22 février 2024
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Algérie : le pays des citoyens facultatifs ?

Pouvoir et maffia

Algérie : le pays des citoyens facultatifs ?

Le langage est toujours révélateur d’une situation de domination. Exemple ? Dans la campagne algérienne, les femmes disent en darja : ‘’Moul ddar’’ (le propriétaire de la maison) en parlant de leur mari qu’elles ne nomment pas. ça se passe de commentaire. A noter que cette expression n’existe pas en pays  amazighophone où la femme dit ‘’axxam-is’’ (sa maison) pour désigner son foyer et ‘’axxam n lehl-is’’ ou ‘‘axxam n imawlan-is’’ (pour désigner la maison de ses parents). 

Aujourd’hui en Algérie,  on observe une forme de ‘’délégation de citoyenneté’’ à une caste invisible qui détiendrait le pouvoir politique, économique et la violence de l’État qui va avec. On la désigne par ‘’le pouvoir’’, ‘’le système’’, ‘’les décideurs’’, l’armée, ‘’eux’’, ‘’nitni, ‘’huma’’, le clan d’Oujda, etc.

L’acceptation et la banalisation de ce transfert de légitimité est plus qu’inquiétant.

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Ceci n’est pas totalement nouveau. Il y a plusieurs années, au début des années 1990, nous avons entendu un premier ministre en fonction parler du pouvoir à la troisième personne du pluriel (ils… le fameux ‘’eux’’!).

Cette reconnaissance tacite par le peuple de la ‘’délégation de propriété’’ de l’Algérie à une nébuleuse floue vient de traverser la Méditerranée. Dans une récente interview (El Watan du 22 juillet 2018), un professeur de sciences politiques d’une université bruxelloise et de Montréal  disait à propos des prochaines élections présidentielles de 2019 : « Je dis qu’il serait judicieux de tenter de fédérer l’opposition autour d’un personnage qui soit au-dessus de la mêlée […] Je crois que personne ne peut savoir ce que l’armée et le DSS peuvent décider en dernier recours ». C’est cela ! Le dernier mot reviendrait donc, selon lui, à ces mystérieux ‘’décideurs’’ !

Dans tous les pays du monde il arrive que l’on désigne par ‘’classe politique’’ ou ‘’microcosme politique’’ le personnel politique, les ministres, les élus, les hauts administrateurs de l’État, mais ils ne constituent jamais, dans la vision des citoyens de ces pays, une famille politique compacte, un clan lié par des intérêts communs et familiaux et qui se reproduirait pendant des décennies.

La seule similitude avec l’Algérie d’aujourd’hui pourrait être l’Italie à une époque sombre de son l’histoire. Le génie populaire algérien l’avait d’ailleurs estampillé : « L’Italie a la maffia. Mais en Algérie, la maffia a un pays ».

Cette situation qui place les 40 millions d’algériens dans une situation de ‘’citoyens-réfugiés’’ dans leur propre pays, ou de ‘’citoyens facultatifs’’ a bien une origine historique : l’occupation du pays par l’armée de l’extérieur en 1962, guidée par le ‘’Groupe d’Oujda’’ et renforcée par le coup d’État de Boumediène de 1965.

Les quelques résistants de l’intérieur qui ont survécu à cette force brutale avait subi ‘’l’exil intérieur’, isolés et surveillés chez eux, ou bien l’exil extérieur, allant parfois jusqu’à l’assassinat. 

Le processus de minoration des citoyens, par leur exclusion de la décision politique, s’était renforcé par la mise au pas des dernières institutions démocratiques et la double marginalisation des femmes à travers le code de la famille de 1984. Aussi, le statut récent d’enseignement facultatif octroyé à la langue tamazight, après sa négation depuis 1962, participe de cette stratégie de minoration.

La frange de la société algérienne capable d’inverser ce processus est actuellement occupée dans la prédation de la rente pétrolière, aux côtés des ‘’décideurs’’ et de leur relais dans le business.

Le reste de la société tente de survivre et… de pratiquer à son tour la domination dans son carré de pouvoir au niveau local. Un village de Haute Kabylie vient de décider, au cours d’une assemblée de tajmaât de juin dernier, la reconduction du statut de ‘’citoyenne facultative’’ réservé aux femmes depuis très longtemps : les parents d’un nouveau-né mâle dans l’année doivent payer 500 DA à la caisse du village, par contre ceux d’une fillette ne sont pas obligés de payer. C’est facultatif (laissé au bon vouloir des parents) ! Il y a eu quelques murmures de réprobation à cette assemblée, sans plus. Et pourtant, il n’y avait pas d’agents de l’État ou des salafistes zélés à cette assemblée de tajmaât. 

Les abus de pouvoir en Algérie, le trafic systématique des élections, les scandales de corruption à grande échelle, la corruption de la jeunesse par le biais des prêts ANSEJ détournés de leur finalité, les achats de mandats électoraux dans les partis politiques, les détournements colossaux à l’international (Chakib Khelil, Farid Bejaoui, …) et la récente affaire des narcotrafiquants de cocaïne et marchands de viande semblent scandaliser et secouer fortement la société algérienne, et on entend plus souvent cette terrible interrogation : «Sommes-nous donc gouvernés par des bandits ? ».

Est-ce une indignation constructive allant vers un mouvement de mobilisation durable pour la récupération du pays par ses citoyens et la fin du statut de ‘’citoyen-facultatif’’ ?

La côte d’alerte est atteinte depuis longtemps. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a une fin pour tout pouvoir, aussi puissant et absolu qu’il ait été (nazisme, stalinisme, PRI mexicain, apartheid sud africain, dictature de Kadhafi…). A chaque citoyen algérien d’oeuvrer à sa façon pour s’approcher au plus tôt de ce terme, de cette libération.  

Notre objectif dans cette contribution n’était pas de participer à banaliser et en faire un fait accompli de ce hold-up de la citoyenneté en Algérie, mais plutôt de le dénoncer, pour que jamais personne n’accepte l’inacceptable.
 

Auteur
Aumer U Lamara, écrivain

 




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