Karim Tabbou, opposant politique soumis à l’obligation de pointer dans une caserne, a rendu publique une déclaration dans laquelle il expose l’arbitraire dont il est victime et interpelle le ministre de la Justice, Lotfi Boudjemaa, qui se pique de défendre le droit des Algériens.
J’ai accompli hier le lundi 24 février 2025 l’obligation de signature sur le registre de mon contrôle judiciaire au niveau de la caserne relevant de la sécurité intérieure.
Ce contrôle judiciaire, outre son caractère injuste et injustifié, sert de moyen de pression contre les militants pour tenter de les faire renoncer à leur combat.
Un chantage judiciaire qui apporte la preuve que la justice a cessé de servir le Droit, reléguée à un simple instrument de manipulations politiciennes.
Les propos cyniques du ministre de la Justice devant les députés, menaçant d’utiliser son épée qu’il a décrite comme étant tranchante contre les citoyens et les militants politiques achèvent d’apporter la preuve de cette instrumentalisation.
La question se pose : contre qui cette épée sera-t-elle utilisée et sur qui sera-t-elle si tranchante ?
Contre des citoyens qui expriment leurs opinions sur les réseaux sociaux !
En tant que citoyen algérien, vivement préoccupé par la situation politique de mon pays et inquiet de l’avenir de ses enfants, je m’élève contre ces propos et regrette le caractère excessif et surtout accusateur du discours du ministre de la Justice.
Monsieur le ministre,
Vos propos sont allés au-delà de vos attributions légales. Ils confondent entre les plaidoiries d’un procureur lors des sessions criminelles et le discours d’un ministre devant une assemblée nationale censée, pourtant, être l’instance représentative du peuple !
Dans les pays démocratiques, lorsqu’un ministre est invité à répondre aux questions des députés – représentants du peuple –, il doit impérativement respecter la loi, se limiter à ses seules attributions légales et à faire preuve de retenue !
Votre discours ne fait que confirmer la justesse de notre combat en faveur d’un État de droit et d’une justice indépendante.
Il est plus qu’impératif que la justice se soustrait à cette conception erronée du droit et que cessent ces allures de potentat et cette paranoïa confondant le « moi » avec l’Etat et faisant de l’abus une preuve d’une prétendue fermeté et de l’élévation de la voix une attestation de courage !
La science juridique est si complexe et l’univers du droit si vaste qu’il a fallu des siècles aux penseurs pour théoriser les nobles valeurs humaines et les transformer en codes et lois capables d’assurer la justice et le bonheur de l’humanité !
La science juridique est loin d’être une simple conversation de comptoir. C’est un concentré de sciences : sociologie, histoire, philosophie, anthropologie, politique, etc.
Concernant ces propos du ministre de la Justice
- 𝗣𝗿𝗲𝗺𝗶è𝗿𝗲𝗺𝗲𝗻𝘁, Monsieur le ministre doit savoir que fondamentalement la loi n’est pas une arme ; elle est l’expression de la volonté du peuple, l’outil essentiel qui permet d’organiser au mieux la vie publique et d’assure la protection des droits des citoyens. Elle ne peut en aucun cas être un instrument de répression utilisé pour faire taire les voix et restreindre les libertés.
- 𝗗𝗲𝘂𝘅𝗶è𝗺𝗲𝗺𝗲𝗻𝘁, Monsieur le ministre doit comprendre que lorsqu’un pouvoir menace d’utiliser la « loi » comme une arme contre la libre expression politique des citoyens, il reconnaît implicitement son échec ainsi que son incapacité à trouver des solutions aux souffrances et aux préoccupations de ces derniers.
- 𝗧𝗿𝗼𝗶𝘀𝗶è𝗺𝗲𝗺𝗲𝗻𝘁, Monsieur le ministre doit comprendre que le fait même de convoquer l’usage des lois, exclusivement dédiées, dans leur essence et leur esprit, à la justice, pour en faire un outil d’intimidation et de menace ne fera qu’altérer davantage la confiance des citoyens envers l’État et ses institutions.
Lorsqu’une loi devient une source de peur au lieu d’être un symbole de sécurité et d’équité, c’est que des tyrans sont aux commandes !
- 𝗤𝘂𝗮𝘁𝗿𝗶è𝗺𝗲𝗺𝗲𝗻𝘁, Monsieur le ministre doit savoir que si la fonction de la loi est d’assurer la protection de la société et donc des citoyens contre les discours de haine, le chaos et la violence, cela n’autorise pas pour autant la remise en cause de l’expression libre des opinions et le droit à la critique.
La liberté d’expression est un droit constitutionnel garanti par les conventions et traités internationaux ratifiés par l’Algérie.
Confondre délibérément le discours politique critique de la gouvernance et du mode gestion de la cité avec un délit de diffamation, c’est faire preuve d’un manque d’éthique et du refus de la divergence des opinions.
