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Guillaume Soa : « Un romancier ne doit pas décrire, mais faire ressentir »

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L’histoire de Czesław Jan Bojarski aurait pu rester un simple fait divers, un nom oublié parmi tant d’autres. Mais pour Guillaume Soa, elle est devenue matière à roman, un récit où le génie, la ruse et l’obsession se croisent.

Dans L’Affaire Bojarski, Le Maître de la Fausse Monnaie, publié par La Plume en 2025, l’auteur recrée l’univers de ce faussaire hors norme avec une précision vertigineuse, mêlant tension historique et suspense psychologique.

Le roman a immédiatement séduit les lecteurs par son rythme, ses détails minutieux et la profondeur de ses personnages. L’histoire de Bojarski, portée par la plume de Soa, est désormais prolongée sur grand écran : le film L’Affaire Bojarski, réalisé par Jean-Paul Salomé et interprété par Reda Kateb, est sorti en salles le 14 janvier 2026, donnant vie aux presses clandestines, aux filatures nocturnes et aux dilemmes moraux qui font le sel du livre.

Dans cet entretien exclusif, Le Matin d’Algérie a eu l’honneur de recueillir les confidences de Guillaume Soa. L’auteur nous plonge dans les coulisses de son écriture : la reconstitution des presses clandestines, la création d’un suspense psychologique intense, et l’art de rendre vivants des personnages pris entre l’histoire et leur propre génie. Entre fascination pour le réel et goût du cinéma, Soa révèle les défis de raconter une histoire vraie tout en captant l’intensité dramatique qui fait de L’Affaire Bojarski un roman passionnant et immersif.

Le Matin d’Algérie : Guillaume Soa, quand vous avez découvert l’histoire de Czesław Jan Bojarski, quel a été le moment précis où vous vous êtes dit : « Il faut que j’écrive ce roman » ?

Guillaume Soa : « Cette histoire est tellement incroyable qu’elle dépasse tout ce qu’un romancier pourrait inventer. Le parcours de cet ingénieur génial capable d’inventer la dosette à café et, dans le même temps, fabriquer des millions avec des outils de cuisine, j’ai pensé instantanément au film Arrête-moi si tu peux. J’y ai retrouvé cette même fascination pour le génie du faussaire et ce duel subtil du chat et de la souris. En tant que grand amateur d’histoires vraies – au cinéma comme en littérature – je ne pouvais pas laisser passer un destin pareil. C’était une évidence : il y avait là tous les ingrédients d’une grande tragédie humaine. »

Le Matin d’Algérie : Comment avez-vous reconstitué avec autant de précision les presses clandestines et les billets de Bojarski ? Avez-vous consulté des archives ou des documents historiques ?

Guillaume Soa : « Je me suis énormément documenté, aussi bien sur le métier d’imprimeur que sur le travail clandestin. Aujourd’hui, nous avons la chance d’avoir accès facilement à des écrits, des podcasts, des tutos vidéo. Lire une définition de l’impression en taille-douce ne suffit pas ; il faut voir les gestes pour comprendre réellement le procédé. J’ai complété cette approche technique auprès de numismates ou encore lu des biographies de faussaires de cette époque. »

Le Matin d’Algérie : Le commissaire Benhamou est obsessionnel, presque vivant sous nos yeux. Comment avez-vous travaillé son psychisme pour que le lecteur ressente sa traque comme réelle ?

Guillaume Soa : « Les archives étaient lacunaires, mais elles esquissaient un homme fascinant : un juif d’Algérie, embourbé dans son enquête alors même que la guerre déchire sa terre d’origine. Un flic aux méthodes atypiques, parfois casse-cou, mais salué jusqu’aux États-Unis. Benhamou est l’antithèse de Bojarski, tout en partageant une forme d’excellence. Plutôt que la confrontation physique, c’est leur destin qui se croise tout au long du roman jusqu’à dans leur vie de famille respective. Il fallait donc un personnage profond, complexe, loin des clichés. C’est ce qui rend la traque passionnante. »

Le Matin d’Algérie : Dans certaines scènes, on a l’impression de voir un film, presque plan par plan. Était-ce votre intention de faire du roman une expérience quasi-cinématographique ?

Guillaume Soa : « Je suis un passionné de cinéma, je m’y suis essayé à travers quelques courts-métrages par le passé. Dès les premières réflexions, j’ai voulu concevoir cette histoire comme un scénario, convaincu qu’elle avait le potentiel d’être adaptée un jour. Je ne suis donc absolument pas surpris qu’un film voie le jour aujourd’hui. La véritable surprise, c’est que personne ne se soit emparé de cette histoire plus tôt, que ce soit en roman ou à l’écran, tant elle est romanesque. »

Le Matin d’Algérie : Bojarski apparaît à la fois comme génial, impitoyable et… humain. Comment avez-vous équilibré ces dimensions pour qu’il ne devienne ni un héros ni un simple criminel ?

Guillaume Soa : « Ce qui m’intéresse avant tout, c’est l’humain et ses nuances, qui sont de plus en plus difficiles à percevoir à notre époque manichéenne. Par exemple, la Pègre de l’après-guerre réunie anciens Résistants et ex-Collabos. La réalité n’est jamais toute noire ou toute blanche. J’avais déjà dû faire ce travail de déconstruction psychologique en m’attaquant à une figure aussi sacrée que Jean Moulin. Pour comprendre le héros, j’avais dû oublier la statue pour chercher le jeune homme qu’il était avant : l’artiste, l’amoureux, l’homme faillible. Pour Bojarski, c’est la même démarche : il faut chercher le père de famille inquiet derrière le criminel. »

Le Matin d’Algérie : Avez-vous rencontré des descendants ou des proches de Bojarski pour enrichir votre récit ? Si oui, quelles anecdotes inédites ont marqué votre écriture ?

