13 juillet 2024
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Algérie : Vers un point de non-retour

TRIBUNE

Algérie : Vers un point de non-retour

Les grandioses manifestations populaires qui se déroulent depuis un mois et demi à travers toute l’Algérie expriment l’exigence d’un changement radical du socle politique, idéologique et institutionnel de l’État et du pouvoir et la transformation de leur base sociale et économique.

Le peuple, digne et  solidaire, veut défaire le système comme on défait un nœud, tout en préservant le pays de toute ingérence étrangère. Et Bouteflika qui prétendait que ce peuple ne le méritait pas devrait se demander : mérite-t-il ce peuple magnifique qui administre une leçon de patriotisme et de civisme et fait découvrir au monde les enchantements de la révolution algérienne?

Les manifestations citoyennes se heurtent malheureusement à la surdité du pouvoir qui refuse d’entendre les aspirations de la société. Lettre après lettre, les réponses apportées par le Président Bouteflika altèrent et pervertissent le sens du message envoyé par les algériennes et les algériens qui rejettent la confiscation du pouvoir pour le contrôle de la distribution de l’argent public ainsi que des privilèges et condamnent la faillite absolue de la gestion politique, morale et pratique du pays par l’alliance islamo-conservatrice.

En retirant sa candidature, sans fixer de limite temporelle à sa présence à la tête de l’État et tout en chargeant les tenants du système de piloter la conférence nationale qui doit mettre en œuvre des réformes, le Président avait voulu imposer un compromis qui tourne le dos à la demande de rupture. Au final, il n’a trouvé ni crédit auprès de la société, ni ne s’est assuré au plan international un soutien suffisant pour contourner la volonté populaire, ni n’a su rassurer ses propres forces.

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Le pouvoir est de plus en plus isolé et fragilisé. La classe dirigeante est néanmoins affectée de manière différenciée par le séisme populaire. Des disparités s’expriment aussi bien dans le timing que dans les formes que prend l’abandon du Président Bouteflika.

Limogeage pour Sellal ou démission pour Ouyahia, en silence pour les uns, en appelant à entendre les aspirations populaires ou en se découvrant une nouvelle vocation critique pour les nouveaux marsiens. Espèrent-ils  être « dégagés » mais pas condamnés ? Se préparent-ils à revenir en profitant à la fois d’une unité obligée mais renouvelée et des conditions démocratiques qui vont être instaurées ?

Ces déchirements se révèlent tous, cependant, avec comme arrière-plan une mobilisation croissante des algériennes et des algériens. Les manifestations et les grèves dans différents secteurs qui appellent au changement radical se multiplient. Avocats, étudiants, médecins, corps communs de l’administration, patriotes, handicapés, architectes, pompiers, les unes après les autres, les différentes composantes du peuple algérien font entendre leur rejet du pouvoir actuel. Et tous ces torrents se rejoignent dans le grand fleuve humain du vendredi.

Le peuple ne se fait pas la moindre illusion sur les repositionnements de ceux qui trouvent une aubaine dans la situation actuelle. Les citoyens saisissent bien qu’ils campent sur des positions qui nourrissent en permanence le despotisme, la crise et le statu quo, en voulant lester le camp des manifestants qu’ils rejoignent du poids du compromis. Ils devinent la manœuvre parce qu’ils travaillent déjà à déjouer celle d’une pseudo opposition qui tire le pays vers l’arrière et voudrait  maintenir le compromis élaboré avec l’islamisme sous couvert de réconciliation nationale.

Les Algériens savent, néanmoins, que quelques soient les arrières pensées qui ont présidé aux évolutions dans la classe politique et chez certaines personnalités comme Ouyahia ou Gaïd Salah, c’est la mobilisation et la pression populaires qui les ont imposées.

Les rapports de force dans la société et dans les appareils évoluent ainsi de plus en plus rapidement en faveur du changement. Comme l’atteste l’absence de répression violente de la contestation, même l’armée – qui craint de se déliter dans le processus de désagrégation de l’État despotique néolibéral adossé à la rente  – refuse de se laisser entraîner par les contradictions qu’elle a couvertes et supportées depuis des années du fait qu’elle a assis le pouvoir actuel. Saisissant cet état d’esprit, le chef d’état-major de l’ANP a suggéré au Conseil constitutionnel, sans succès pour le moment, de mettre en œuvre l’article 102 de la Constitution et de déclarer l’état d’incapacité du Président de la République, tandis qu’Ouyahia demandait, aussitôt, à Bouteflika de démissionner. Ce 1er avril, le Président a semblé répondre à ce dernier appel tout en donnant l’impression de vouloir opposer l’un à l’autre et de tenter une dernière manœuvre dans le but, que nombre d’observateurs lui prête, de mourir à la tête de l’État.