- 𝗖𝗶𝗻𝗾𝘂𝗶è𝗺𝗲𝗺𝗲𝗻𝘁, Monsieur le ministre doit faire un effort intellectuel pour être dans l’ère du temps et comprendre que les réseaux sociaux sont des plateformes d’expression. Plutôt que de lancer des accusations et des menaces contre leur utilisateurs, l’État aurait été mieux inspiré d’ y prêter une attention particulière, puisqu’ils servent de moyens d’alerte, mais également d’outils de transmission de l’information. Encore plus aujourd’hui avec la mort de la presse.
- 𝗦𝗶𝘅𝗶è𝗺𝗲𝗺𝗲𝗻𝘁, nier l’existence de détenus d’opinion en Algérie, alors qu’ils sont des centaines de citoyens et de militants politiques arrêtés puis emprisonnés pour avoir exprimé leurs opinions critiques envers le pouvoir, à travers les réseaux sociaux, relève du mensonge d’État.
Monsieur le ministre,
Dans votre discours devant l’Assemblée, vous avez sciemment confondu l’insulte et la diffamation avec la libre expression afin de tenter de tromper l’opinion publique, d’une part, et de vous accorder le droit de suspendre les libertés et d’interdire la parole, d’autre part.
Existe-t-il plus grande violation de la loi, un piétinement flagrant des droits du citoyen, lorsque celui qui est censé représenter la loi et veiller à son application foule au pied le fondamental du droit et proclame des sentences accusatrices contre des citoyens en se basant sur le contenu de leurs téléphones ?
N’est-ce pas une grave atteinte à leurs droits ?
N’est-ce pas là une atteinte caractérisée à la vie privée des personnes et une atteinte à leur honneur ?
Lorsqu’un responsable, de surcroit occupant un poste régalien, déclare publiquement traquer des citoyens en se basant sur les données trouvées sur leurs téléphones personnels et non sur leurs publications, il viole la loi et porte gravement atteinte à la Constitution. (La Constitution interdit à quiconque de consulter les correspondances personnelles et protège la vie privée des citoyens.)
S’il est bien connu que sous les régimes de dictature, les constitutions et les lois ne servent que de couverture légale aux dirigeants pour palier leur illégitimité et leur inefficacité politiques, l’histoire nous apprend, en revanche, que les régimes fondés sur la répression et qui s’appuient sur des lois liberticides portent en eux-mêmes les germes de leur propre destruction !
Monsieur le Ministre doit méditer le sort de ses prédécesseurs et en tirer les leçons qui s’imposent.
Où sont aujourd’hui Tayeb Louh, Mohamed Cheurfi, Ahmed Ouyahia ?…
En guise de conclusion, je m’adresse personnellement au ministre de la Justice en lui lançant un défi !
Monsieur le Ministre,
Vous avez bien insisté sur le fait que vous allez utiliser votre « épée tranchante », notamment dans les affaires de diffamation, d’insultes et d’atteintes à l’honneur des personnes.
Alors, je vous expose mon cas et je vous mets devant vos responsabilités.
Vous n’êtes pas sans ignorer que j’ai déposé une réclamation auprès du procureur général de la Cour de Blida concernant des faits graves dont je suis victime. En effet, lors d’un procès tenu au tribunal de Boufarik, le procureur de la République avait proféré des insultes, des accusations graves, gratuites et infondées contre ma personne lors d’une audience publique, en me qualifiant de « terroriste classé ».
Une accusation qu’il a répétée à deux reprises devant un panel de plus de quinze avocats et des citoyens venus assister à ce procès.
Ces propos ont porté atteinte non seulement à mon honneur personnel, mais ont aussi attenté à mon image, à ma famille, à mes enfants et à mon parcours de militant enraciné dans les valeurs démocratiques et de respect.
Je vous mets au défi d’agir, de prendre des sanctions, de faire respecter la loi et surtout de prendre toutes les dispositions légales pour me réhabiliter et réparer le grave préjudice qui m’a été causé.
Monsieur le Ministre, je vous invite à lire Bulwer-Lytton et à méditer ses paroles : « La loi doit être une épée brandie pour protéger les faibles, et non une épée menaçant les innocents ».
« La loi doit être une épée forgée par le peuple et non par le gouvernement », soutient Tom Paine, tandis que Spinoza décrète que : « Les lois qui bâillonnent les bouches et brisent les plumes se détruisent elles-mêmes ».
Monsieur le Ministre de la Justice, le jugement de l’histoire est imparable : elle ne pardonnera jamais à ceux qui utilisent le pouvoir de la loi pour réprimer les citoyens et les emprisonner.
Quelque fussent les obstacles et les difficultés, le peuple ne cessera jamais de chercher la liberté et la justice.
Rien, ni personne ne pourra arrêter sa quête de ses droits.
Gloire à nos martyrs
Mon soutien total aux détenus d’opinion.
Karim Tabbou
Alger, le 26 février 2025