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Idir Tas : « Que la voix de tous les soldats sacrifiés ne s’éteigne jamais ! »

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Idir Tas vient de publier son nouveau livre « Bachir, le brave tirailleur ». Rencontre.

Le Matin d’Algérie : Ton nouveau livre sortira le 12 février 2026 aux éditions de L’Harmattan sous le titre de « Bachir, le brave tirailleur ». Il parle d’un tirailleur algérien pendant la Première Guerre mondiale. Quand t’est venue l’idée d’écrire sur Lvachir, le grand frère de ton grand-père paternel Yidhir ?

Idir Tas : En juin 2025, j’ai fait une vidéo intitulée « Mémoire des Hommes » qui parle de Lvachir, de son fils Mohand et de sa mère et de son épouse qui portaient le même prénom, Fatima. Je ne voulais plus les quitter, j’ai eu envie d’écrire sur eux. Enfant déjà, le personnage de Lvachir m’intriguait. Ma grand-mère paternelle en parlait parfois, brièvement, mais c’était déjà assez pour vouloir en savoir plus sur lui. Setti Zinev avait raconté qu’un jour deux gendarmes et le Caïd étaient venus le chercher chez lui, parce qu’il n’avait pas répondu à l’Ordre d’appel de l’Armée coloniale française. Cela est resté gravé dans ma tête comme un début d’histoire.

Le Matin d’Algérie : Lvachir a-t-il laissé des traces comme des lettres ou un journal ?

Idir Tas : Non, il n’a jamais envoyé de lettres à sa famille ni tenu un journal intime. D’ailleurs il ne savait ni lire ni écrire le français comme sa langue maternelle, le kabyle. D’ailleurs, à l’époque il n’existait aucune école à Akfadou. La seule trace de Lvachir que j’ai retrouvée, c’est sa fiche signalétique dans les archives militaires françaises en ligne. Elle m’a servi de point de départ. Toutefois cette fiche ne comporte aucun détail sur les lieux où il a fait la guerre.

Le Matin d’Algérie : Comment as-tu fait pour pallier au manque d’informations ?

Idir Tas : J’ai regardé des films et des documentaires liés à cette période. J’ai relu « Les Croix de bois » de Roland Dorgelès, livre inspiré de son expérience. Il m’a aidé à saisir l’atmosphère du front et il m’a appris des tas de choses sur les conditions de vie des Poilus. J’ai également lu des extraits de vraies lettres et des témoignages de Poilus réunis par Jean-Pierre Guéno, ainsi qu’un roman que j’aime tout particulièrement « La chambre des officiers » de Marc Dugain qui aborde le thème des « Gueules cassées ».

Le Matin d’Algérie : A-t-il été facile d’associer les éléments de la Grande Guerre à la vie de ton personnage ?

Idir Tas : Au début, je me suis senti un peu désemparé, non pas parce qu’il n’y avait pas de matière, mais parce qu’il y en avait trop. Je n’ai gardé de mes lectures et des films que j’ai vus que ce qui pouvait avoir un lien avec Lvachir ; en d’autres termes, surtout ce qu’il était susceptible de connaître et de comprendre au milieu de ce magma de sang et de douleurs. De la Grande Guerre tout n’était pas compréhensible pour le simple soldat au moment des faits. Il ne pouvait avoir qu’une vision limitée à son champ d’action. J’ai essayé de me mettre à sa place, d’imaginer ce qu’il avait dû subir dans les tranchées.

Le Matin d’Algérie : Ce livre qui est à la fois un témoignage sur la Grande Guerre et une œuvre de mémoire permet-il d’éclairer aussi le présent ?

Idir Tas : S’il offre d’abord une lecture du passé, il nous relie aussi au présent avec tous ces hommes qui continuent à exercer une violence absurde, à semer le malheur, à noyer l’humanité dans un horrible carnage, alors que l’on pourrait vivre en paix, en étant plus simple, plus modéré dans nos désirs, en tuant ce mal qui nous fait convoiter les biens d’autrui. J’ai l’impression que les humains n’existent que pour un seul but : se faire la guerre. L’Histoire n’est qu’un éternel recommencement de batailles, de tentatives pour soumettre l’Autre, quand il ne s’agit pas de l’anéantir. On ne tire aucune leçon de nos excès, de la folie des hommes qui les pousse à la barbarie. On lit les pages d’un même livre rempli de meurtres, de sang et de cendres.

Le Matin d’Algérie : A un moment tu évoques un soldat allemand blessé et dévoré vivant par un rat. Bachir est tenté d’abréger ses souffrances, mais il n’a pas le temps, car un obus éclate. Peut-on dire que dans ce cas Français et Allemands sont des « frères de souffrances » ?

Idir Tas : Oui, dans la mesure où ils ont vécu le même calvaire, la même tragédie ; celle de la guerre. Pour Lvachir l’Allemand blessé n’était plus un ennemi qui se trouvait en face de lui, mais un semblable qui souffrait et qui avait besoin d’aide. N’oublions pas que dans toute guerre il y a des victimes des deux côtés. Lors de la Première Guerre mondiale, il y a eu plus de deux millions de morts côté allemand et plus de 1,3 million de morts côté français. 173.019 étaient des Algériens. A Akfadou, on recense 23 morts pour la France. Dans la tragédie de la guerre, tout le monde est perdant et tout le monde pleure.

Le Matin d’Algérie : Dans ce livre, Lvachir est souvent tenu à l’écart. Est-il victime de racisme ?

Idir Tas : Non, mais il se sent parfois exclu. Je crois que c’est d’abord parce qu’il vient d’un autre pays et qu’il a connu une autre culture. Ses camarades ne sont pas méchants avec lui, même s’ils peuvent être parfois un peu maladroits. Je n’ai pas écrit un livre pour dénoncer le racisme. Je voulais montrer comment les différences culturelles pouvaient séparer les gens et favoriser un sentiment de solitude. Et puis je crois que mon héros est surtout victime d’un exil intérieur. Il se sent autre et cela n’est peut-être que le reflet de sa personnalité.

Le Matin d’Algérie : Tu crois qu’il pourrait éprouver ce sentiment d’exclusion même s’il était resté chez lui ?

Idir Tas : Peut-être bien. En tout cas, il aurait pu tout aussi bien rester en retrait, se placer en observateur, ne pas se mêler au groupe.

Le Matin d’Algérie : C’est peut-être la posture d’un sage.

Idir Tas : Oui, Lvachir est un philosophe qui s’ignore.

Le Matin d’Algérie : Et qui parfois arrive à attraper des bouts de bonheur !

Idir Tas : Je dirais plutôt des bouts de souvenirs qui fonctionnent comme des moments de rémission. Il plonge dans son enfance pour échapper au présent, il est presque heureux, même si cela ne dure pas.

Le Matin d’Algérie : Un des souvenirs de ton héros est « une magnifique sittelle couleur caramel, le cou orné d’un collier blanc ». A chaque fois que ton personnage la revoit dans « les pans brumeux de ses rêves », il retrouve comme par magie l’enchantement d’autrefois.

Idir Tas : Oui, c’est « la sittelle de son enfance » qui vient le visiter au cœur de la guerre, une vibration de pureté, un souvenir resplendissant, une grâce pour le soldat contraint

Le Matin d’Algérie : Si Lvachir pouvait parler maintenant, qu’est-ce que tu aimerais l’entendre te dire ?

Idir Tas : Que la voix de tous les soldats sacrifiés ne s’éteigne jamais !

Entretien réalisé par Tahar Khalfoune

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