22 juin 2024
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AccueilA la une5 Juillet 1962 : esprit de novembre es-tu toujours là ?

5 Juillet 1962 : esprit de novembre es-tu toujours là ?

Indépendance et manifestation du Hirak
Le Hirak est l’expression d’un puissant désire d’indépendance du peuple vis-à-vis des tenants du pouvoir.

La nuit de la Toussaint, une poignée d’Algériens a sollicité le destin et a bravé le danger pour lancer une révolution nationale. Pour libérer le pays de la longue nuit coloniale. Enfants nés hors de cette période, nous n’avons de mémoire que pour la suite : après l’indépendance, l’Algérie plongée dans une lutte implacable pour le pouvoir. Ici, récit d’une épopée révolue.

De brefs souvenirs. Quelques bribes. L’intrusion de soldats en armes dans la hara de Langare. Cris. Peur. Panique. Menaces. Bruits de bottes. Armes bien en vue. Mères éplorées. Pères hagards. Enfants hébétés. J’eus sûrement peur ce jour-là, mais je ne saurais dire si j’avais conscience de ce qui nous arrivait alors. Le tragique de la situation était accentué par la misère que vivaient nos parents. Leur malchance était liée aux pénibles métiers du bâtiment. A leur inculture également. Ils ne s’expliquaient pas leurs tribulations dans un pays qui était le leur.

Pourquoi, se demandaient-ils, s’ingérait-on ainsi dans notre vie ? Paisibles nous sommes, et nous le resterons. Parmi nous, rares étaient ceux qui pouvaient comprendre les aberrations du système colonial. Infime minorité, à vrai dire.

Quartier de Langare. Des maisons sommairement construites et réparties à l’intérieur en chambrées où nous nous entassions en familles. Les briques en toub, en terre, étaient visibles à l’œil nu. Une architecture sommaire.

L’urbanisme ? Un luxe. Autour, la désolation comme au douar des Ouled Mosly où naquit et vécut ma mère. Des terrains vagues baptisés Châaba. Littéralement lieux déserts où souvent gisaient les immondices et où erraient les chiens sans maîtres. Et où nous allions jouer au ballon, faute de terrains adéquats ; c’était là que nous vidions nos querelles en bagarres sous la houlette d’un arbitre improvisé. Gare au perdant car s’il rentrait le nez en sang ou l’œil tuméfié et les vêtements déchiquetés ou simplement en poussière boueuse, il avait affaire à son paternel qui ne manquait pas là l’occasion
de lui administrer la raclée de sa vie…

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Nous vivions à la périphérie de la ville. Mais pas seulement. A l’ombre des sombres heures de la guerre de Libération. Surtout pour nos parents, le jour exploités dans les chantiers et la nuit suspects de rébellion dans leur propre pays. Par moments, il leur arrivait d’en faire amèrement les frais car ils étaient conduits sans ménagement, manu militari, à la sortie de la ville, dans un stade pour y rester la journée, exposés en masse sans nourriture ni eau… De pareils souvenirs dormaient agités dans nos mémoires qui méritaient mieux… Pauvres pères…

Des bruits de bottes insistants dans la courette. Des torches allumées dans l’obscurité régnante qui ajoutait à la terreur des femmes déjà au paroxysme de la peur.

La soldatesque franchissait brutalement et sans crier gare les portes de ces maisons. Avec force cris et gesticulations pour effrayer encore plus les paisibles occupants dont certains dormaient déjà. Comme à la campagne. Figés comme des statues devant leurs seuils, nos parents étaient souvent rudoyés et, sans retenue, copieusement insultés et roués de coups. Il fallait qu’ils avouent quelques délits et crimes, forcément commis à l’endroit des gaouris ; en tous cas, ils devaient coopérer avec l’administration coloniale appuyée par la force des baïonnettes en vue de dénoncer quelques fellagas, ces coupeurs de routes, embusqués quelque part dans les recoins de ces quartiers malfamés où la population européenne bien née ne rêvait mettre le pied.

