Après la condamnation, lundi 31 mars, de vingt-quatre prévenus, dont Marine Le Pen, dans l’affaire des assistants parlementaires européens du Rassemblement national, la cheffe de file de l’extrême droite a fait appel. Ses partisans ont orchestré de violentes attaques contre les juges.
La décision d’un second procès pourrait avoir lieu à l’été 2026, avant l’élection présidentielle de 2027. « Une très bonne nouvelle » d’après Marine Le Pen, ce qui n’empêche pas son parti d’attaquer frontalement l’institution judiciaire.
Depuis 48 heures, les mêmes mots sont répétés sur les plateaux de télévision et aux micros des radios par les cadres du Rassemblement national et ses alliés. Éric Ciotti, député proche du RN, évoque un « un gouvernement des juges » ce mercredi 2 avril sur BFMTV, « une tyrannie des juges », accentue de son côté sur la chaîne conservatrice CNEWS, mardi 1er avril, Jordan Bardella, président du RN.
La décision du tribunal correctionnel de Paris a été commentée jusqu’au plus haut sommet de l’État, dans des termes plus contenus, par François Bayrou, qui s’est dit « troublé par l’énoncé du jugement ».
Le Premier ministre français a même suggéré d’engager une réflexion sur l’exécution provisoire. L’exécution provisoire de l’inéligibilité de cinq ans prononcée à l’encontre de Marine Le Pen l’empêche, en l’état, de se présenter à l’élection présidentielle de 2027. François Bayrou a lui-même été jugé dans une affaire similaire, il y a un an, avant d’être relaxé.
Qu’il s’agisse de simples commentaires ou d’attaques frontales, toutes ces réactions fragilisent l’institution judiciaire, dénonce auprès de RFI Ludovic Friat, président de l’Union syndicale de magistrats : « On oublie que ce procès fait suite à plusieurs années d’instruction, plusieurs semaines d’audience où chacun a pu exposer contradictoirement ses arguments, plusieurs semaines de délibéré, pointe le magistrat. J’invite nos concitoyens à lire la décision du tribunal, ils verront de quoi on parle. »
Les principaux extraits de cette décision ont été publiés dans la presse. Le quotidien Le Monde s’en est fait l’écho au lendemain du jugement. Les juges ont condamné « un système mis en place pour alléger les charges du parti » et « un contournement démocratique qui réside dans une double tromperie, aux dépens du Parlement européen et des électeurs. »
« Transformer un juge en ennemi politique »
Des responsables politiques de tous bords qui discréditent une décision de justice, c’est quasiment du jamais vu d’après Ludovic Friat. D’autant que les mots choisis sont similaires, dit-il, à ceux utilisés dans des régimes populistes. Comme aux États-Unis où un projet d’expulsion de migrants de Donald Trump a été suspendu par un juge il y a deux semaines. « Quelle a été la réaction du camp Trump ? C’est de dire que ce juge est un juge corrompu, dont il faut se débarrasser. On se rend compte que ce sont bien les mêmes mots, les mêmes schémas qui sont employés. Tout ça a pour conséquence de transformer le juge en un ennemi politique », se désole Ludovic Friat.
Les attaques envers l’institution judiciaire se concentrent sur la personne de Bénédicte de Perthuis. Spécialiste des dossiers financiers, c’est elle qui a condamné Marine Le Pen, le 31 mars. Depuis, elle est menacée de mort sur internet, ciblée par des messages de haine relayés notamment par des sites d’extrême droite, accusée d’être une juge politisée. Elle a été placée sous escorte policière.
De telles accusations sont irresponsables, mais pas nouvelles, explique Ludovic Friat. Ce qui change, en revanche, c’est la façon dont elles se propagent dans l’opinion. « Ce qui est assez inquiétant, c’est que l’idée qu’un juge puisse être politisé est en train d’infuser beaucoup plus largement qu’auparavant dans la société, via les réseaux sociaux. Et une part non négligeable de la société pense que le problème de la démocratie, c’est la justice. »
En réponse à ces menaces visant les magistrats qui ont jugé Marine Le Pen, l’Union syndicale des magistrats a créé une veille les réseaux sociaux pour repérer les messages haineux. Plusieurs signalements ont déjà été remontés aux autorités via la plateforme Pharos et une enquête a été ouverte, le mardi 1er avril.
Le Conseil supérieur de la magistrature réagit
Les attaques verbales sont suffisamment lourdes pour que des institutions ou des personnes sortent de leur réserve habituelle afin de défendre les magistrats. Dans un rare communiqué, le Conseil supérieur de la magistrature français a fait état de son « inquiétude » d’une remise en cause de « l’indépendance de l’autorité judiciaire. »
Le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, qui déclarait en novembre 2024, qu’il « serait profondément choquant que Marine Le Pen soit jugée inéligible et ne puisse ainsi pas se présenter devant le suffrage des Français », s’est rangé derrière les magistrats, estimant que « la critique d’une décision de justice ne peut en aucun cas s’exprimer par des menaces formulées à l’égard des magistrats. »
Le président Emmanuel Macron s’est lui-même fendu d’une déclaration, mercredi 2 avril en Conseil des ministres, rappelant que la justice est « indépendante » et que les « magistrats doivent être protégés. »
RFI