7 décembre 2022
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A propos du Hirak : le silence populaire

Hirak

« L’atrocité n’est pas quotidienne ; la pensée, si. » (1) André Comte- Sponville.

Introduction : faire peur aux ténèbres

Clarifier, n’est-ce pas prendre un paradigme pour penser les terrains accidentés des idées ? Or, si la révolution du 22 février est toujours en cours, c’est que les superstructures de l’Être politique devraient être conçues comme moyen de contrer la contre-révolution. La contre-révolution a été confiée aux appareils idéologiques « expéditifs », ceux dont la mission est de nourrir l’illusion d’un ordre établi par l’embourgeoisement du temps de sorte de créer des temporalités mythiques.

1- Hirak vs Idéologie  

Fethi Gherras a le mérite d’avoir brisé les faux clivages dont, durant toute la dernière décennie du siècle dernier, parlaient les socio-libéraux comme Mme Salima Ghezali. Cette dernière n’a pas cessé de lutter contre ces clivages établis par des mythifications politiques pour commettre le politicide. Elle a, fort malheureusement, cessé d’intervenir dans les débats publics alors qu’elle développe un discours qui croit pouvoir –il le fait de façon magistrale-  se détacher de ce que l’idéologie, considérée par les uns comme un degré avancé de l’art, par d’autres comme opium des foules, de la phrase impose.

Les régimes verbaux attestent de nos capacités  à renverser les systèmes de pensée basés sur les reconstitutions des tensions nourries par les pôles névrotiques (tels que pensés, à titre d’exemple, par le théâtre) détenteurs de la légitimité logique (par logos).

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Se débarrasser de l’ethnos passe nécessairement par la factualisation du socio dans les recoins les plus invisibles de l’intime. Or, il se trouve que certains militants ont cessé, à tort, d’être les guides sociaux anti-spiritualistes des masses. Le militantisme, c’est aussi et surtout le conditionnement au renoncement culturel (expression que nous comprenons des travaux de Freud) par l’œuvre pédagogique du politique que ne peuvent mener que les militants existentialistes (ceux dont le pensé politique n’est universalisable que par l’offre de soi aux structurations historiques de l’Être poétique).

Un militant est un poète sans dispositifs syntaxiques communs : feu Idir refuserait-il de rendre hommage à feu Sonia ?  Et qui pour répondre : il faut lire Le manifestant de Rachid Mimouni pour comprendre la psychologie des sécuritaires désangélisés et démythifiés. C’est un acquis des expériences vécues par les algérianistes.

Mais, la pédagogisation du politique ne structure-t-elle pas les psychés (dans un sens purement administratif) pour rendre la scène du maître et de l’esclave non seulement possible, mais exclusive pour le passage politique aux sens historiques ? Ce passage n’est garanti qu’à ceux qui sont traumatisés dans les souterrains de l’existentialité qui émerge dans les Instants majestueux oubliés le moment même de leur émergence : c’est là que le politique s’est clochardisé. Aller à la rencontre du peuple n’est pas un moyen d’accès au politique dans la mesure où le politique est traversé par les mêmes réflexes adminstro-bourgeois du régime. Tel leader est sacralisé jusqu’à la mythification, tel autre est discrédité pour des raisons « morales ». Le contrôle de la morale par les appareils sécuritaires transforme le régime en secte militaro-conservatrice. Cela est-il le propre des régimes totalitaires ? Milan Kundera nous explique les réflexes auxquels recourent les appareils répressifs pour mener la contre-révolution. De l’insoutenable légèreté de l’être illustre bien cette posture. Le politique, c’est aussi le fait de mener de mini-mouvements politiques : contrôler le budget communal, la revendication de l’équité dans la répartition des richesses publiques, la revendication de l’abolition de la République des privilèges, etc. C’est à la fois un exercice et un idéal.

2- Organiser : un désordre droit

Ceux qui appellent à l’organisation du mouvement ne sont-ils dans la négation de la notion de peuple ? Cette fonction d’organisation ne peut être menée que par l’Etat, lui qui dispose de tous les moyens administratifs et matériels pour le faire. Et il ne peut le faire : la tâche la plus simple de l’Etat est l’adressage, mais, pour diverses raisons, parfois d’ordre purement sociopolitiques, il ne le fait pas. Où se fait le change ? Organiser, c’est choisir un protocole d’organisation qui puisse créer une citoyenneté plus pertinente que l’est celle de la République. Le principe d’organisation menace sérieusement l’essence du hirak. Un hirakiste est un dramaturge dont la production intellectuelle réussit à réduire l’hégémonisme de l’espace (qui devient un pôle névrotique sans homologue). On joue du théâtre pour caricaturer l’existence fabriquée par les combinaisons conceptuelles de contingences tyranniques. L’impossible, c’est, dit un philosophe, ce qui arrive.

