Originaire du sud-est de l’Iran, Mehdi Yarmohamadi, connu sous le nom artistique M.Y, explore depuis plusieurs années les frontières de la sculpture et de la peinture, mêlant traditions ancestrales et innovations technologiques.
Le travail de Mehdi Yarmohamadi alliant rigueur et sensibilité poétique, interroge le lien entre art, espace et mouvement, tout en invitant le spectateur à entrer en dialogue avec la nature et les formes qu’il crée.
Le Matin d’Algérie : Pouvez-vous nous parler de vos débuts artistiques et de ce qui vous a conduit à la peinture et à la sculpture ?
Mehdi Yarmohamadi : Tout d’abord, permettez-moi de dire quelques mots sur mon parcours. Je suis né dans un village du sud-est de l’Iran, au Sistan-et-Baloutchistan, où j’ai grandi jusqu’à l’adolescence, au cœur d’un environnement naturel riche et préservé. Bien que notre village ne disposait pas encore de l’électricité ni d’infrastructures modernes, cette absence ne signifiait nullement des conditions de vie dégradées, mais correspondait à un mode de vie profondément lié à la nature. L’arrivée de l’électricité a représenté non pas une rupture, mais l’ouverture vers de nouvelles perspectives, notamment en matière d’éducation, et nous a conduits à poursuivre nos études en ville. Après avoir obtenu un diplôme en mathématiques et en physique, mon frère, calligraphe, m’a encouragé à me tourner vers l’art. À cette période, j’écrivais déjà des poèmes et des nouvelles publiés dans des revues. Après mon admission à l’université, j’ai rencontré un professeur nommé Hamid Reza Avishi, sculpteur spécialisé dans le travail du métal. Cette rencontre a été décisive : je me suis passionné pour la sculpture.
J’ai été son assistant à l’Université des Beaux-Arts pendant une dizaine d’années, avant d’animer mon propre atelier de sculpture et de donner des cours d’initiation au design à l’université. En parallèle, je disposais de mon propre atelier personnel.
Le Matin d’Algérie : Votre travail explore souvent le rapport à l’espace et au mouvement. Comment décririez-vous cette relation dans vos œuvres ?
Mehdi Yarmohamadi : Ma philosophie et ma vision de l’art sont profondément liées aux enseignements de mon maître en Iran, qui considérait l’art comme indissociable de la vie humaine. De manière générale, je m’intéresse aux questions scientifiques, anthropologiques et ontologiques, et je crois au pouvoir de l’énergie.
De la même façon que la matière n’est pas le seul critère d’évaluation d’une œuvre d’art, le concept ou le message de l’artiste ne le sont pas non plus. Chaque œuvre est plutôt comparable à un être vivant, doté d’une énergie propre. C’est pourquoi je souhaite que mes sculptures soient proches de la poésie : qu’elles communiquent avec le spectateur et dégagent une impression de mouvement et de musicalité.
Le Matin d’Algérie : Vos sculptures se caractérisent par une certaine suspension et un usage réfléchi de l’espace vide. Quelle est l’importance de ces éléments dans votre démarche ?
Mehdi Yarmohamadi : Je n’utilise pas le terme « espace négatif », mais plutôt celui d’espace vide. Aujourd’hui, le concept même de la sculpture a évolué : on est passé de la statue à la sculpture, qui n’est plus nécessairement une masse compacte.
Pourquoi l’espace vide occupe-t-il une place si importante dans mon travail ?
Premièrement, l’énergie qui circule entre deux formes ou autour d’une forme est essentielle pour moi, et je cherche parfois à la représenter. Les lignes de contour d’une forme expriment souvent sa totalité simplifiée, de la même manière que nous percevons le soleil comme un cercle ou une sphère. Si l’on observe de près la cellule ou l’atome, on constate que tout est finalement énergie et espace vide.
Deuxièmement, j’imagine souvent mes sculptures à grande échelle, intégrées à des espaces ouverts, et je m’interroge sur leur capacité à embellir l’environnement naturel. La sculpture se fond alors dans la nature : on peut voir le ciel, la mer ou les arbres à travers elle. Elle devient une sorte de fenêtre ou de porte, nous invitant à contempler le monde autrement. À ce titre, je peux citer la sculpture The Bird, installée sur une plage d’Aarhus, au Danemark, en 2011.