Ces descentes policières effectuées par des militaires laissaient les uns et les autres, femmes, enfants et hommes, dans un état d’immense détresse psychologique à telle enseigne que les langues se déliaient durant de nombreux jours après pour les évoquer à la seule fin de conjuration.

Ce qui explique sans doute que nos jeunes consciences en éprouvaient une sainte répulsion. On installa en nous une peur que seul le temps réussit à nous en débarrasser. Nos princes s’en inspirèrent hélas après l’indépendance. Terroriser un peuple pour le dominer faisait alors partie de la panoplie des occupants indus du pouvoir ; comment devait-on alors espérer fraterniser avec la population tout occupée à digérer ses peurs et qui, vaquant à ses affaires, flirtait avec l’indigence quotidiennement renouvelée ? C’était pure illusion.

Pourtant, le Viêtnam a été l’occasion de mesurer les limites de pareille politique. Avec Dien Bien Phu. Il est vrai que le général Giap a pu dire depuis que le colonialisme est un mauvais élève…

De Langare, je ne garde que ce douloureux et vague souvenir. Avec dépit. Une trace a échappé au temps, une photo avec mon vénéré père. La seule. Debout tous les deux, près de la maison qui me vit naître. Tout autour, la Châaba, elkhla, oualou, nada, niente, rien. Autant dire le néant. Le vide sidéral.

C’étaient les banlieues d’alors, où nous étions recalés tels des cancres. Nos mères n’en sortaient quasiment jamais. Nos pères si, pour aller dans les chantiers vendre leur force de travail. Pour un salaire de misère, payé à la quinzaine. De quoi reconduire le quotidien vécu à la force du poignet.

Mon père habillé d’un semblant de costume sombre et coiffé d’une kachta enroulée autour du chef. Me tenant contre lui, les cheveux luisants au soleil, je portais de pied en cap un habit tout en blanc, avec une paire de sandales. C’était probablement l’été.

De Langare, nous déménageâmes à El-Combatta, Les Combattants, quartier inséré dans la ville en une suite de villas qui appartenaient alors aux Roumis. Le must alors en matière d’habitat. Quant à nous, autochtones et indigènes, nous étions logés à la même enseigne que beaucoup d’autres Djazaïris, c’est-à-dire de façon sommaire. Vu les revenus d’alors, nous avions droit à une chambrée dans une grande maison dont le propriétaire, Kaddour, passait avec un guide, du fait de sa cécité, pour réclamer son loyer. Gare aux retardataires car les menaces d’expulsion étaient à portée de parole. La sévérité n’était pas le moindre de ses caprices. Dieu lui pardonne.

La vie y était réglée de la façon la plus traditionnelle, les femmes à la maison — occupant le dedans — et les hommes vaquant aux affaires du dehors. Il y avait là, parmi nos voisins immédiats, Mohammed Leqbaïli, appelé ainsi du fait de ses origines berbères, et sa femme Fatma. Elle ne revit son époux que quelques années après l’indépendance du pays si bien qu’elle vécut seule avec ses deux petits-enfants. Et une anecdote ô combien douloureuse me revient à l’esprit. Je la revois assise près de la porte de sa piaule en train de me quémander un quelconque service lorsqu’un homme cria dès le seuil de la porte d’entrée principale, comme de coutume alors, «étrig» pour libérer la route, et de s’engouffrer dans le long corridor de la maison collective où nous logions tous.

Comme les femmes mariées ne devaient pas se laisser voir, elle ferma précipitamment sa porte alors que j’avais mes doigts posés sur la porte entrouverte si bien qu’elle se referma brutalement sur mes doigts. Je sautais au plafond de douleur ; mes doigts en furent ensanglantés. Je vous laisse imaginer les pleurs à chaudes larmes versés ce jour-là du fait d’el hechma, la honte d’être vue par un autre homme.

Nous échouâmes donc dans une grande maison appelée alors hara datant de l’ère coloniale. Composée de petites chambrées, elles firent à l’époque le bonheur du bailleur qui les louait à des familles dont le dénuement se mesurait à l’œil nu. Guère d’espace.

