieux, comme l’île de Gorée au Sénégal. D’une certaine façon, en forçant un peu le trait, on pourrait même dire que Biskra n’est ici qu’un prétexte à la rencontre avec des écrivains qui en parlent, qui lui ont fait une place dans leur œuvre. L’élément grâce auquel les écrivains ici accompagnés se révèlent à eux-mêmes – et à leur lecteur.

Le Matin d’Algérie : Votre travail met souvent en lumière le lien entre expérience vécue et écriture. En quoi ce projet vous a-t-il personnellement transformé comme lecteur et critique ?

Christian Schoenaers : Chaque lecture, chaque rencontre, chaque essai me transforme ou me fait faire quelques pas de plus dans la quête de moi-même qu’est pour moi l’écriture critique. On ne sort pas indemne d’un long compagnonnage – de plusieurs mois, plusieurs années parfois – avec un autre homme, ou plus justement peut-être avec une œuvre. Sans doute le chemin privilégié de la quête de soi est-il en littérature le genre autobiographique, le diarisme ou encore l’autofiction, mais pour dire le plus personnel j’ai besoin, moi aussi, comme le dit quelque part Jean-Pierre Richard, du détour par l’autre.

Le Matin d’Algérie : Enfin, que souhaiteriez-vous que le lecteur retienne avant tout de Écrire Biskra : une ville, des écrivains, ou une manière de lire et de comprendre la littérature ?

Christian Schoenaers : Un peu tout cela à la fois, si ce n’est pas trop exiger ou attendre de lui, mais surtout la possibilité qu’offre la lecture – et la critique quand elle est entreprise dans un certain état d’esprit – de rencontrer l’autre et de l’accompagner sur les chemins qui sont les siens et qui insensiblement, inévitablement le mènent à lui-même, dans son rapport – toujours original et singulier – au monde, à l’autre et à soi. Dans un vocabulaire d’un autre temps, Charles Du Bos définissait la littérature comme « le lieu où se rencontrent les âmes ». En ce qui me concerne, si je lis, si je prolonge par l’écriture le bonheur de la lecture, c’est pour essayer de rencontrer autrui dans sa vérité d’homme et d’écrivain, en profondeur, sur un plan qu’on pourrait dire spirituel (plutôt qu’intellectuel, esthétique ou moral). Ma lecture n’est pas un méta-discours ni une critique de jugement, mais un accompagnement presque fraternel, et passionné.

Entretien réalisé par Djamal Guettala 

Biographie

Critique littéraire et essayiste, Christian Schoenaers est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à des écrivains d’horizons divers (Belgique, Suisse, France, Sénégal, Algérie) mais pour chacun desquels la double aventure d’être et d’écrire procède et témoigne d’une très authentique quête de soi. Sa lecture cherche d’abord à adhérer au texte lu, dans un mouvement d’identification et de sympathie.

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