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Yennayer injustement combattu

Identité amazighe

L'identité amazighe est portée par ses enfants malgré le déni des pouvoirs d'Afrique du Nord

Yennayer était combattu comme le drapeau amazigh aujourd’hui.

Yennayer, Yennar ou Nayer, laâdjouza… selon les régions, est fêté les douze janviers de chaque année marquant le 1er jour de l’An du calendrier agraire, utilisé depuis l’antiquité par les populations nord-africaines. Il marque aussi, en raison de sa négation officielle pendant longtemps, une date-phare du combat au long cours pour la reconnaissance du fait Amazigh en Algérie, voire dans toute l’Afrique du Nord et au-delà.

Le berbère est d’abord un fait de résistance plusieurs fois millénaire structurant l’identité profonde des peuples de cette région. D’essence pacifique, la question amazigh ou berbère, dont les luttes politiques pour sa reconnaissance remontent à la fin de la décennie 1940, est puissante en ce sens qu’elle introduit du souffle et du mouvement dans un ordre politique et culturel marqué par l’inertie et la sclérose.

Depuis le début de la décennie 1980, la célébration de Yennayer connaît un net regain d’intérêt. D’une tradition cantonnée pendant longtemps dans l’espace domestique bien qu’ancrée depuis des millénaires dans toute l’Afrique du Nord, Yennayer est désormais célébré dans les deux espaces, domestique et public.

Cette célébration donne lieu tous les ans à un dîner copieux (Imensi n’Yennayer) à base, selon les régions, de couscous avec du poulet et légumes secs, chakhchoukha au poulet, seksu vu svaa i sufar (couscous aux sept légumes), seksu s’uchedluh (leqdid) (viande séchée)… en signe de bon augure pour que la saison soit pluvieuse, la terre fertile et les récoltes abondantes.

Yennayer/yennar, d ass n « les indigènes » ?

Cette fête est désormais consacrée officiellement par l’ex-chef de l’État, Bouteflika, à l’occasion du Conseil des ministres du 27 décembre 2017, comme journée chômée et payée à partir de l’année 2018, au même titre que le premier Jour de l’An Hégire et le nouvel an chrétien, n’est que justice rendue et l’aboutissement légitime de plusieurs décennies de luttes.

Historiquement, c’est bien au regretté militant des Aurès, Ammar Negadi, né en 1943 décédé en décembre 2008 à Paris, précurseur du militantisme berbérisant dans les Aurès, que revient l’honneur d’avoir proposé, entre autres, au cours des années 1970 au sein de l’Académie berbère à Paris la transcription du tamazight par l’utilisation de l’alphabet tifinagh ainsi que la date zéro du calendrier berbère, dont il est l’inventeur. L’idée de Negadi a, sans doute, germé grâce à la mémoire collective de sa région natale, les Aurès qui continue à présent à désigner Yennar ou Yennayer par l’expression berbère « Ass n’ferraûn », soit littéralement « le jour du Pharaon ».

L’esprit de Yennayer dans les rituels kabyles

Si cette fête est aujourd’hui admise quasiment par tous au Maghreb, elle continue néanmoins de susciter encore des attitudes hostiles. Bien souvent c’est une certaine interprétation spécieuse de l’islam qui est mobilisée pour lui contester toute légitimité. Pour la majorité des‘ulama, théologiens, historiens officiels, islamistes en tous genres… l’islam est l’alpha et l’oméga de l’histoire des Musulmans, notamment en Afrique du Nord.

Au contraire, l’islam soufi et confrérique séculaire nord-africain (qadiriya, rahmaniya, alaouiya, chadhouliya, cheykhiya, tidjaniya…)  adapté pendant des siècles par les tariqas (initiations) au contexte maghrébin n’a pas combattu Yennayer ; il s’est au contraire bien approprié cette tradition millénaire qui fait partie intégrante du patrimoine culturel commun aux Maghrébins.

Notons aussi que l’islam shi’ite en Iran préserve son patrimoine perse antique (Persépolis : capitale de l’empire antique perse) et l’Égypte valorise clairement son passé antique et voit dans la civilisation pharaonique l’un des berceaux de la civilisation humaine, le passé préislamique en Algérie est une histoire colonisée et dévalorisée.

Le passé antérieur à l’islam est qualifié en toutes lettres dans le Qoran de djahiliya, soit l’âge de l’incivilisation, de l’obscurité, des ténèbres… au mépris des civilisations syriaque, persane, mésopotamienne, pharaonique… remontant toutes à plusieurs siècles avant l’islam et dont la plus illustre est la civilisation hellénique.

Bien plus malgré cette hostilité ouverte, l’islam a emprunté à pleines mains y compris sa propre théologie et les caractères de la langue arabe du syriaque, une variante de la famille linguistique de l’araméen, langue de Jésus-Christ (voir Briquel Chatonnet et Muriel Debié). Le syriaque, langue sémitique, a existé pendant 15 siècles en Mésopotamie (Syrie et Irak). À la faveur de la christianisation, il a connu un progrès remarquable si bien qu’il s’est répandu de la Méditerranée, et l’Afrique du Nord comprise, jusqu’en Chine et en Inde.

