23 février 2024
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A propos du 17 octobre 1961 à Paris (I)

Une réaction mémorielle

A propos du 17 octobre 1961 à Paris (I)

Une révision pseudo-historienne

À titre personnel, je recherchais des témoignages relatifs à la fin de la guerre d’Algérie en France. Des liens plus avancés que d’autres par les moteurs de recherche en ligne me conduisirent aux travaux de Rémy Valat. Il est l’auteur de livres favorables à la Force de police auxiliaire (FPA, les « harkis de Paris », les « calots bleus »). Il a publié sur internet une chronologie des interventions commises par la FPA, et des « attentats » contre ses membres effectués par le FLN (les sections d’interventions de ce parti) pour reprendre les « territoires » de Paris où celui-ci était fortement implanté.

Dans un article publié en octobre 2014 sur le site « STOP islamisme », Valat présente son dernier ouvrage : 1961. L’Étrange Victoire. FLN, terrorisme et instrumentalisation mémorielle (éditions Dualpha, coll. « Vérité pour l’Histoire »).

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Ce livre est préfacé par le lieutenant-colonel Raymond Montaner, ancien commandant de la Force de police auxiliaire.

Le logo d’accueil de ce site présente le mot « islamisme » barré dirait-on de deux coups de sabre rouges formant croix. À droite du bandeau d’en-tête, une femme voilée se trouve recouverte par surcroît d’un signal routier d’interdiction (sic) ; à gauche, hormis le voile transparent recouvrant son visage, et sans panneau, une femme nue évoque une danseuse du ventre, une hétaïre peut-être, parée de longs colliers, dans un mouvement suggestif de bande dessinée. Voici pour le contexte actuel. L’anti-islamisme se pare d’un refus de voiler les femmes qui serait fort honorable s’il ne revendiquait cyniquement leur valorisation exploiteuse.

S’agissant de son propos plus historique, Valat écrit :

« Il ne fait aucun doute à mes yeux que le déclenchement de la guerre civile algérienne et l’acte de provocation du 17 octobre 1961 se situent dans une même continuité. En 1962, la victoire politique est revenue au FLN pour avoir su mener une guerre totale (incluant la propagande, support de l’écriture partielle, sinon partiale, de l’histoire). Une guerre et une stratégie en adéquation avec la mentalité fondamentalement totalitaire de cette organisation. Au regard de ces faits, une reconnaissance-repentance à sens unique n’est pas acceptable. Sans reconnaissance bilatérale, il ne peut y avoir d’apaisement de la guerre des mémoires sur la question du 17 octobre 1961. Tant que le moindre doute existera sur la volonté délibérée du FLN de provoquer la “répression policière”…», l’auteur estime que la reconnaissance par le gouvernement français, le 17 octobre 2012, de la « répression sanglante » de 1961 constitue un « acte de faiblesse » et une « main tendue à Alger ».

Notons quelques amalgames. L’« acte de provocation du 17 octobre », que l’auteur est censé démontrer, est tenu pour une évidence, dès les prémisses. Cependant il fait l’objet de « doute » un peu plus bas. L’auteur reste perplexe. Il faudrait lui démontrer que le « moindre doute » est infondé ; en l’attente, il ne doutera pas, il ne fera « aucun doute à ses yeux » : voici la « provocation » scientifiquement établie.

Il s’impose une association subreptice entre « le déclenchement de la guerre civile algérienne », le 1er  novembre 1954 en Algérie, et cet « acte de provocation » nettement établi du 17 octobre à Paris. Dans le premier cas, des « attentats », en vérité sporadiques, contre des structures militaires et des intérêts économiques coloniaux ; dans le second, une manifestation non violente de masse. Des gestes politiques identiquement condamnables, manœuvriers, inadmissibles. On devine que les Algériens n’avaient droit à rien…

Passer de « guerre totale » à « régime totalitaire » constitue une autre astuce. Affirmer que la guerre du FLN en France aurait été « totale » étire une disproportion insensée. L’écrasante majorité des « Français musulmans d’Algérie » émigrés depuis leur pays dévasté jusqu’aux usines et aux bidonvilles de France survivaient sans armes. Pour la plus grande part d’entre ceux qui luttaient en effet contre les agents de leur inféodation colonialiste, leur « guerre » consistait à passer des messages, transmettre des fonds, recevoir ou transporter des militants plus élevés.