A l’entrée, plusieurs petites pièces sur une rangée bordée par un couloir d’à peine un mètre. Hygiène exécrable. Pour une dizaine de familles, parents et enfants, un cabinet de toilettes infect et infesté de souris. Promiscuité imposée. Les gens ne pouvaient avoir quasiment pas d’intimité. Fenêtres minuscules. Certaines chambres avaient des murs aveugles, l’aération étant un luxe. Quatre murs et un sol en ciment. C’est à peine exagéré de qualifier ces chambres de cellules. Juste de quoi loger la plèbe.

Au bout de ce couloir, sorte de tunnel non éclairé, une courette avec d’autres chambres en carré. Identiques dans leur conception que celles du couloir. En l’absence des maris, la petite cour servait aux femmes de lieu de rendez-vous où certaines d’entre elles se retrouvaient pour deviser. Claustrées comme dans un harem. Que de fois, il m’arrivera de les découvrir en train de faire la chasse aux souris échappées de la petite pièce d’un mètre servant de salle d’eau dont la porte fermait mal. Heureusement, quasiment juste en face de notre hara, il y avait un hammam… A même la cour, un semblant d’escalier menait à l’unique étage où le propriétaire de céans dressait parfois ses quartiers lorsqu’il lui arrivait de visiter ses locataires, souvent pour les tancer à cause de loyers impayés. Avec force menaces…

Durant la guerre de Libération nationale, tel est l’espace qui a servi d’univers à toute une flopée de familles qui espéraient exister. Survivre fut le credo quotidien de ces familles. Bien des querelles ont jonché cette promiscuité. Souvent pour des broutilles. C’était une manière de penser son existence. De panser cette blessure sociale vécue d’emblée dès l’indépendance. Occupés à vaquer à leur profession, les hommes échappaient à ces rixes anodines mais riches de quelques vocables dont enfants nous aurions souhaité nous passer.

Plus tard, après la cruelle guerre de 7 ans. En face de notre hara, quelques familles avaient pu prendre possession de maisons. Des biens vacants comme elles furent désignées officiellement.

Plus tard, j’appris que nombre d’entre elles étaient des familles de chahids, martyrs de l’indépendance. Et perpendiculairement à notre ruelle, un quartier tout en villas les unes contiguës aux autres. Elles étaient occupées précédemment par des Gaouris qui devaient être fonctionnaires, enseignants… La classe moyenne sans doute qui, les fins de semaine d’été, ouvraient toutes grandes les fenêtres d’où s’échappaient musique et rires. Joie de vivre dont nous étions sevrés.

Bannis. Handicapant que cette situation dont gamins nous ne comprenions ni les tenants ni les aboutissants. Et pour cause, nous guettions attristés nos géniteurs patentés tous les soirs au retour de leur travail harassant. Nous espérions la clé qui nous ouvrirait les joies de l’enfance, la nôtre étant maudite. Quasiment, aucun de nos parents n’échappait un tant soit peu à la dure condition de forçats des chantiers ; beaucoup de familles végétaient ainsi.

Il est vrai cependant que la colonisation est une page sombre dans l’histoire mondiale. Singulièrement celle de l’Europe. Comment pratiquer l’amnésie ? Comment la mémoire collective algérienne pourrait-elle effacer cette page ? Comme on a coutume de le dire : l’amnistie n’est pas l’amnésie. Le devoir de

mémoire subsiste dans les consciences de générations entières nées avant comme après l’indépendance. Si le Président Mitterrand a pu estimer que l’Etat français et la République française ne sont pas responsables de Vichy et n’avait pas à faire d’excuses, son successeur, le Président Chirac, l’a fait. Mais ni ce dernier, ni ses successeurs n’ont voulu présenter aux Algériens la moindre excuse au nom de la France officielle. Encore moins une juste réparation. Ce que les Canadiens et Australiens officiels ont fait.

