Le 25 janvier 2026, Rachid Boudia est venu au café littéraire de l’Impondérable évoquer la vie et l’œuvre de son père, Mohamed Boudia, dramaturge, écrivain et militant assassiné à Paris en 1973.
À travers la présentation du livre Mohamed Boudia – Œuvres. Écrits politiques, théâtre et poésie (1962-1973), c’est un hommage vibrant à une figure de la lutte pour l’indépendance algérienne et la cause palestinienne, mais aussi à un homme de culture dont la voix résonne encore aujourd’hui.
Rachid Boudia, fils de Mohamed Boudia, était l’invité de l’écrivain Youcef Zirem au café littéraire de l’Impondérable pour un moment de parole et de mémoire d’une rare intensité, où littérature, histoire et émotion se sont entrelacées. La salle, attentive et silencieuse, semblait suspendue à chaque mot, consciente de la portée d’un récit qui dépasse le simple hommage familial pour toucher à l’histoire collective et aux combats universels. Rachid est venu évoquer la vie de son père, né le 24 février 1932 dans la Casbah d’Alger, berceau de culture et d’effervescence intellectuelle, et assassiné le 28 juin 1973 à Paris, dans le 5ᵉ arrondissement, un acte de violence politique qui reste une cicatrice dans la mémoire de la ville lumière, habituellement symbole des arts, de la pensée et des libertés.
Mohamed Boudia fut à la fois dramaturge, poète, écrivain, journaliste et militant politique, engagé d’abord dans la lutte pour l’indépendance algérienne, puis dans la cause palestinienne, incarnant l’idéal d’un artiste dont l’œuvre et l’action militante sont inséparables. Homme de convictions radicales, il sut traverser des époques troublées en mariant la force de l’écriture à l’exigence de l’engagement. À travers ses pièces, ses articles et ses textes politiques, il a laissé une trace indélébile, mêlant créativité artistique et action militante concrète, au risque de sa vie.
Cette rencontre a également été l’occasion de présenter l’ouvrage Mohamed Boudia – Œuvres. Écrits politiques, théâtre et poésie (1962-1973), publié par les Éditions Premiers Matins de Novembre avec des préfaces de Nils Andersson, Djilali Bencheikh, Jean-Marie Boëglin et de Rachid Boudia. Cet ouvrage, attendu depuis longtemps, restitue enfin la profondeur et l’ampleur d’une œuvre longtemps fragmentée et dispersée, souvent réduite au silence, empêchant la compréhension globale de la pensée et de l’engagement de l’auteur. La réunion de ces textes permet de mesurer la singularité de Mohamed Boudia : un homme dont la création, qu’elle soit dramatique, poétique ou politique, n’a jamais été détachée de son idéal de liberté et de justice, et dont l’héritage continue aujourd’hui d’inspirer autant qu’il questionne.
Le jeudi 28 juin 1973, Mohamed Boudia fut assassiné à Paris, victime d’une opération menée par le Mossad, un acte qui mit brutalement fin à une trajectoire humaine et politique exceptionnelle. Ce meurtre ne fut pas seulement la disparition d’un homme, mais la tentative de faire taire une voix portée par l’art, la lutte et la solidarité internationale. Homme de théâtre et de culture, combattant infatigable de la guerre de libération nationale, il devint par la suite un militant internationaliste engagé aux côtés de la révolution palestinienne en Europe.
Mohamed Boudia traversa une époque brûlante, où les enjeux de la décolonisation, les espoirs de justice sociale et les luttes pour l’émancipation des peuples se croisaient dans des contextes souvent violents et complexes. Sa vie s’est ainsi construite à l’intersection de la culture populaire et de l’action militante, mêlant la force des mots à celle des idées et, parfois, à celle des armes. Entre les années de feu de l’Algérie en lutte et l’émergence d’une solidarité révolutionnaire transnationale, il sut faire de son existence un témoignage vivant de dignité retrouvée, de poésie tendue vers l’espoir et de combats assumés pour une liberté qu’il estimait indivisible.
L’ouvrage présenté permet de replacer la vie et l’œuvre de Mohamed Boudia dans le contexte précis des luttes de libération nationale et internationale. Il offre un accès inédit à ses écrits politiques, à ses pièces de théâtre et à sa poésie, révélant un parcours intellectuel et militant d’une densité remarquable. Mort à seulement 41 ans et longtemps contraint à la clandestinité, Boudia a pourtant produit une œuvre foisonnante, publiée entre 1962 et 1973, dont une large part était restée inédite ou dispersée, jamais réunie ni analysée dans sa globalité. Cet ouvrage comble ainsi un vide important dans la compréhension de sa pensée et de son engagement, restituant la cohérence d’une vie dédiée à la liberté, à l’art et à la justice, et rappelant que la parole de Mohamed Boudia continue de résonner avec force dans le présent.
