L’arrestation du journaliste Saad Bouakba continue d’alimenter un vif débat dans la scène médiatique et intellectuelle nationale. Parmi les prises de position récentes, la contribution de Saïd Sadi, membre fondateur et ancien président du RCD, se distingue par l’angle choisi : au-delà de la dénonciation d’un abus de pouvoir, il met en avant les dangers d’un récit historique instrumentalisé par les autorités.
Dans son texte publié sur les réseaux sociaux, Saïd Sadi rappelle que l’objet du reproche fait à Saad Bouakba — une déclaration sur la gestion du « trésor du FLN » confié à Mohamed Khider — renvoie à un épisode déjà largement documenté. L’écrivain Pierre Péan en avait fait un exposé détaillé, soutenu par des archives, et les responsables qui l’avaient poursuivi en diffamation devant la justice française avaient été déboutés.
La tribune souligne donc que Bouakba n’a fait que relayer un fait historique discuté publiquement depuis des décennies.
Pour Saïd Sadi, l’incarcération du journaliste traduit une dérive inquiétante : l’usage de la privation de liberté pour des opinions ou des interprétations historiques ne comportant aucune menace matérielle pour la sécurité ou l’honneur de personnes vivantes.
Il estime que le débat contradictoire aurait dû primer sur la coercition judiciaire, rappelant que la pluralité d’avis, même heurtée, fait partie du fonctionnement normal d’une société.
La contribution insiste sur un paradoxe : des critiques bien plus sévères contre Ahmed Ben Bella — premier président de l’Algérie indépendante — ont été formulées par des acteurs historiques de premier plan sans qu’aucun recours judiciaire ne soit engagé.
Houari Boumediène avait publiquement accablé Ben Bella après le coup d’État du 19 juin 1965, allant jusqu’à effacer son nom de l’espace public. De même, Amar Bentoumi, premier ministre de la Justice après l’indépendance, avait livré un réquisitoire encore consultable en ligne, sans susciter la moindre réaction officielle.
Pourquoi, s’interroge Saïd Sadi, une parole serait-elle admise lorsqu’elle vient d’un ancien dirigeant et sanctionnée lorsqu’elle émane d’un journaliste ?
Au cœur de sa tribune, Saïd Sadi pointe un problème plus profond que le seul cas Bouakba : l’absence d’un récit historique stable, partagé et protégé des manipulations politiques.
Selon lui, l’histoire nationale est traitée comme un matériau malléable que chaque pouvoir adapte à sa convenance. Cette instabilité fragilise non seulement la compréhension collective du passé, mais aussi la cohésion nationale.
En conclusion, Sadi avertit contre les conséquences d’un tel “chaos mémoriel”. L’utilisation sélective de l’histoire, la hiérarchisation implicite des locuteurs légitimes et la criminalisation de certaines lectures du passé risquent, selon lui, de conduire à un affaiblissement durable du lien national.
Sa tribune se veut ainsi une invitation à dépasser le seul cas Bouakba pour réfléchir aux fondements du débat public, à la liberté d’expression et à la manière dont l’Algérie construit — ou fragilise — son propre récit national.
Samia Naït Iqbal

