J’ai lu avec intérêt l’article de Hamid Ouazar, ancien député de l’opposition concernant son « opposition » au système électoral. Déjà avec ce titre annoncé comment puis-je discuter avec lui du fond de la question ?
Article intéressant avec une conclusion que je pourrais approuver car je l’avais défendue il y a très longtemps. Mais je pourrais seulement. Car il n’est pas question pour moi de lui répondre par une argumentation juridique sur les modes de scrutin. Nous étions camarades de lutte au sein d’un parti qui avait encore la dignité d’être dans l’opposition.
Je le pourrais car j’étais au cœur de la proposition d’un parti d’opposition (lorsqu’il en était encore un) puisque chargé de rédiger le projet de choix du mode qu’il préconise. Que ceux qui faisaient partie de cette aventure se rassurent, je ne me targuerais pas d’avoir réussi mais seulement d’avoir participé avec beaucoup d’autres à la rédaction du mémorandum adressé au président de la république (je fais un très gros effort pour écrire le nom de cette fonction pour cet homme).
Il le sait, c’est à ce moment de l’histoire que nous nous étions rendu compte de notre imbécilité à avoir cru à l’ouverture d’un champ de représentation aux partis politiques. C’est ce qui d’ailleurs en très grande partie nous avait fait revenir en Algérie avec Aït Ahmed.
Ce retour, mon ami Tarik Mira auquel je garde entièrement mon amitié en avait fait partie. Je lui reconnais une maîtrise entière des dossiers, dans leur histoire, des hommes qui les ont portés et dans sa capacité de les traduire dans un combat politique d’opposition.
Cependant, il ne s’agit pas de lui mais de Hamid Ouazar, il se reconnaitra certainement en creux de ma critique pour avoir fait le même choix de la députation. Entre la proposition de Hamid Ouazar et la nôtre de cette époque il y a une différence technique aux incidences très importantes mais le fond est le même.
Notre opposition personnelle à travers la confrontation de deux articles est d’une toute autre importance, dans son contenu comme dans sa sévérité. Car pour être légitime à critiquer un système électoral d’un régime autoritaire faut-il encore ne pas y participer.
Tout part d’une division lourdement sensible entre lui et moi, entre nous et eux. Ma position est attestée par de nombreux articles, de très longue date, critiquant son choix. Fallait-il participer aux élections que nous proposait le pouvoir en place après qu’il nous ait fait rouler dans la farine ?
Les uns, il en fait partie puisqu’il a été député, ont considéré qu’on ne pouvait changer le régime militaire qu’en militant « de l’intérieur » du système. J’étais farouchement opposé à cette idée après notre échec qui nous avait pourtant donnés une bonne leçon. Fallait-il encore faire confiance aux généraux après avoir remis leurs habits qu’ils avaient portés depuis 1962, c’est-à-dire celui de monstres ?
L’avaient-ils changé un seul jour ? Voilà ma très grande erreur en suivant ceux qui l’avaient cru. J’assume ma coresponsabilité puisque j’avais pris cet avion qui nous avait ramenés au petit matin d’Orly avec Ait-Ahmed et le groupe d’opposants résident à l’étranger.
Mais il y a ceux qui ont été très loin, jusqu’à accepter d’être députés et de ce fait ont légitimé un régime militaire qui a la main de fer mise sur le toit d’une assemblée qui n’a le pouvoir réel que celui de choisir la couleur des rideaux de l’Assemblée Nationale.
Non seulement ils ont fait cette faute que je ne pardonnerai jamais mais ils ont persisté, encore et encore. Proposer de modifier un système électoral qui vous a permis d’accéder au poste de député dans un régime militaire, c’est pour moi le comble du culot.
N’a-t-il pas eu le temps de nourrir son remord ? N’a-t-il pas eu le temps de s’apercevoir qu’il servait indirectement le régime militaire qui pouvait brandir au peuple crédule et au monde sa vertu d’avoir des institutions démocratiques ?
A-t-il été si aveugle pour voir qu’il n’avait aucun pouvoir pour empêcher l’incarcération des démocrates, le musèlement de la presse et la gigantesque corruption des généraux et de leurs protégés ?
Il y a un point où je m’interdis de porter une accusation, celle de participation à l’indigne présentation du secrétaire du parti dont il avait fait partie à l’élection présidentielle. Je n’ai pas réussi, au moment de l’écriture de cet article, à savoir s’il avait soutenu cette condamnable participation. Mais j’ai des doutes sur le contraire car c’est un député et il sait que pour moins que cela, ceux qui ont osé porter une forte opposition ont été invités à compter le nombre de briques sur les murs des prisons.
Pour avoir été un petit instant au cœur de cette réflexion, certes sans grande importance de ma personne ni influence décisive, j’ai la légitimité de prétendre qu’on ne peut critiquer une technique électorale lorsqu’on a été élu par son intermédiation et l’approbation des maîtres du pays (approbation globale, pas de la sienne et encore, fallait-il montrer individuellement patte blanche pour y accéder).
Je serai tellement heureux de mener cette discussion juridique avec tout citoyen algérien, celle dont j’ai écrit tant d’articles dans la presse algérienne. Mais il me serait difficile de la mener avec un député du régime militaire qui a accepté de siéger dans le rôle de lampadaire posé sur le meuble, donc dans le rôle de celui qui le légitime.
J’ai lu l’article, je l’ai terminé et en silence j’ai tourné la page du journal Le Matin (équivalence avec un journal papier). Je devais revenir dans ma réflexion sérieuse sur ce qu’est un régime crypto-militaire.
Boumediene Sid Lakhdar