Ministre de la Justice depuis 2021, Leila Jaffel est aujourd’hui l’une des figures centrales du dispositif institutionnel mis en place par le président Kaïs Saïed. Ancienne magistrate, passée par plusieurs niveaux de la hiérarchie judiciaire, elle incarne désormais une politique judiciaire largement contestée pour son alignement sur l’exécutif et son rapport conflictuel aux droits fondamentaux.
Lors des débats parlementaires sur la Loi de finances 2026, la ministre a été interpellée sur plusieurs dossiers sensibles : surpopulation carcérale, recours massif à la détention provisoire, poursuites engagées sur la base du décret-loi 54, grèves de la faim et conditions de détention. À ces critiques, elle a répondu en minimisant les faits et en mettant en cause les intentions de leurs auteurs.
Une situation carcérale documentée
La surpopulation des prisons tunisiennes est pourtant établie par plusieurs rapports indépendants. En mai 2025, la Ligue tunisienne des droits de l’Homme (LTDH) a publié un rapport détaillant la dégradation avancée des établissements pénitentiaires entre 2022 et 2025. Infrastructures vétustes, hygiène défaillante, soins insuffisants et promiscuité extrême y sont décrits.
Dans plusieurs prisons, l’espace disponible par détenu ne dépasse pas 2 m², alors que les normes internationales recommandent un minimum de 4 m². Des établissements comme Mornaguia, Sfax ou Manouba dépassent largement leur capacité d’accueil, avec des taux d’occupation supérieurs à 150 %.
Face à ces constats, la ministre reconnaît l’existence d’un problème mais estime qu’il est exagéré par une « campagne » menée sur les réseaux sociaux, visant selon elle à nuire à l’image du pays. Une position qui tranche avec les données produites par les organisations de défense des droits humains.
Détention provisoire et engorgement judiciaire
L’un des facteurs majeurs de la surpopulation carcérale reste le recours étendu à la détention provisoire. En 2022, plus de la moitié des personnes incarcérées en Tunisie se trouvaient en attente de jugement définitif. Cette pratique, censée rester exceptionnelle, est devenue structurelle.
Pour Leila Jaffel, ces procédures sont conformes au cadre légal et nécessaires au bon déroulement des enquêtes. Les délais prolongés sont jugés « raisonnables ». Les critiques, elles, soulignent les atteintes au principe de présomption d’innocence et l’absence de garanties effectives contre l’arbitraire.
Indépendance de la justice en question
La ministre rejette également les accusations de pressions exercées sur les magistrats, notamment dans les affaires liées aux accusations de complot contre la sûreté de l’État. Ces inquiétudes, exprimées par des juges et des avocats, seraient selon elle infondées et relèveraient d’une construction politique.
Dans les faits, le fonctionnement du Conseil supérieur de la magistrature et les mutations de magistrats opérées ces dernières années ont alimenté les doutes sur l’indépendance du pouvoir judiciaire. Le recours à une législation datant de 1967 pour encadrer certaines pratiques est régulièrement dénoncé comme incompatible avec les principes contemporains de séparation des pouvoirs.
Silence sur les morts en détention
Les grèves de la faim et les décès survenus en milieu carcéral constituent un autre point de tension. Des organisations indépendantes affirment avoir documenté plusieurs cas de morts suspectes et dénoncent les obstacles aux visites de prisons et aux enquêtes indépendantes. Là encore, le discours officiel se caractérise par la minimisation et le refus de reconnaître l’ampleur du problème.
Un malaise institutionnel durable
Au-delà des déclarations de la ministre, c’est l’état général de la justice tunisienne qui interroge. L’alignement de l’institution judiciaire sur l’exécutif, la restriction des libertés et le refus d’un débat transparent sur les conditions de détention traduisent un malaise institutionnel profond.
Dans un contexte politique marqué par la concentration des pouvoirs, la gestion de la crise carcérale et judiciaire apparaît moins comme une priorité que comme un révélateur des limites actuelles de l’État de droit en Tunisie.
Mourad Benyahia

