En feuilletant À la recherche de Mohamed Taleb (Grasset, 14 janvier 2026), on découvre un nom absent des mémoires officielles : Mohamed Taleb. Ni les manuels scolaires algériens, ni les récits français de la Résistance ne le mentionnent. Et pourtant, le livre montre qu’il a combattu le nazisme sous l’uniforme français, au sein d’un système colonial qui ne reconnaissait ni sa citoyenneté, ni son courage.
Ce livre n’est pas une biographie classique. Il ne cherche ni à fabriquer un héros ni à solder un contentieux mémoriel. Jean-Christophe Notin, historien reconnu de la Seconde Guerre mondiale et de la France libre, mène ici une enquête patiente sur une disparition : celle d’un combattant algérien engagé dans la Résistance, puis effacé des deux côtés de la Méditerranée.
Mohamed Taleb appartient à cette génération d’Algériens happés par la guerre européenne, enrôlés dans l’armée française d’un empire qui leur refusait l’égalité. Des hommes appelés à mourir pour des valeurs universelles — liberté, dignité, lutte contre la barbarie — sans jamais être reconnus comme citoyens à part entière. Taleb ne se contente pas d’être soldat. Il entre dans des réseaux de Résistance, s’implique dans des activités jugées suffisamment importantes pour laisser des traces dans plusieurs fonds sensibles des archives françaises. Puis, après la guerre, son nom disparaît.
C’est ce silence qui est au cœur du livre.
Un nom qui résiste aux archives
Jean-Christophe Notin ne cherchait pas Mohamed Taleb. Il est tombé sur lui. En travaillant depuis des années sur la Résistance et la France libre, il croise d’abord une mention administrative, puis une autre dans un dossier judiciaire, puis une trace dans des archives liées aux réseaux clandestins. Le même nom revient, sans biographie, sans visage, sans récit. Mohamed Taleb apparaît dans des dossiers importants, puis s’évanouit.
Pourquoi ce soldat algérien figure-t-il dans plusieurs fichiers de la Résistance ? Pourquoi est-il associé à des affaires suivies par les services français ? Et pourquoi, après 1945, plus rien ?
À partir de cette anomalie, Notin engage une véritable enquête. Il confronte les archives militaires, les dossiers de police, les fichiers judiciaires, les documents de la France libre. Il recoupe, compare, mesure les silences. Peu à peu, une trajectoire se dessine : celle d’un Algérien engagé dans la lutte contre l’occupation nazie, mais enfermé dans la condition de sujet colonial.
Taleb agit dans un monde où l’Algérie est encore une colonie, intégrée juridiquement à la France mais exclue politiquement. Il combat dans l’armée française, mais n’est pas français au sens plein. Il lutte contre le nazisme, mais sans garantie que cette lutte lui vaudra un jour reconnaissance ou égalité.
Le livre ne tranche pas la question des loyautés. Taleb était-il « pour la France » ou « pour l’Algérie » ? Le piège serait de vouloir le récupérer. Le livre montre au contraire un homme pris dans une contradiction historique : engagé dans une guerre juste, à l’intérieur d’un système injuste.
Le moment Leïla Taleb
L’enquête aurait pu rester confinée aux archives. Elle bascule ailleurs. Lors d’une conférence publique consacrée aux combattants coloniaux de la Résistance, Jean-Christophe Notin évoque Mohamed Taleb, ce nom qui le poursuit. Dans la salle, une femme écoute. À la fin, elle s’avance et dit simplement : « Mohamed Taleb, c’est mon père. » Elle s’appelle Leïla Taleb.
À cet instant, le fantôme d’archives devient un homme réel.
Leïla n’apporte pas un récit glorieux, mais une mémoire blessée : un père engagé, des silences, des injustices, l’impression d’avoir été effacé de l’histoire. Elle confirme ce que les dossiers suggéraient : Mohamed Taleb a bien participé à la Résistance, mais il n’a jamais reçu la reconnaissance accordée aux combattants français.
À partir de là, le livre change de texture. Les documents de l’État sont confrontés à la parole d’une fille. Les dates, les matricules, les procédures sont relus à travers une vie humaine. L’histoire officielle rencontre une mémoire familiale longtemps tenue à l’écart.
C’est cette rencontre, dans une salle de conférence, qui donne au livre sa profondeur. Sans Leïla Taleb, Mohamed Taleb serait peut-être resté une note de bas de page. Avec elle, il redevient un acteur de l’histoire.
Un oubli révélateur
L’après-guerre est l’autre grande zone d’ombre. Comme des milliers d’anciens combattants algériens, Mohamed Taleb ne bénéficie ni d’une pleine reconnaissance ni d’une place durable dans la mémoire française. La Résistance est célébrée, mais ses combattants coloniaux sont relégués. Leurs droits, leurs pensions, leur statut restent inférieurs.
Du côté algérien, la guerre de Libération recompose le paysage mémoriel. Les engagements antérieurs, surtout lorsqu’ils s’inscrivent dans le cadre français, deviennent marginaux, parfois suspects. Taleb disparaît entre deux récits nationaux qui n’ont pas de place pour lui.
C’est là que le livre prend sa dimension politique. En racontant Mohamed Taleb, Notin interroge la manière dont les États fabriquent leurs mémoires. Qui est retenu ? Qui est effacé ? Et selon quels critères ?
L’histoire de Taleb ne préfigure pas directement la lutte indépendantiste, mais elle en éclaire le contexte : celui d’une population colonisée appelée à se battre pour la liberté des autres avant d’obtenir la sienne.
Jean-Christophe Notin, auteur de nombreux ouvrages sur la guerre, la Résistance et la France libre (Tallandier, Fayard, Calmann-Lévy), signe ici, avec À la recherche de Mohamed Taleb, un livre de réparation historique. Pas pour ériger un mythe, mais pour restituer une trajectoire que ni la France ni l’Algérie n’ont su accueillir.
Mohamed Taleb n’est pas un symbole commode. Il est un homme réel, pris dans les contradictions de l’histoire coloniale. C’est précisément pour cela qu’il mérite d’être lu, compris et transmis.
Djamal Guettala