Le vendredi 29 mars, les algériennes et les algériens avaient, cependant, fait savoir qu’il n’était pas question d’appliquer des dispositions qui permettraient la reproduction du système et de placer à la tête du processus de transition les hommes qui se sont opposés au changement démocratique. Le chef d’état-major de l’ANP leur avait répondu, dès le lendemain, qu’il avait entendu le peuple algérien et que la mise en œuvre de l’article 102 s’accompagnerait de celle des articles 7 et 8 de la Constitution qui proclament que « la souveraineté nationale appartient exclusivement au peuple » et que « le peuple exerce sa souveraineté par l’intermédiaire des institutions qu’il se donne ».

D’une certaine manière, Gaïd Salah a reconnu son incapacité à faire déclarer l’incapacité du Président de la République. Si le soir-même certains laissaient éclater leur joie, c’est plutôt le scepticisme qui l’a emporté depuis. Les citoyens ont, en effet, de plus en plus le sentiment que les luttes d’appareils risquent de dévoyer leurs aspirations au changement radical, surtout que l’ancien responsable des services est lui-même soupçonné de participer aux manœuvres actuelles.

Alors qu’aussi bien le chef d’état major que la Présidence affichent leur volonté de compromis, il est à croire que seuls la mobilisation populaire, le décès du Président ou peut-être même les deux à la fois, pourraient permettre de mettre en œuvre positivement l’article 102 de la Constitution.  

Une nouvelle fois la République doit s’appuyer sur le peuple pour faire face aux dangers que font peser les différents segments du despotisme néolibéral adossé à la rente, comme elle avait dû le faire pour affronter le terrorisme islamiste, en livrant des armes aux GLD, aux patriotes et aux gardes communaux. Il est cependant à craindre que si une formule de justice transitive n’était pas mise en place, le processus aboutirait, encore une fois, à une amnistie sèche, dès que la phase critique serait passée.

Les forces de l’argent sale qui continuent à soutenir Bouteflika semblent seulement faire l’objet d’un rapport de force qui vise à ouvrir la voie à la solution de compromis proposée par Gaïd Salah à qui Bouteflika vient d’offrir à nouveau le poste de vice-ministre de la défense, à titre de mesure d’apaisement. Les appels à empêcher la fuite des capitaux, qui constituaient encore une posture défensive, ont maintenant, à l’initiative du chef d’état-major, laissé place à l’interpellation de personnalités qui ont participé au pillage du pays. Mais il s’agit de purger le système et non pas d’amener ces forces de la prédation et de la corruption à résipiscence pour faire passer un compromis comme celui dont a bénéficié l’islamisme assassin après lui avoir imposé une trêve. D’autant que l’on sait maintenant que cette trêve a finalement trouvé sa couverture politique avec l’installation de Bouteflika à la Présidence de la République… avec le soutien de l’ANP. C’est dans une autre direction qu’il faut chercher la solution à la crise actuelle.

 

La vigilance citoyenne doit donc augmenter, d’autant qu’à chaque manifestation du vendredi des groupuscules voudraient faire déraper le mouvement ou taire les exigences les plus radicales. De ce point de vue, il est rassurant de constater que la mobilisation ne faiblit pas, qu’elle garde sa discipline et se fait de plus en plus unanime car toutes les catégories et couches se débattent dans les problèmes qui s’accumulent et s’aggravent. La protestation du peuple algérien s’accroît car il s’agit non seulement d’empêcher une dérive autocratique mais aussi de rompre avec les approches réformistes fondées sur des intérêts étroits ou de graves erreurs de diagnostic que vont tenter de faire passer, en douce ou par la force, les segments qui se détachent du pouvoir. Ils voudraient ainsi engager le pays sur une voie national-libérale, en finir avec le «capitalisme de la mamelle», digérer les forces de l’argent sale mises sur la défensive par différentes révélations scandaleuses et consolider un nouveau modèle économique qui ne serait pas en rupture avec celui qui a dominé sous Bouteflika.