Et c’est bien le syriaque qui a préparé et favorisé l’arabisation de l’Afrique du Nord. La culture syriaque constitue le substrat de la pensée islamo-arabe ; elle a imprégné en profondeur aussi bien le contexte de la révélation coranique au VIIe siècle que la pensée islamique en général.

Le Qoran appartient à une tradition biblique. Les habitants de Palmyre en Syrie et les Nabatéens, dont la capitale fut Petra (sud de la Jordanie), étaient de culture syriaque enrichie par des influences diverses et variées. Aussi, les Assyro-chaldéens en Irak, les Maronites, présents au Liban, en Amérique du Sud et du Nord, sont porteurs de culture syriaque.

Ce sont d’abord des penseurs syriaques qui ont inauguré dès le VIe siècle jusqu’au IXe siècle un mouvement de traduction de l’héritage de la pensée hellénique au syriaque. Ce mouvement de traduction fut transmis aux Musulmans sous l’impulsion particulièrement du calife abbasside Al-maâmun qui fonda au début du IXe siècle (en 833) à Baghdad Beyt al-hikma (maison de la sagesse), dirigée pendant longtemps par le maître des traducteurs, le syriaque Hunayn ibn Ishaq (808-876).

En encourageant les sciences par la traduction des penseurs grecs, persans, syriaques… et en empruntant des savoirs à d’autres civilisations, Al-maâmun, œuvrant à réconcilier la philosophie grecque et l’islam dans le creuset de la pensée mu’tazilite qui fut la doctrine officielle de la dynastie abbasside durant son règne, mérite bien le titre de calife bien guidé.

À la différence des quatre premiers califes qualifiés indûment d’al-rashidun (bien guidés), car leur règne (632-661) fut fortement marqué par les guerres de conquête accompagnées de bains de sang et d’une violence sanglante entre successeurs du prophète si bien que trois sur quatre furent assassinés tandis que le premier calife, Abu bakr Es-sadiq, n’a eu la vie sauve que parce que son règne, contrairement aux autres califes, fut de courte durée (632-634).

Après la chute en 638 de la dynastie sassanide par les armées du 2e calife, Omar ibn Al-khatab, la célèbre académie perse des sciences, Jundê-shapur, après avoir continué à fonctionner pendant un temps a été transférée par Al-maâmoun à Beyt al-hikma se trouvant à Bagdad. Cette célèbre académie perse, riche d’une bibliothèque et d’un hôpital, dispensait des enseignements en médecine, en philosophie, en théologie et en bien d’autres sciences, et enseignait les langues persane, grecque, indienne… Et ce furent majoritairement les diplômés de cette académie précisément qui formaient, compte tenu de son prestige, l’encadrement professoral de Beyt al-hikma. Tolède en Andalousie n’a pas attendu l’avènement de l’islam sur ses terres pour se doter d’un centre de traduction.

Les progrès scientifiques au cours des premiers siècles de l’ère abbasside (VIIIe au Xe siècle) sont incontestables et Bagdad fut la cité des sciences. L’Arabie n’étant pas vraiment une terre savante, le berceau des sciences qui ont connu un essor remarquable sous les Abbassides se trouve en Mésopotamie, siège d’anciennes et brillantes civilisations.

Qui plus est, les savoirs en tous genres sont en grande partie puisés dans les ouvrages des empires défaits : byzantin, perse, indien… et les œuvres d’origine grecque sont souvent rédigées en syriaque. La civilisation abbasside n’a rien d’une création ex nihilo. Parler donc de djahiliya en traitant de la période antérieure à l’islam ne correspond à aucune vérité historique.

L’islam n’a donc pas marqué le passage de la djahiliya (ténèbres) à la lumière ni de l’incroyance à la croyance comme l’on tente de le faire accroire, tant il est vrai que le judaïsme, le christianisme, le zoroastrisme et les civilisations syriaque, persane, hellénique… lui sont à la fois antérieures et contemporaines. La révélation coranique baignait, selon l’islamologue Ali Amir-Moezzi, dans le contexte de l’Arabie du début du VIIe siècle fortement marqué par des judaïsmes, christianismes, polythéisme, zoroastrismes…

L’histoire enseigne que les Berbères étaient acteurs dans tous les grands événements qui ont marqué la Méditerranée avant et après l’Antiquité ; ils ont baigné dans la civilisation gréco-latine durant de nombreux siècles et n’étaient ni des barbares ni des incroyants. Ils avaient la foi en un Dieu unique et très attachés au monothéisme abrahamique bien avant l’islam puisqu’ils avaient d’abord embrassé le judaïsme, puis le christianisme, avant d’adopter l’islam.

Le terrain à l’avènement de l’islam était préparé par les deux premières religions monothéistes. Avec l’arrivée des armées et missionnaires de l’islam vers 647, certains Berbères ont pensé d’ailleurs que l’islam est une secte chrétienne, parce que l’islam prêché par les missionnaires et les conquérants est une version hérétique et simplifiée du christianisme.

Pour les populations berbères qui observaient déjà des interdits et des pratiques religieuses similaires, il n’est pas certain que le passage du christianisme à l’islam ait bouleversé leur vie quotidienne d’autant plus que l’islam des califes omeyyades n’est pas si différent des religions pratiquées par les populations autochtones en Afrique du Nord.

Assugas amegaz

Tahar Khalfoune

Ce Yennayer, commémorons notre part de berbérité commune et ancestrale

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