Ce travail éditorial ne se limite pas à une simple hagiographie destinée à glorifier la figure de Mohamed Boudia. Il s’inscrit au contraire dans une démarche rigoureuse de biographie politique, fondée sur l’analyse de ses propres écrits et sur la mise en perspective de ses actions au sein de mouvements révolutionnaires majeurs. L’ouvrage montre comment Boudia a incarné, dans la vie publique et dans l’intimité de sa création, une cohérence rare entre ses idées, ses engagements et son art. Plus qu’un simple récit de faits, cette biographie à travers les textes permet de comprendre la complexité d’un homme à la fois intellectuel, dramaturge, poète et combattant politique, pour qui la lutte pour la liberté ne pouvait être dissociée de la création artistique. L’approche adoptée souligne la pluralité et la densité de sa pensée, mettant en lumière l’interaction constante entre son engagement militant et sa production littéraire, et offrant ainsi au lecteur une lecture renouvelée de son œuvre et de sa vie, à la croisée de l’histoire, de la poésie et de la politique.
L’échange entre Rachid Boudia et Youcef Zirem fut, comme toujours, d’une intensité remarquable, mêlant rigueur intellectuelle, profondeur historique et émotion palpable. Dès les premières minutes, la conversation a plongé l’auditoire dans un univers où mémoire personnelle et histoire collective se superposaient, offrant une expérience à la fois intime et universelle. Les questions de Youcef Zirem, toujours précises, incisives et exigeantes, ont permis de creuser non seulement les événements historiques mais aussi la dimension humaine et intime de la figure de Mohamed Boudia.
Rachid Boudia a su, avec une authenticité touchante, restituer le parcours de son père, mêlant le récit de l’homme public engagé dans les combats pour l’indépendance algérienne et la cause palestinienne à celui de l’homme privé, sensible et attentif à ses proches. Il racontait avec une sincérité émouvante l’histoire d’un père à la fois illustre par son courage et son engagement, mais aussi profondément humain dans ses affections, happé trop jeune par une barbarie d’autant plus insupportable qu’elle s’était exercée au cœur de Paris, ville symbole de liberté, d’art et d’universalisme. À travers ses mots, le public a pu percevoir la complexité d’un homme qui ne se limitait pas à sa lutte politique : derrière le militant se dessinait un père aimant, un homme sensible, poète, dramaturge et journaliste, profondément attaché à la vie, à ses proches et à ses idéaux. Les anecdotes, parfois drôles, parfois douloureuses, étaient autant de fragments d’une vie où engagement et humanité coexistaient, et chaque souvenir raconté semblait restituer la voix d’un homme dont la disparition prématurée n’a jamais diminué la force et la portée.
Lorsque la parole s’est ouverte aux questions du public, un souffle d’émotion a instantanément traversé la salle, comme si chaque mot prononcé réveillait la présence invisible de Mohamed Boudia. Les questions, parfois personnelles, parfois historiques, ont permis à Rachid Boudia de partager anecdotes et souvenirs avec une intensité touchante, donnant à entendre la voix d’un père disparu trop tôt mais dont l’héritage continue de résonner avec force. Chaque récit, chaque fragment de mémoire, redonnait vie à un homme dont l’existence, bien que tragiquement interrompue, continue de parler au présent, rappelant que certaines trajectoires exceptionnelles transcendent le temps et les lieux.
Parmi les spectateurs, l’écrivain Didier Aubourg avait fait le déplacement depuis la Côte d’Azur, fidèle à ce rendez-vous dominical devenu quasi légendaire, chaque dimanche à 18h, au café littéraire de l’Impondérable, où se rencontrent littérature, histoire et engagement. Cette constance des participants et des lecteurs témoignait de l’importance de ce lieu comme espace de partage, de réflexion et de transmission, où la mémoire des luttes et des créations artistiques trouve un écho vivant. Ce moment rare mettait en évidence que la mémoire de Mohamed Boudia, loin de s’éteindre avec sa disparition, demeure brûlante et stimulante : elle émeut, interpelle et pousse à la réflexion, rappelant à tous que la création artistique et l’engagement politique ne peuvent et ne doivent jamais être dissociés.
En écoutant Rachid Boudia, le public percevait combien l’œuvre et la vie de son père restent un exemple puissant de courage, de sensibilité et de liberté, un héritage à la fois intime et universel, capable de nourrir l’esprit critique tout en touchant profondément le cœur.
Brahim Saci
Mohamed Boudia – Œuvres. Écrits politiques, théâtre et poésie, Éditions Premiers Matins de Novembre