Il est en effet loin le temps où la France découvrait l’or dans les caves de La Casbah d’Alger où était entassé un butin estimé, nous dit-on, à plus de cinq cent millions de francs de l’époque, l’équivalent sans doute de quelque quatre milliards d’euros. D’aucuns pensent que le trésor de la Régence d’Alger devait servir à Charles X pour corrompre le corps électoral. Déjà Alger était à l’origine de bouleversements politiques en France. Semblerait-il, ce trésor a profité à des militaires, des banquiers et des industriels, les Seillière et les Schneider, outre à Louis Philippe. Mais l’or d’Alger servit également au développement de la sidérurgie française. Quels résultats et quels produits pour nous indigènes ?…

Ainsi, pour mon père, véritable damné des chantiers, payé à la quinzaine. Souvent endetté auprès de notre épicier attitré, Hamma. Ma mère m’envoyait systématiquement chez lui pour moult courses : dix douros de sucre, dix douros de café, quinze douros d’huile… C’était la chanson de mon enfance. Je répétais la quantité et le nom des denrées voulues par ma mère le long du trajet.

Avec sa bonne bouille, Hamma ne manquait jamais l’occasion de sortir son stylo pour ses additions. « Tu diras à ton père de passer demain pour me régler, sinon plus de crédits », disait-il.

Il était notre créancier, mais aussi un peu notre sauveur car sans lui, il était difficile de boucler les fins de mois au vu des maigres salaires de nos parents. Certains étaient toutefois mieux lotis que nous. Surtout que, les mères vaquant aux affaires domestiques, les pères échappaient aux draconiennes contraintes des chantiers. Si bien qu’il leur arrivait de sortir parfois avec un fruit à la main. Suprême bonheur pour un gamin d’alors…

Durant la guerre de libération nationale, la vie de nos parents fut des plus laborieuses. Après l’indépendance, elle le fut hélas tout autant. Leur indigence était de plus adossée à un analphabétisme alors endémique.

Ajoutez à cela les tracasseries coloniales et vous aurez en face de vous des gens continuellement écrasés par leur destin. Un quotidien implacable. Beaucoup de voisins, d’amis et de parents vivaient ainsi, il est vrai. D’où leur propension à tout miser sur leur progéniture. Chacun d’eux rêvait d’un destin exceptionnel pour ses enfants. A tort ou à raison, l’école fut alors considérée comme l’idéal tremplin pour éliminer tous obstacles afin d’arriver à se construire une place dans la société. Une sorte de revanche sur le sort qui a été le leur.

L’école fut sans doute notre planche de salut. Nos pères espéraient énormément nous voir grandir dans un milieu plus prospère que le leur. Il est vrai aussi que moult familles, nos voisins immédiats, comptaient nombre d’enfants.

Familles nombreuses dont les enfants de certaines d’entre elles ne dépassèrent hélas pas le niveau d’études primaires. Confiés souvent à la rue, notre éducation en pâtit. Du moins pour certains d’entre nous. Libération nationale. Libération sociale, culturelle, économique, politique. Cette révolution tarde après celle nationale.

Que de défis encore pour s’affranchir du sous-développement. Après l’indépendance du territoire national du joug colonial, esprit de Novembre es-tu encore là ?

Ammar Koroghli

Ammar Koroghli

*Poète (« L’Abc et le Alif »; « Sous l’exil l’espoir »), nouvelliste (« Les menottes au quotidien » ; « Mémoires d’immigré ») ; essayiste (« Institutions politiques et développement en Algérie »).  Avocat.

 

2 Commentaires

  1. les kabyles ont donner leur vie pour vaincrez le colonialisme français, et ils se retrouve avec un autre colonialisme pire et plus sournois, celui des généraux assassins et leurs alliés islamo-baathistes criminels.

    • Il n’y a pas que les kabyles qui vivent cette situation, partout ou vous allez dans notre pays, vous retrouvez les mêmes conditions de vie.
      Vous faites comme certains de l’autre coté de la mer qui qualifient tout les algériens de monstres.
      Après vous pouvez vous fabriquer des réalités sur la réalité que vous voulez !!!

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