Les militants ne disposent pas de moyens par lesquels ils créent une structure qui pourrait incarner l’idéologie du hirak : l’algérianisme, le pacifisme et le progressisme anthropologique. Suffit-il de se proclamer personnalité politique pour pouvoir prétendre à un rôle majeur dans la perspective historique de refondation nationale et de renouvellement du contrat politique national ? Se réapproprier l’Universel passe par l’aplanissement  des locaux névrotiques.

Or, la pensée par laquelle l’Algérie est présentée au monde civilisé est travaillée par les officines et les relais du pouvoir. Les bourgeoisies du monde culturel s’inscrivent dans la contre-révolution : voter serait donc un mot que ces bourgeoisies connaissent. Mais, pour qui et pour quoi ?

L’organisation du Hirak ne constitue pas une menace pour le régime, confisqué essentiellement de clans qui sont issus d’un péché capital qu’est le politicide, voire bio-politicide. Le parricide intellectuel libérateur n’a pas été commis par les enfants de la Toussaint. Il y eut une droitisation monstre des masses. Le peuple c’est, pour les philosophes autoproclamés, un groupe de personnes. La temporalité est complètement écartée de cette conception. Heidegger écrit, dans son fameux ouvrage Être et temps : « Chacun est l’autre et nul n’est lui-même. » (2)

Les algérianistes ont opté pour un totalitarisme conjugable à toutes les doctrines ambiantes (somme toute fabriquées par les officines de l’ordre mondial qui a des antennes partout, étiquetant les partis, les intellectuels, voire les Etats). Le Hirak atteint ses limites telles que tracées par la collectivité, mais il garde intact son rapport au temps. Bien qu’il se soit inscrit dans l’Histoire (marquant un territoire travaillé par le graphe), il garde son poids dans les élans spirituels auxquels il accédé quand la fête a pris fin : cela ne veut pas dire que les militants viendraient loger dans le grand soir célébrant la victoire.

Le progressisme auquel aspirent les militants (les activistes) reste prisonnier d’un certain conservatisme provoqué étrangement par les élites bourgeoises (surtout pas universitaires), nous visons ceux qui activent dans les dissertations et la pensée sauvages. Ceux-ci sont plus influents que les penseurs institutionnels inscrits dans un cadre professionnel localisé : ils sont dans le techno-libéralisme systématique dans les temps de la refondation historique tendant vers le progrès. Le progressisme.

La guerre, étrangement, panse nos blessures par les essentialisations épistémiques. L’Instance épistémologique est-elle autorisée à s’actionner à tout moment de la quête du Réel ? Le progressisme vient à point quand les progressistes acceptent d’actionner l’Instance épistémologique, laquelle légitime les mini-pensées et les cheminements du raisonnement communiste. Rien n’est acquis, tout se construit, y compris la conscience due à l’intimité. Le progressisme auquel tend le Hirak veut légaliser les acquis factuels, pour asseoir une nation capable d’épouser les temps (somme toute mouvants).

Les régulations de la factualité ne sont pas opérationnelles ; or, la mythique révolution anthropologique amorcée par la révolution du 22 février devient réelle. Le peuple s’est réconcilié avec son espace, son intimité, ses semblables et surtout avec les appareils répressifs. Nettoyer le quartier, prendre la parole publiquement, offrir une rose à un policier, sourire à une/un manifestant (e). Ces actes sont fondamentaux et si ce n’était pas cette révolution ils n’auraient jamais existé dans un espace qui a réussi à s’arracher aux divers conservatismes, y compris progressiste. Les conservateurs comptent parmi les leurs des laïcs ethnicistes, des religieux libéraux, des communistes spiritualistes et des socialistes nationalistes. En boucle, des progressistes identitaristes.

La gauche finira-t-elle par s’offrir à la contingence « hégémonique » ? Se déclarera-t-elle, face à la montée, prévisible et attendue, de la droite, devenue, contre toutes les aspirations, fasciste, en faillite, malgré ce que les temps modernes ont, disons-le avec méfiance et contre tous les mouvements idéologiques prégnants, guéri comme blessures et sur lesquelles des pactes ont été scellés pour garder la mémoire vive. La langue ne peut opérer dans les espaces de l’épistémè impensées. Les impensés sont la partie la plus importante dans la psyché humaine parce qu’invisibles.

Conclusion : le grand soir n’aura pas lieu

Il n’y a nul doute que des pans entiers de la société politique aspirent au changement. Mais, à quel prix ? Une rupture radicale coûtera cher à l’entité nationale. Le réformisme consommera beaucoup de temps pour que le peuple accède à la démocratie. Le fait accompli scelle l’espoir des masses de vivre dans la dignité. Imposé par le régime, il engage la nation dans des questionnements fondamentaux, dont principalement le rôle des appareils répressifs dans la gestion des affaires de la cité et la capacité de l’armée d’avoir des centres de décision et de réflexion scientifiques. Les légitimistes sont les doctrinaires de l’échec national, quelle que soit la légitimité à laquelle ils se réfèrent.