Seule la mobilisation citoyenne permettra de préserver le mécanisme de changement qui reste à inventer contre les velléités de contrarier la remise en cause radicale de tous les intérêts adossés à la rente. Contredisant tous les pronostics pessimistes, elle garantira l’amorce d’un sérieux redressement ainsi que la récupération des capitaux  détournés vers l’étranger et, à terme, la résorption des retards structurels accumulés ainsi que l’avancée dans une perspective de développement durable qui réhabilite le travail tout en garantissant les droits sociaux.

Faisant preuve d’inflexibilité par rapport aux louvoiements du pouvoir et aux tentatives de les démobiliser en évoquant des projets de récupération par l’islamisme ; par des puissances étrangères ou par la police politique, les algériennes et les algériens sont de plus en plus nombreux à condamner le report arbitraire des élections et à exiger que la souveraineté populaire soit respectée et que la Constitution ne serve pas à la contrarier.

En effet, la nécessité d’institutionnaliser le changement se fait de plus en plus urgente face à la crise qui affecte toutes les sphères d’activité du pays et même le cœur des institutions, y compris la plus névralgique d’entre-elles. Avec la fin du mandat présidentiel, l’ordre constitutionnel, contourné arbitrairement, risque d’être renversé.

L’attitude du pouvoir actuel exige du peuple algérien de préserver son unité et de s’emparer de moyens de lutte plus élevés pour faire aboutir sa revendication d’une Algérie démocratique et sociale, conforme à toute son expérience historique. La grève générale constitue un de ces instruments qui non seulement demeure moins onéreux que le maintien du système et qui en plus permet de mobiliser des secteurs n’étant pas encore engagés dans le combat décisif pour la démocratie. La société doit, en effet, saisir en urgence cette opportunité historique où le système est acculé sur la défensive pour conduire, dans un minimum de stabilité et de sécurité, un processus de rupture conforme aux exigences de remise en ordre profonde et de progrès portées par le mûrissement de la conscience démocratique.

Ce processus devra intégrer l’exigence de réhabiliter la souveraineté du peuple, au centre de toutes les mobilisations et se donner la représentation capable de ressentir les souffrances des algériens, porter leurs espoirs et incarner leur volonté de lutte et leur énergie inépuisable.

L’Algérie dispose de personnalités crédibles et même d’une icône révolutionnaire qui peuvent incarner un premier moment de rupture dans le processus de transition. Pour leur permettre de symboliser la rupture, le processus devra s’appuyer sur la nécessité d’aller vers un État de droit basé sur une interprétation populaire de la Constitution, à l’occasion d’une date symbolique. Il désarmera ainsi le bouteflikisme qui reste engagé dans une voie qui ne peut aboutir qu’à la suspension de l’ordre constitutionnel.

Le mécanisme adopté devra s’accompagner de la restitution des sigles du FLN et de l’UGTA au peuple algérien ainsi que de la dissolution de tous les partis/État et des organisations qui se partagent le pouvoir avec le FLN. L’ouverture et peut-être même le renouvellement total des champs politique, syndical, associatif et médiatique en faveur des forces patriotiques et démocratiques complétera et amplifiera la portée de cette décision.

C’est la garantie que l’institutionnalisation du changement n’en pervertira pas l’objectif de rupture, même si celle-ci devait se faire en deux temps. Un premier temps pour empêcher le recyclage du système et d’une classe politique obsolète dans tous ses segments tels qu’ils se sont configurés depuis octobre 88 : nationalistes, islamistes et démocratiques. Un deuxième temps pour favoriser  l’émergence politique des nouvelles polarités radicales exprimant la contradiction fondamentale de notre époque.

Alors que le changement radical est à l’ordre du jour, le MDS refuse d’être réduit à un rôle de figurant ou de soutenir une démarche qui reproduirait la même ligne stratégique, la même direction pour la conduire et les mêmes pratiques qui ont mené le pays à la ruine. Il se tient auprès du peuple algérien.

Faisant preuve d’un esprit de responsabilité élevé, ses militants discutent des prolongements à donner aux mobilisations de la société pour mener la tâche principale qu’elle s’est fixée : dégager le système. Ils ont à cœur de s’appuyer sur le peuple algérien dont la lucidité et la vigilance sont les seules garanties dans la voix de la paix, la sécurité, la stabilité, la citoyenneté, l’égalité, le travail, la justice, la justice sociale et l’accès aux acquis de l’universalité.

Alger, le 2 avril 2019

Yacine Teguia

Membre du bureau national du MDS

Auteur
Yacine Teguia

 




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