Pour conclure, je souhaiterais citer un extrait de ma nouvelle intitulée Pierre : « Ouvre tes bras, ton énergie circule dans cet espace. Je suis là ! Il n’y a pas de distance entre toi et moi quand tes bras m’attirent. — J’ouvre mes bras. Viens, viens en moi et sois comblée. »
Le Matin d’Algérie : Vous utilisez parfois des technologies modernes comme la nanotechnologie dans vos œuvres. Quel rôle jouent ces innovations dans votre processus créatif ?
Mehdi Yarmohamadi : J’ai utilisé les nanotechnologies dans une série d’œuvres réalisées en Iran, en collaboration avec un professeur de l’Université de l’Industrie et de la Technologie. Un nano-revêtement de titane appliqué à la sculpture la rendait résistante à l’humidité et aux intempéries, tout en créant un spectre de couleurs évoluant selon l’angle de la lumière et la course du soleil.
Je n’ai pas encore eu accès à cette technologie en France, principalement en raison de son coût élevé, qui la rend pour l’instant hors de ma portée.
Le Matin d’Algérie : Vos créations abordent des thèmes sociaux, philosophiques et métaphysiques. Comment ces dimensions influencent-elles la forme et le choix des matériaux ?
Mehdi Yarmohamadi : Je suis généralement quelqu’un de flexible, mais en art, peut-être paradoxalement, je me montre plus rigide. Lorsque je conçois un projet, je ne pense pas immédiatement au matériau ; en revanche, au moment de la réalisation, c’est souvent le matériau qui devient le principal défi. En fonction de l’accès aux matériaux, je ne peux pas réaliser tous mes projets. Je privilégie donc ceux pour lesquels j’ai les conditions nécessaires : l’espace, les matériaux et les possibilités techniques de mise en œuvre.
Le Matin d’Algérie : Vous avez exposé en Iran, au Danemark et en France. Comment vos expériences internationales ont-elles enrichi votre vision de l’art ?
Mehdi Yarmohamadi : Lors de l’installation d’une œuvre de quatre mètres au Danemark, le directeur du musée ARoS de l’époque a salué mon travail en déclarant qu’il ne s’attendait pas à une telle œuvre de la part d’un artiste iranien issu du « tiers monde ». Cette remarque m’a profondément touché : elle montrait que mon travail avait contribué à modifier le regard porté sur mon pays et m’a encouragé à poursuivre ma démarche.
En Iran, j’étais davantage en lien avec le milieu universitaire. Les échanges avec les étudiants et les enseignants en art nous ont permis d’approfondir une réflexion critique commune. En France, l’art est devenu pour moi le premier langage de communication.
Le Matin d’Algérie : En parallèle de votre pratique artistique, vous enseignez la sculpture et animez des ateliers. Comment cette dimension pédagogique influence-t-elle votre création personnelle ?
Mehdi Yarmohamadi : Je suis conscient que l’enseignement peut parfois brider la créativité et enfermer l’artiste dans un cadre académique. L’enseignement est un métier, une spécialité, tandis que l’art refuse toute forme de cloisonnement. Cela dit, j’aime profondément enseigner. Cette pratique me permet de me renouveler, d’apprendre, de me ressourcer et de rester vivant artistiquement. Pendant de nombreuses années, dans mon pays, j’ai enseigné dans des écoles d’art tout en poursuivant ma création personnelle. J’y ai appris une méthode pédagogique spécifique auprès de mon professeur, que j’applique encore aujourd’hui.
En France, cette opportunité ne m’a pas encore été offerte. Actuellement, j’anime des ateliers de sculpture pour enfants dans certaines écoles et je reçois occasionnellement des élèves en cours particuliers dans mon atelier.
Le Matin d’Algérie : Votre travail invite à la contemplation et à l’interaction avec la nature. Comment concevez-vous cette expérience pour le spectateur ?
Mehdi Yarmohamadi : Je suis né dans un village et j’ai grandi au contact direct de la nature. Je l’aime profondément et je m’efforce de la respecter. Quelle œuvre d’art pourrait être plus belle qu’un arbre, la mer, une montagne ou le désert ?
En tant qu’artiste, j’essaie d’intégrer la nature à mon travail, de mieux la percevoir et parfois même de m’y fondre, afin d’offrir au spectateur une expérience sensible et contemplative.
Le Matin d’Algérie : Beaucoup de vos œuvres semblent suspendues entre le tangible et le cosmique. Comment décririez-vous cette recherche de spiritualité dans votre art ?
