Derrière les projecteurs de la Coupe d’Afrique des nations et l’ivresse de la victoire se cache une réalité plus amère. Le football, dernier espace de reconnaissance symbolique pour un continent marginalisé sur la scène internationale, semble à son tour gagné par les logiques de domination, de division et de manipulation. Une réflexion sur un sport qui, à force de vouloir gagner, risque de perdre son âme.
Sur la scène internationale, les pays africains disposent rarement d’un véritable pouvoir politique. Marginalisés dans les grandes décisions mondiales et soumis à des rapports de force dictés par les puissances dominantes, ils peinent à faire entendre leur voix sur des questions pourtant vitales. L’actualité récente, marquée par des bombardements touchant depuis plus de deux ans les populations palestiniennes les plus vulnérables, en offre une illustration tragique. Elle rappelle le poids écrasant des rapports de force internationaux, ainsi que la quasi-inexistence de la voix africaine dans ces débats majeurs.
Pourtant, il existe un espace où l’Afrique parvient encore à exister, à s’exprimer et à s’affirmer : le football. Sport le plus populaire au monde, souvent perçu comme un opium social, notamment pour les populations les plus défavorisées, il offre au continent une rare tribune de visibilité et de reconnaissance internationales.
En Afrique, le football dépasse largement le simple cadre du jeu. Il incarne une source de fierté, un moyen d’exister aux yeux du monde, un pouvoir symbolique précieux dans un contexte où les autres formes de pouvoir font largement défaut.
Mais ce pouvoir, même symbolique, comporte ses propres dangers. Car, paradoxalement, dans cet espace qui devrait incarner la fraternité et l’unité continentale, on observe aujourd’hui la reproduction des mêmes logiques de domination, de division et de confrontation qui caractérisent les rapports de force mondiaux. Privés de pouvoir réel sur la scène internationale, les Africains semblent parfois reproduire entre eux, dans l’arène footballistique, les schémas dont ils sont pourtant les premières victimes ailleurs.
La récente Coupe d’Afrique des nations, organisée au Maroc, en a offert une illustration préoccupante. Loin de l’image d’une fête du football africain uni et solidaire, elle a révélé des fractures profondes, amplifiées par les réseaux sociaux et nourries par une obsession du résultat qui semble avoir relégué l’essentiel au second plan : les valeurs qui font du football un langage universel.
Gagner sur le terrain, c’est exister aux yeux du monde, mais aussi aux yeux de son voisin. Or ce pouvoir symbolique, précisément parce qu’il est l’un des rares dont dispose l’Afrique, devient l’objet d’une compétition féroce qui en dénature le sens. Ce sport, censé être un espace neutre, au-dessus des clivages idéologiques et des luttes d’influence, se trouve contaminé par des logiques de domination, de calcul, de manipulation et parfois de mensonge. Ce qui devait rester un jeu devient alors un enjeu de pouvoir.
La CAN : entre spectacle et dérives
La Coupe d’Afrique des nations, notamment lors de son édition organisée au Maroc, en a offert une illustration frappante. Ce grand rendez-vous continental, au-delà du spectacle et de l’engouement populaire, a parfois laissé transparaître une réalité plus préoccupante. La pression de gagner cette compétition devient plus que jamais extrême. Lorsque l’objectif du trophée écrase tout le reste, certaines attitudes refont inévitablement surface.
Le football africain, malgré son immense talent et sa richesse humaine, peine encore, et peut-être plus que jamais, à se libérer de réflexes persistants : le soupçon permanent, la contestation excessive et la volonté d’imposer un résultat par tous les moyens. À cela s’ajoute le soutien aveugle à une équipe, souvent au détriment d’une fraternité continentale, voire d’une appartenance religieuse ou humaine plus large, pourtant censée être fédératrice.
L’ère des réseaux sociaux : amplificateur de divisions
Cette problématique s’est intensifiée à l’ère des réseaux sociaux, où chaque match, chaque décision arbitrale, chaque geste d’un joueur est immédiatement commenté, interprété et amplifié. Les supporters de différentes équipes s’y affrontent dans des débats incessants, alimentant des polémiques sur des « lives » numériques où les discussions, initialement centrées sur le football, dérivent rapidement vers des prises de position politiques souvent extrêmes.