Soit.

Fethi Ghares a réussi à soigner la gauche d’une de ses névroses : refuser de voir n’est pas une minime affaire par rapport au fait de voir et de se taire : le silence est la doctrine des radicaux de droite, y compris la social-démocratie.

Prétendre pouvoir organiser le Hirak est une chimère : l’infrastructure institutionnelle est entre les mains du régime. Quand M. Sellal avoue être dans l’incapacité d’assainir le fichier électoral, nous nous rendons compte des tâches essentielles que l’Etat a abandonnées.

Madi Abane (salarié)

  • André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude, Paris, PUF, 1984, p 14.
  • Martin Heidegger, Être et temps, Edition électronique en PDF, p. 116.
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5 Commentaires

  1. Le silence est un joli mot pour qualifier l’indifférence.

    Beaucoup de ceux qui ont mal placé leur espoir et qui ne trouvent pas dans ce mouvement populaire l’explication cherchent à lui trouver ailleurs , dans des textes difficilement attaquables en raison de la notoriété de leurs auteurs la raison , quand ne verent pas dans le mysticisme, carrément.. Autrement comment ? Comment ya, boundyou, lier ce mouvement à ces écrits qui n’ont rien à voir ni n’expliquent son avènement , son lamentable ratage.

    Ce mouvement est un accident de l’histoire, et justement parce qu’il n’est que ça , il ne s’explique que pompeusement.

    J’ai lu je ne sais plus où que près des trois quarts des Algériens préféraient la stabilité à une quelconque aventure , tant ce mot est associé à des situations tragiques dans le monde arabo-musulman.

    Il me semble que beaucoup de nos éminents intellectuels cherchent à faire croire que la démocratie dans les pays occidentaux est le produit de la culture, de l’évolution scientifique et intellectuel ou de la volonté populaire. Cela n’est vrai qu’en partie, et ce n’est pas suffisant , car elle est surtout le produit du capitalisme qui n’a trouvé que cette façon d’organiser le partage du pouvoir contre la lutte des classes.

    Le peuple , lui, pense que c’est la démocratie qui a enrichi l’occident:il suffirait donc d’instaurer la démocratie pour développer le pays. C’est faux , un régime totalitaire, une dictature éclairée pourrait en faire autant. Ou encore cette lubie: avec la démocratie il y aurait un partage équitable , une répartition plus juste, de la production de la société… Non pas des produits de la société : de la rente., ou des richesses . Ça c’est un fantasme, comme tout que ce mouvement a charrié.

    • J’va faire le poils à gratter, coum d’hab @ Hend : pour mwa, le capitalisme et son corolaire la lutte des classes, sont le produit direct de la culture; celle de l’Europe (anglo-saxonne en particulier) contrainte de moderniser ses moyens de production vu son climat tempéré. Donc c’est pour cela que, cette culture, bien qu’exportée au travers la planète, n’a réussit son implantation que dans les colonies de peuplement (Amérique du nord _Australie_ N-Zélande) et jamais dans les pays méridionaux habitués à la saisonnalité et à la contemplation (berceau des religions). Bref, tout ca pour dire que les révolutions ne sont pas faites par les peuples mais leurs zélites intellectuelles et que la nôtre (si tant est qu’il y en a), lorsqu’elle ne s’abreuve pas de « butindeguerisme » se gargarise la grandeur de l’islam andalou et curieusement, jamais de sa décadence.

      • Alla khati c’est pas du poêle à gratter , tsament a Urfane. Max Webber radhia allahou 3enhou, disait fi kkitabihi el3aziz : « l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme » disait apipri ce que tu dis en spliquant comment le protestantisme a plus favorisé l’émergence du capitalisme que le catholicisme. Il y a des sociétés où le capitalisme n’aurait jamais émergé, sans la contrainte extérieure. Et il y a des sociétés où le capitalisme n’émerge pas même avec la contrainte extérieure, et j’arrête là sinon il y en a qui vont dire que je dinigre pour dinigri. Quand les conditions objectives ne sont pas réunies : rien ne se crée, rien, ne se perd , rien ne se transforme.

  2. Je viens de lire sur « Algerie360 » un des rares journaux non censurés en Algérie avec l’aps que l’ex-président Zeroual s’est adressé aux Algériens à l’occasion de l’anniversaire du recouvrement de l’indépendance. Zeroual est-il un président-bis?Mais alors pourquoi il ne décrète pas l’amnistie pour tous ces prisonniers que le régime qu’il cautionne prive de liberté pour délit d’opinion?Mais les voies du seigneur sont impénétrables comme le sont celles de ce régime qui règne par la terreur pour cacher son incompétence congénitale.

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