Mehdi Yarmohamadi : Il s’agit d’une vaste question, qui nécessiterait de longues explications sur ma conception de l’art, le lien entre art et spiritualité, et ma vision du monde. Je dirai simplement que mes pensées et mes œuvres ne relèvent d’aucune religion ni idéologie particulière. Mon ambition est avant tout de contribuer, à mon échelle, à un monde meilleur.
À ce titre, ce vers du poète persan Omar Khayyam, écrit il y a près de mille ans, résonne particulièrement en moi : « Ô ami, viens, ne nous chagrinons pas du lendemain. Et tenons pour précieux cet unique instant de la vie. »
Le Matin d’Algérie : Quels artistes ou mouvements ont marqué votre parcours et votre manière de concevoir la sculpture et la peinture ?
Mehdi Yarmohamadi : C’est une question difficile. J’ai été influencé par de nombreux artistes, mais c’est avant tout mon professeur, Hamid Reza Avishi, qui a façonné ma vision artistique. Les grands mouvements artistiques de la fin du XXᵉ siècle m’ont profondément marqué. J’ai également été influencé par Du spirituel dans l’art de Kandinsky, Le Testament de Rodin, un documentaire de Naum Gabo, les œuvres de Calder, L’Oiseau de Brancusi, les films de David Lynch, l’œuvre d’Albert Camus, et surtout par le ciel désertique des nuits de mon enfance.

Le Matin d’Algérie : Quels défis techniques ou conceptuels rencontrez-vous le plus souvent lors de la création de vos sculptures ?
Mehdi Yarmohamadi : La plupart des défis sont liés aux circonstances : l’approvisionnement en matériaux, la recherche d’un lieu adapté à la réalisation des œuvres, et les contraintes de stockage.
Les défis conceptuels et thématiques, la phase de conception, la réalisation de maquettes à petite échelle, les recherches préliminaires et la mise en œuvre font également partie intégrante du processus créatif. Ce sont des défis exigeants, mais aussi profondément stimulants et sources de plaisir.
Le Matin d’Algérie : Quels projets ou aspirations avez-vous pour l’avenir, que ce soit dans la création artistique ou dans votre engagement pédagogique et social ?
Mehdi Yarmohamadi : J’espère pouvoir prochainement établir des collaborations avec des écoles d’art françaises, en particulier dans le domaine de l’enseignement. Mon parcours m’a toujours maintenu en lien étroit avec le milieu universitaire et académique de l’art, que ce soit à travers l’enseignement, la transmission ou le travail de recherche.
J’ai présenté à plusieurs reprises des candidatures auprès d’institutions françaises, sans succès à ce jour. Les critères de sélection y sont particulièrement exigeants, et l’intégration dans ces structures requiert souvent un long processus de reconnaissance. Je demeure néanmoins pleinement engagé dans cette démarche, convaincu que l’échange académique et pédagogique constitue un prolongement essentiel de ma pratique artistique. Je travaille actuellement à la rédaction d’un ouvrage consacré à l’enseignement du design et je traduis également en français plusieurs nouvelles que j’ai écrites. Je participerai prochainement à une exposition collective en Allemagne, réunissant cinq artistes autour de la thématique du corps.
Enfin, j’organiserai la troisième édition de l’événement Performance Day en juin 2026 à Shakirail, dans le 18ᵉ arrondissement de Paris, en collaboration avec différents artistes.

Le Matin d’Algérie : En conclusion, quel message souhaitez-vous adresser à nos lecteurs aujourd’hui ?
Mehdi Yarmohamadi : En conclusion, je souhaite rappeler que l’Iran traverse aujourd’hui une période historique d’une gravité sans précédent. Des milliers de jeunes ont été tués par un régime qui réprime violemment toute aspiration à la liberté. En tant qu’artiste plasticien, je me tiens aux côtés du peuple iranien, dans sa douleur comme dans sa résistance. J’espère profondément que ce peuple pourra bientôt recouvrer ses droits fondamentaux et se libérer d’un pouvoir autoritaire imposé par les mollahs.
Entretien réalisé par Djamal Guettala
Biographie
Artiste né dans le sud-est de l’Iran, Mehdi Yarmohamadi, connu sous le nom artistique MY, explore la sculpture et la peinture, mêlant rigueur technique et sensibilité poétique. Ses œuvres, exposées dans de nombreux pays, se distinguent par la simplicité des formes et la délicatesse du mouvement.
Découvrez son travail sur Instagram
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