Ne cherchez pas à savoir combien ils sont. Officiellement, on n’a pas les chiffres. Officieusement, on ne veut pas les dire. Alors disons-le clairement : ils sont nombreux. Une foule discrète qui ne défile pas, ne bloque rien, ne demande pas de plateaux télé. Elle traverse la République en silence ; ventre vide, dignité haute.
Le langage du pouvoir les trahit mieux que des statistiques. On se souvient du « faqaqirs » lâché par un ex-Premier ministre, faute de langue ou par ironie : choisissez. On se rappelle l’autre, sûr de lui, jurant que « tout le monde mange du yaourt » et que les Algériens partent en vacances en Tunisie. Fables d’estrade.
Quand la politique parle à la fraction aisée, elle finit par prendre sa minorité pour la moyenne, et sa moyenne pour le pays. Résultat : on gouverne une vitrine et l’on oublie l’arrière-boutique.
Sur le papier, rien n’est compliqué : un SNMG – ce fameux Salaire National Minimum Garanti, clone algérien du SMIC – qui plafonne à peine à 18 000 DA nets ; un panier vital qui dévore la paie avant même qu’elle n’arrive ; un loyer qui assassine la fin du mois. Équation bouclée.
Mais dans la vraie vie, personne ne parle d’indicateurs, ni de tableaux Excel, ni de discours ministériels. Dans la vraie vie, on parle de frigos. Et les frigos, eux, s’en foutent des promesses, des conférences de presse et des selfies pris au marché. Le frigo n’a qu’un verdict : plein pour aujourd’hui, de quoi tenir la semaine. À défaut, c’est le vide.
Pourquoi n’a-t-on pas le chiffre des smicards, des sans-SNMG, locataires, parfois sans appui familial ? Parce qu’aucun indicateur officiel ne croise ces réalités. Parce que la fanfaronnade et la sous-déclaration salariale brouillent les lignes. Parce que le ménage à plusieurs générations camoufle la précarité. Parce que l’informel absorbe les chocs et dissout les preuves. Les invisibles sont statistiquement orphelins. Ils existent, mais en creux.
Eux, que font-ils ? Ils s’organisent. Ils compressent la vie : plus de marche, moins de bus ; plus de légumes, moins de viande ; plus d’heures au noir, moins de sommeil. Ils diffèrent la santé, repoussent les chaussures, couvent la honte. On leur vend la morale du renoncement ; ils achètent, faute d’alternative, le manuel du système D à l’algérienne. Pas par amour de l’illégalité : par refus de l’humiliation. L’État perd d’abord la parole, puis la confiance, enfin la recette.
Au-dessus, en costumes repassés, on détourne, on graisse, on surfacture ; en dessous, sans costume, on se débrouille, on resquille, on vend. Deux grammaires, une même origine : la dignité devenue introuvable au prix du jour. Et quand la clémence de Dieu ne suffit plus, on bascule franchement vers la canaillerie : trafics, drogue, racket. Pas par vocation, par logique. Quand la règle est impraticable au niveau du ventre, l’illégalité devient rationnelle.
Je ne justifie rien, je constate une phrase qui claque comme un diagnostic. Rappelez-vous ce voyou, « El Wahrani », lynché par la foule… crime dans le crime. Avant de tomber, une seule question : « Qui va nourrir ma mère ? » On peut détester l’homme ; on ne peut pas ignorer la question. Elle résume tout : quand la fin du mois devient illégale, la loi perd sa voix.
Le discours officiel, lui, reste imperturbable : « l’inflation ralentit ». Soit. La pente reste pente. Et le trou ne se commente pas, il se remplit. Pendant qu’on aligne panneaux et plans-cadres, le pays se joue à la dernière ligne de l’addition. Aujourd’hui, cette ligne dit : SNMG seul + loyer = rouge. Demain, elle dira la même chose si l’on continue à gouverner pour la partie solvable : commandes publiques pour la vitrine, subventions brumeuses, économie calibrée pour ceux qui passent le portique des centres climatisés.
On ne leur demandera pas de patience : ils en ont trop. On ne leur demandera pas de silence : ils n’ont que ça. On leur doit une arithmétique qui tombe juste, pas une parabole. Reposez les slogans. Écrivez ceci sur la porte du Conseil de vos ministres, gros caractères : Ils sont nombreux, ils existent, ils ont faim, et votre économie fait comme s’ils n’étaient pas là.
Gardez vos portiques climatisés ; testez la température du ventre, si vous osez.
Zaim Gharnati

