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Récit-feuilleton. Exils (41)

Cher ami,

Tu me demandes de te parler du bled. La situation se résumé à un mot : fiasco. Oui, vois-tu et sans exagération aucune, fiasco généralisé.

Sacré veinard que tus es, tu passes par  des hauts et des bas. Ici, il n’y a que des bas. A mon sens, le plus grave demeure le fiasco concernant l’homme qui aurait dû être forgé selon l’adage chinois : donnes-lui un poisson, il se nourrira une fois ; apprends-lui à pêcher il se nourrira toute sa vie. Il n’a pas été mûri pour affronter et féconder le présent et l’avenir. Bien au contraire, ils en ont fait un abruti d’œsophage greffé d’un sexe.

En aucune manière, je ne voudrais te dissuader de rentrer. Saches, pour ta gouverne, que tu t’en mordrais vachement les doigts. Car ce qui t’attends ici au mieux, c’est une vie végétative. Proportionnelle à ton intellectualité. Plus cette dernière est importante, plus on trouve la vie rigoureusement réduite à sa plus simple expression. Quasi exclusivement biologique.

Pour m’en tenir à ton exemple, que pourrais-tu escompter ? Que peux-tu espérer dès lors même que les conditions garantissant par excellence l’existence d’une culture dynamique sont inexistantes ? Ce, en dépit des multiples subterfuges et déclarations du système en place.

Récit-feuilleton. Exils (40)

Ajoutes à cela les innombrables tracasseries aliénantes, inhérentes aux contingences de la vie quotidienne. Elles réduisent l’être humain à un degré quasi-animal, en l’amenant à se comporter bestialement pour avoir une livre de beurre, une boîte de lait ou de tomate. Ce qui constitue le minimum vital vu les pénuries endémiques et du fait qu’il ne peut prétendre à la viande. Ensemble de conditions qui constituent l’un des moyens de domination de la classe des « militaro-affairo-opportuno-jouisseurs » sur la grande majorité abrutie par de nombreuses années de matraquage systématique.

Quant à moi, je t’avais parlé d’une « incursion » dans le commerce que j’avais tentée, mais les règles du jeu sont telles que si l’on est du mauvais côté de la barrière, on est littéralement broyé. Et il est vain de s’entêter si l’on ne dispose pas de gros moyens : capital de relations ou capital tout court.

Bref, le cœur n’y est pas. Et tu n’es pas sans savoir que pour un être tout en sensibilité, quand le cœur n’y est plus, c’est le néant.

Amicalement ».

Omar relis la lettre truffée de pessimisme lucide. De peptimisme. Il comprenait cet ami ; peut-on s’empêcher d’être pessimiste lorsqu’on est confronté à une situation qui ne prête guère à l’optimisme. Seule la lucidité empêche de sombrer dans le coma de l’indifférence. Pourtant, cette lettre ressemble à un tract. Il lui dit : »La situation se résume à un mot : fiasco ». Omar pense que le problème n’est pas très différent pour euxs, migrants à Paris. Sous des airs de dévote, la ville camoufle mal ses scandales. Elle savoure constamment le vertige de la puissance des princes du moment.   

Il l’a constaté maintes fois. Les déshérités ne sont pas rares. Cette République compte aussi ses « affamés » d’année en année. Sans vergogne, la déchéance s’étale dans un pays où les richesses se mesurent à l’œil nu. Scandale des temps modernes. Ici, le mot fiasco est remplacé par crise.

« Ils en ont fait un abruti d’œsophage greffé d’un sexe ». Naïf que nous sommes. La société de consommation n’épargne personne. Elle sème, puis nourrit la boulimie dans les têtes des gens. L’argent est le roi qui gouverne tous les gestes. A longueur de vie. De l’aube jusqu’au crépuscule, c’est l’énergie d’appoint. On parle de libertés plus évoluées ici plus qu’ailleurs, alors que tout s’achète et se vend. Y compris les personnes à travers leurs sexes. On a fait de la frustration des gens un moyen de soutirage d’une partie de leurs maigres économies.