Guillaume Soa : « Je n’ai pas réussi à retrouver la famille durant la phase d’écriture. J’ai donc travaillé par empathie. À force d’étudier le dossier, on finit par imaginer le personnage suffisamment fort pour avoir l’impression de le connaître intimement. C’est eux qui m’ont trouvé après coup. Ils ont été très touchés par ce roman, par cette histoire ainsi mise en lumière. Cela a été un soulagement et une grande fierté. »

Le Matin d’Algérie : Les tensions entre Bojarski et Benhamou sont palpables. Comment avez-vous construit ce duel intellectuel sur plusieurs décennies, tout en gardant le suspense ?

Guillaume Soa : « Le défi était de maintenir la tension sans inventer de rencontres physiques. C’est un duel subtil, à l’image de Czeslaw Bojarski, une partie d’échecs à distance. Le suspense ne vient pas de l’action effrénée, mais de l’étau qui se resserre millimètre par millimètre, et des drames humains qui les touchent. »

Le Matin d’Algérie : Le roman traverse plusieurs lieux et époques. Quels défis avez-vous rencontrés pour maintenir un rythme haletant et ne jamais perdre le lecteur ?

Guillaume Soa : « C’est une gymnastique que je commence à bien connaître. Que ce soit pour traverser les siècles pour comprendre l’origine historique du christianisme ou pour plonger dans la Seconde Guerre mondiale, mon obsession reste la même : l’humain face à son destin. Ici, le rythme ne vient pas du changement d’époque, mais de la spirale infernale dans laquelle Bojarski s’enferme. Quand j’ai découvert cette histoire vraie et ses multiples rebondissements, je me suis moi-même demandé : « Mais jusqu’où va-t-il aller ? Comment va-t-il pouvoir s’en sortir ? ». C’est ce vertige que j’ai voulu restituer. Ce n’est plus une question de date, ni de lieux, le lecteur voit le personnage s’enfoncer toujours plus profondément dans son propre mensonge. »

Le Matin d’Algérie : La sortie du film approche, avec Reda Kateb dans le rôle de Bojarski. Avez-vous participé à l’écriture ou au conseil sur le scénario ?

Guillaume Soa : « Malheureusement, le projet de Jean-Paul Salomé et le mien ont fait leur chemin séparément. En tant que passionné de cinéma, j’aurais adoré avoir vent de son projet plus tôt ! Surtout au vu du casting exceptionnel (j’adore Reda Kateb et Sara Giraudeau). Je suis tout de même ravi qu’un film existe, que cette histoire vraie soit enfin portée à l’écran. Le véritable défi pour le réalisateur est de faire ressentir au spectateur la tension permanente de la « double vie » de cet homme, écartelé entre sa famille et son secret. J’ai hâte de voir le résultat. Pour moi, c’est un rêve d’enfant de voir une histoire que je connais si bien prendre vie, qui plus est au cinéma. »

Le Matin d’Algérie : Certaines scènes du roman sont presque palpables : le cuir du volant, le parfum du tabac, la tension dans le jardin… Comment arrive-t-on à rendre la littérature aussi sensorielle ?

Guillaume Soa : « Un romancier ne doit pas décrire, mais faire ressentir. C’est le même exercice que lorsque j’écris sur la Cathédrale de Chartres. Il ne suffit pas de donner ses dimensions, il faut décrire le vertige quand on lève la tête, la légèreté des sculptures, les lumières filtrées des vitraux de la nef, le vent froid du portail Nord… Décrire la confection d’un faux billet n’est pas différent : c’est une architecture miniature. C’est par les sens qu’on croit à l’histoire. »

Le Matin d’Algérie : Votre style mélange polar, thriller historique et roman quasi-documentaire. Comment décririez-vous votre méthode d’écriture pour créer ce mélange unique ?

Guillaume Soa : « Je crois qu’il faut être convaincu pour être convaincant. Sur le dossier des Templiers, j’ai délibérément laissé de côté le folklore habituel pour revenir à la vérité historique brute. C’est en restant au plus près des faits avérés que le mystère devient, à mon sens, le plus vertigineux. J’accorde d’ailleurs une importance capitale aux « Notes de l’auteur » en fin d’ouvrage, où je distingue la réalité de la fiction. Les lecteurs sont surpris de découvrir que la réalité occupe, au final, la majeure partie de mes récits. Pour Bojarski, la démarche est identique : je n’ai pas besoin d’ajouter de l’action artificielle. L’enjeu consiste à bien raconter la réalité de sa double vie. »

Le Matin d’Algérie : Après trois romans et une carrière musicale et cinématographique, qu’est-ce qui vous pousse encore à explorer l’histoire vraie à travers la fiction ? Et Bojarski, est-il votre roman le plus personnel ?

Guillaume Soa : « J’ai toujours la même passion pour le réel et l’humain. Chaque livre laisse une trace, mais j’ai une affection particulière pour cette histoire vraie. La vie de cet homme m’a profondément touché. C’est un destin tragique, guidé par l’amour des siens et une forme de génie dévoyé. Quand on passe autant de temps dans la tête d’un personnage, à essayer de comprendre ses failles et ses espoirs, on finit par tisser un lien indéfectible avec lui. »

Entretien réalisé par Djamal Guettala 

A propos 

Guillaume Soa – Site officiel de Guillaume Soa – auteur, interprète et romancier https://share.google/hoBwew0v68TIKt1hF

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