L’eussent-ils souhaité, ils ne disposaient de bazookas, de roquettes, de chars, de bombardiers, pour livrer massivement dans la métropole (en France) une « guerre totale ».

Voudrait-on soutenir qu’au cours de l’après-Seconde Guerre mondiale les Algériens en sont venus peu à peu à s’engager totalement « en guerre » contre l’État français, ce serait encore illusoire, puisque les composantes sociales algériennes étaient divisées à ce propos. Ce ne serait juste que pour le FLN, formé d’une part en refus des impasses systématiques des jeux politiques dans les institutions coloniales, d’autre part en prolongement des massacres à Sétif et ailleurs en 1945.

Le FLN n’était pas en guerre contre la société ni le peuple français. Il ne s’est jamais attaqué en France aux civils en tant que tels, ni en général ni en particulier. Hors les victimes de balles perdues et le cas échéant les victimes de dégâts de l’été 1958 (période des attentats contre des intérêts économiques français en métropole), les cibles du FLN étaient spécialement engagées dans la répression armée contre lui. Et il n’a jamais eu les moyens de leur livrer une « guerre totale ». Des historiens notent au contraire l’impréparation, le manque de moyens, des sections d’intervention, leur amateurisme parfois qui fut fatal à des militants contre les forces professionnelles qu’ils affrontaient.

Quant à la « propagande » qui caractériserait ce « totalitarisme », les forces politiques du FLN ont publié et explicité, au moins en partie, leurs motivations pour en appeler à la solidarité internationale, en France et à l’étranger. Ces motifs ont rencontré le soutien d’une minorité de la société française, dont Valat suspecte la survivance dans les efforts pour la reconnaissance actuelle des crimes d’État en 1961. Cependant, si le totalitarisme instrumentalise des moyens de propagande, toute propagande n’est pas totalitaire : ou il ne faudrait plus dénoncer ni communiquer rien.

En comparaison, l’appareil d’État français d’alors, discours, télévision, radios, et les médias dominants de la presse écrite ont instauré durant la guerre d’Algérie une couverture propagandiste écrasante, appuyée sur une censure méthodique contre la presse, le livre, la chanson, le cinéma, la bande dessinée.

Outre le rappel élémentaire de la solidarité internationale et des principes démocratiques, le FLN en France avait une raison plus forte, ou qui aurait dû être plus convaincante, de s’adresser à la base de la société française : celle-ci supportait et fondait le régime responsable de la perpétuation coloniale en Algérie ainsi que les méthodes de répression et de confinement qui l’accompagnaient.

La société française se devait d’assumer cette responsabilité, ce qu’elle ne fit que de façon ultra-minoritaire : ni solidarité politique, ni solidarité sociale ne se sont manifestées de façon générale ou influente, jusqu’en février 1962.

La guerre d’Algérie était impopulaire parce qu’elle dérangeait la tranquillité civile en métropole et exposait les rappelés en Algérie : la France profonde délaissait ou rejetait profondément les Algériens. La chape propagandiste, raciste, militariste, policière distillait la peur et l’ostracisme, la criminalisation des opposants algériens, avec la cohésion indiscutable d’un dogme national qui n’était pas sans évoquer d’autres processus idéologiques. Celui-ci ne s’est dissout que très lentement parce qu’il bénéficiait d’un assentiment tacite et parfois actif de la part d’une majorité de « citoyens » français.

Le retour des ressentiments anti-indépendantistes accompagne de nos jours en France une lutte idéologique néo-nationaliste. Une restauration antisociale revient avec la dénonciation banalement réactionnaire d’un « totalitarisme » où l’on proscrit surtout les luttes politiques légitimes, en marchant au pas dans des réseaux de partitocratie rien moins que démocratiques.