La nouveauté tient au fait que ces polémiques rassemblent, par une forme de fraternité numérique, des individus qui ne regardent parfois même pas les matchs et qui, pourtant très éloignés des terrains de football, se sentent concernés et y ajoutent souvent une dose de venin. Le football devient alors un simple prétexte à l’existence sociale, bien plus qu’un véritable espace d’échange autour du jeu lui-même.
Dans cet espace virtuel, l’existence semble désormais se définir par le commentaire permanent et par la prise de position immédiate, souvent martiale.
Une manière, pour beaucoup, d’échapper à l’ennui quotidien dans leurs pays respectifs et de s’inscrire dans un débat continu, sans véritable fin. Le tout est largement façonné par des algorithmes dont les logiques et les intentions, volontairement opaques, sont laissées à l’appréciation du lecteur.
La désinformation, les fake news, la médisance sociale et les insultes s’imposent alors comme des armes ordinaires du débat, parfois attisées par certains acteurs médiatiques, largement rémunérés, qui alimentent ces dérives à des fins de visibilité et de buzz.
La perte des valeurs fondamentales
Comme le résumait déjà Jules César, il suffisait de « donner du pain et des jeux » pour apaiser les foules. Ce principe, pensé à l’origine pour calmer les tensions sociales, s’est profondément transformé avec le temps. Aujourd’hui, il ne sert plus seulement à apaiser, mais parfois à fragmenter, à ériger des barrières symboliques et à empêcher une union réelle entre les peuples, une union pourtant plus que jamais vitale dans un contexte international où les puissants cherchent la moindre brèche pour perpétuer le désordre et imposer leur influence.
À force de dérives, le football africain semble avoir perdu, plus encore à l’ère du numérique, le sens même de son existence. Il a oublié ses valeurs fondamentales : la fraternité entre les peuples, le respect de l’adversaire, l’équité, le fair-play, l’humilité dans la victoire comme dans la défaite, la solidarité et la joie du jeu partagé. Ces principes, qui faisaient du football un langage universel, sont aujourd’hui relégués au second plan, écrasés par l’obsession du résultat et de la polémique.
Plus grave encore, certaines postures observées rappellent dangereusement des comportements autoritaires. Sans disposer d’un véritable pouvoir politique ou économique, certains acteurs, organisateurs, joueurs, arbitres ou spectateurs, reproduisent dans le cadre sportif les mêmes schémas que ceux observés ailleurs : refus de la contradiction, volonté d’imposer sa vérité au détriment des règles du jeu, obsession du contrôle et du résultat, quitte à avoir raison même lorsque tout indique le contraire.
La Coupe d’Afrique devient alors, par endroits, une imitation inquiétante du pouvoir, un simulacre de domination, même sans puissance réelle.
On assiste ainsi, peut-être pour la première fois, à une Coupe d’Afrique sans âme, sans repères clairs, sans véritable boussole morale. Une compétition où gagner semble tout justifier. Une Coupe d’Afrique qui, à force de s’éloigner de son esprit initial, finit par interroger sa propre légitimité : peut-on encore parler de fête du football lorsque les valeurs disparaissent ?
La Coupe d’Afrique ne devrait pas être cela. Elle ne devrait pas exister à ce prix-là. Car un football sans valeurs n’est plus qu’un spectacle vide, un théâtre de frustrations et de tensions, reflet des failles que l’on refuse d’affronter collectivement. Tant que la victoire primera sur l’éthique, tant que le trophée vaudra plus que l’esprit du jeu et de la fraternité, le football africain continuera de se trahir lui-même, fragilisé davantage encore par les réseaux sociaux et les logiques algorithmiques.
Finalement, la question demeure lourde et inquiétante : gagner la Coupe d’Afrique, à quel prix ? Car derrière une équipe victorieuse en finale, c’est parfois tout un continent fort d’un milliard et demi d’âmes, déjà éprouvé par de profondes difficultés économiques et sociales, qui semble s’éloigner un peu plus de ce qui faisait sa force : le sens collectif, les valeurs de fraternité et l’unité. Une alerte silencieuse, qui dépasse largement le cadre du football et interroge l’avenir même du vivre-ensemble africain.
Nabil Mati
Enseignant à l’Université de Paris
Formé à l’EHESS (École doctorale), en anthropologie

