Dans la nuit du 29 au 30 août 1973, Jean Sénac est retrouvé mort dans son petit appartement d’Alger. Son corps porte plusieurs coups de couteau, mais l’autopsie révèle que la cause essentielle de son décès est une fracture de la nuque, conséquence d’une violente chute sur le dos.
Ce crime, longtemps entouré de spéculations, a pourtant fait l’objet d’une enquête approfondie : plus de 100 personnes ont été interrogées, une reconstitution a eu lieu avec le principal suspect, suivie d’un procès. Finalement, après une procédure de révision et l’intervention de Houari Boumediene, l’accusé a bénéficié d’un non-lieu.
Aujourd’hui, « Sénac et son Diable – Une enquête », le nouveau livre de Hamid Grine, co-édité par les Éditions Gaussen (Marseille) et les Éditions Les Rives (Alger), revient sur cette affaire et éclaire d’un jour nouveau la trajectoire du poète. Loin d’un simple récit biographique, cet ouvrage plonge dans les archives, les témoignages et les mécanismes de l’époque pour déconstruire les nombreuses idées reçues qui entourent cette affaire.
Une enquête rigoureuse sur un crime de mœurs
Contrairement à certaines interprétations hâtives, l’assassinat de Sénac n’était pas un crime politique. Il s’agit d’un crime de mœurs, un drame lié à la vie intime du poète plutôt qu’à ses engagements. Car Jean Sénac, bien loin d’être un rebelle ou un opposant au régime, soutenait avec ferveur l’Algérie indépendante et ses dirigeants. Sa marginalisation ne venait pas d’un conflit politique, mais plutôt de son homosexualité assumée, dans une société qui n’était pas prête à l’accepter.
Dans son enquête, Hamid Grine, romancier et ancien journaliste, s’appuie sur des documents inédits et des témoignages essentiels, notamment ceux de Jacques Miel, fils adoptif de Sénac, et de son amie Nathalie Garrigues, qui attestent de la rigueur de l’enquête judiciaire menée à l’époque. Il retrace également le parcours du suspect principal, le déroulement du procès et les conditions qui ont mené à l’annulation de sa condamnation.
Jean Sénac : un poète entre lumière et solitude
Mais au-delà de l’enquête criminelle, Sénac et son Diable est aussi un portrait intime d’un homme tiraillé entre son idéal et son isolement. Pied-noir d’origine espagnole, mais Algérien de cœur, Jean Sénac a toujours revendiqué son appartenance à cette nation qu’il chérissait. Poète incandescent, inspiré par Apollinaire et Artaud, il croyait en une Algérie fraternelle et libre. Pourtant, son homosexualité et son mode de vie l’ont progressivement marginalisé, le plaçant en décalage avec une société encore conservatrice.
Avec une plume à la fois précise et sensible, Hamid Grine explore la complexité de cette figure fascinante, qui fut à la fois célébrée et mise à l’écart. Il restitue également la mémoire d’un homme dont l’œuvre résonne encore aujourd’hui, entre espoir et désenchantement, entre passion et solitude.
Un livre pour comprendre Sénac et son époque
Grâce à une approche mêlant investigation, témoignages et analyse historique, « Sénac et son Diable » offre un éclairage inédit sur un crime trop souvent mal interprété. En co-édition entre les Éditions Gaussen et les Éditions Les Rives, cet ouvrage s’inscrit dans une démarche de réhabilitation, non seulement de la vérité judiciaire, mais aussi de la mémoire d’un poète qui, malgré son destin tragique, continue d’habiter la littérature et l’histoire algériennes.
Un livre essentiel pour ceux qui veulent comprendre Jean Sénac, son œuvre et le contexte d’une Algérie en pleine mutation.
Djamal Guettala