Le pseudo-scrupule anti-« totalitaire » sert principalement ici à accuser de manipulation idéologique les si faibles tendances qui dénoncèrent les formes d’agression « répressives » du maintien de l’ordre français contre le FLN. Ce fut à l’époque un leitmotiv de la police et de Papon : les accusations de torture n’auraient été que des mensonges véhiculés par les militants algériens sur ordre de leur direction. Valat répète tardivement ces assertions.

Son argumentation poursuit en plus explicite celle de Jean-Paul Brunet, historien que Pierre Vidal-Naquet qualifiera de menteur, et qui répète la défense de Papon : la police luttait contre un « mouvement à visées totalitaires » (cité par Jean-Luc Einaudi, Octobre 1961. Un massacre à Paris, dern. éd. augmentée, Fayard-Pluriel, 2011, p. 114).

Les statistiques démentent le portrait d’un contrôle tentaculaire de la base immigrée par le FLN. En 1954, 211 000 Algériens vivent en France ; durant la guerre ce nombre va doubler. En 1957, le FLN compte 15 000 membres (militants, sympathisants ?). La proportion apparaît rien moins que totale. La Fédération de France se crée début 1955. Elle comporte notamment des anciens « berbéristes » procrits par le MTLD (Mouvement pour le Triomphe des libertés démocratiques) ou en rupture avec sa politique. Le jeune FLN résulte d’une scission, d’une alternative. En 1958, sur 230 000 travailleurs algériens en France, la FF-FLN compte 126 000 cotisants et ce nombre se stabilise. La croissance de l’immigration ensuite ne modifiera pas cette proportion : le FLN était soutenu par environ 60 % des exilés algériens. Si l’autoritarisme de certaines de ses méthodes est avéré, il ne « contrôlait » pas la totalité de l’immigration. Il vaut de le noter car l’idéologie du maintien de l’ordre « français » construira l’image fictive d’une chape « totalitaire » dont elle prétendra « protéger » les Algériens eux-mêmes, assimilés tous, paradoxalement, à cet « ennemi de l’intérieur ». Ce qui contribuera à expliquer racisme ambiant et menées discriminatoires globales. (Chiffres cités notamment par Chabrun, La Guerre de l’ombre: police contre FLN, Paris, Éd. Jacob-Duvernet, 2011, p.  156).

L’historien en mission

Les Archives de la Préfecture de police de Paris, leur « Service de la mémoire », furent, avant leur ouverture tardive et sélective, triées et ordonnées par… Rémy Valat (c’est la « cote H » dédiée à la guerre d’Algérie en France). L’historien Jean-Paul Brunet, qui les consulta le premier, est également partisan d’une invraisemblable relativisation pro-policière de cette tragédie. On voit que l’accès est sélectif et induit des priorités.

Lorsque le gouvernement français décida d’ouvrir aux chercheurs ces archives de la Préfecture, pourquoi est-ce ce pseudo-historien qui fut nommé pour dépouiller, classer, trier, organiser les cartons de ces documents ? Et qui l’a désigné ? un politique ou un  ? un bureau de la Préfecture ? Pourquoi non une commission d’historiens comme on en investit pour des questions moins brûlantes ?

Y eut-il un discret entrisme pro-colonial ? Se conclut-il un marché consistant en substance à « équilibrer » l’exhumation de pratiques criminelles et discriminatoires, susceptibles de mettre en cause des instances politiques ou étatiques et des survivants, par l’orientation « impartiale », c’est-à-dire partiale, d’un recensement propre à diluer, relativiser, protéger ? Ignorant ou pressentant ce qu’elles comportaient, a-t-il fallu vérifier préalablement qu’il ne s’y trouvait pas de ces « super-preuves » que d’autres, devant un interdit d’une constance symptomatique, imaginaient y trouver ?

A-t-on pensé seulement qu’une telle recrue – par ailleurs obscure – ne risquait pas d’«utiliser » dans un mauvais sens ce qu’il trouverait, quitte à ce qu’il l’emploie dans le « bon sens » où il s’illustre depuis ? La place étant fascinante, comme une position que l’on prend en termes tactiques, la primauté dont bénéficièrent Valat, puis Brunet, leur permit des ouvrages uniquement fameux par leurs présupposés pro-policiers. (A suivre)

Auteur
Jean-Louis Mohand Paul

 




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