Il suffit de se déplacer au cœur de Pigalle pour s’apercevoir de la pornographie vendue (le pauvre Pigalle doit se retourner dans sa tombe !). Et à qui surtout ?… De la même manière, on peut aller dans certains quartiers chauds de la ville de la Tour Eiffel, on constatera la clientèle… De véritables négriers du sexe. Les marchands de rêve, comme au bled, ne perdent pas une occasion pour récolter la sueur, le sperme et la monnaie des assoiffés d’affection. Ainsi, dans les foyers pour travailleurs maghrébins, de jeunes filles à la fleur de l’âge -par l’entremise de quelques maquereaux impénitents- s’y rendent pour faire commerce de leurs corps. A chacun sa misère. Là aussi, la vie quotidienne est végétative.

« Pour m’en tenir à ton exemple, que pourrais-tu escompter ? ». Ici ou ailleurs, les mêmes exigences : les nourritures terrestres et la culture. Partout. Sous le toit de n’importe quelle République. Mais c’est là un vaste programme, tous les citoyens réclamant les mêmes revendications. Eviter que  l’individualisme l’emporte sur les convictions ? Sur l’aspiration à une vie où tout un chacun doit participer pleinement à l’émancipation de la société ? L’idéal est de mettre en pratique chez soi ces principes. Cela passe par la réinsertion de ces milliers de déracinés qui vivent ici…

Pourtant, en relisant cette lettre, elle ne manque pas d’apostropher chacun : « Se réinsérer, tu parles. C’est absolument impensable pour toute personne ayant atteint un tel degré de conscientisation, de maturité intellectuelle et qui a voyagé. Donc à même de juger, d’analyser et de conclure du fait qu’elle dispose de pôles de comparaison et de références.

« Par ailleurs, à mesure que le temps passe, le déphasage pour nombre d’intellectuels se fait ici plus aigu. Déphasage multiforme. La propagande officielle et la montée de l’intégrisme à un rythme que tu ne saurais imaginer. Avec la bénédiction du système en place. Il s’en sert pour maintenir et fourvoyer encore plus les masses dans les abysses de l’obscurantisme. Tu te doutes bien que son arrière pensée politique est tout à fait autre.

« Cet état de fait transparaît pratiquement dans tous les domaines : enseignement et mass média (notamment la télé). Même les gosses du primaire sont touchés. Cela se constate aisément au nombre de gamines qui mettent « la soutane ». Ici, on les a affublées du sobriquet « 404 bâchée ».

« Le mois du jeûne est une véritable bénédiction pour les spéculateurs de tout acabit. Sur les denrées alimentaires particulièrement. Je deviens fou de rage quand je pense à la classe militaro affairiste (et toutes les catégories d’opportuno-jouisseurs qui gravitent autour) qui affiche un luxe ostentatoire, en se payant des bagnoles et des villas de plusieurs millions de briques.

« Quand je pense également au fatalisme héréditaire et quasi morbide de nos gens broyés par les difficultés à joindre les deux bouts, je ne peux étouffer les bouffées de haine qui montent en moi. Dire que l’abîme ne cesse de s’amplifier entre les possédants et les « possédés »…

Pour parler comme cet ami, il a fichtrement raison ! Il a la chair de poule en pensant à tout cela. Que faire ? Vaste programme. La dérision n’est plus de saison. Elle perd de son efficacité de plus en plus. Il faut créer un nouveau moyen pour disqualifier toute vie officielle qui ignore tant le citoyen au pays d’origine que le migrant au pas d’accueil. Une nouvelle échappatoire ? Un exutoire sans nul doute. A quand ? Jusqu’à quand ?

C’est dur d’être des victimes du sadisme du pouvoir dans son propre pays. Le pouvoir peut être fier d’avoir formaté des citoyens soumis. Il exploite à satiété chez eux les sentiments patriotiques. Face aux injustices innombrables générées par la politique de ces tyranneaux, on meurt à petit feu. La dérision, cette thérapie de l’heure, n’est plus de mise. Privés de tout droit à l’expression, il y alieu de prendre en  horreur les profiteurs de tout acabit.

La société court un grave danger : devenir un vaste univers cellulaire. Une sorte de réserve où les citoyens seront parqués. Que peuvent-ils contre cette terreur organisée ? Contre la brutalité de ces  bourreaux ? Car ils cherchent à empoisonner en eux  toute forme d’espoir et à polluer leurs mentalités par leur propagande à bon marché, il faut sans relâche souffler pour rallumer le feu du changement. Face à ces assassins, réels ou en puissance, l’indignation n’est plus l’ultime secours. (A suivre)

Ammar Koroghli-Ayadi, auteur-avocat 
Email : akoroghli@yahoo.fr

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