Comment peut-on vivre dans un monde bruyant qui nous tourne le dos ? Comment espérer de la quiétude quand tout autour de nous rappelle l’absurdité d’une vie dénuée de toute âme ? La réponse vient par bribes dans le nouveau recueil de poésie de Sadrina Aissani paru cette année à compte d’auteur aux éditions El-Amir.
Autant les virgules sont, dit-on, la respiration de la phrase, les silences sont l’esprit de la vie. Ils sont quelquefois autant d’escales nécessaires pour reprendre le souffle et regarder vers le haut, vers l’horizon des espérances. Combien de fois où ceux qui se sentent seuls, écartés ou rejetés par les vicissitudes de la vie, ont-ils besoin du silence pour se reconstruire, partir sur de nouvelles bases et espérer aller de l’avant, vers le salut ?
Cette interrogation n’est pas du tout anodine et appelle à être regardée avec sérieux. Parler avec soi dans le silence du cœur n’est-il pas la meilleure catharsis spirituelle ? Souvent, on minimise la valeur du silence et de la méditation dans notre vie de tous les jours. Or, rien ne vaille que le silence quand survient l’irréparable. A vrai dire, dans ce modeste recueil de poésie, les mots résonnent en échos furtifs et nous transportent vers des lointains horizons où l’on apprend à suivre les vagues des émotions.
Sadrina Aissani prend soin de choisir ses rimes comme dans une partition musicale, de jouer avec des mots, de sortir des sentiers battus pour nous offrir un texte authentique, le plus proche de la réalité possible : la réalité des gens qui souffrent dans le silence, des personnes aux besoins spécifiques, des malades, des solitaires, etc. Sadrina donne une place aux invisibles, à ceux que l’on tente d’effacer du décor, les sans-voix, les « moins-que-rien », les rejetés, les marginaux, etc.
Quand on lit ce recueil, on prend acte de l’audace de l’auteure, de sa détermination à sortir de sa petite « zone de confort » pour relater avec une fascinante densité la vie de ceux d’en bas, de ses efforts pour donner quelque chose d’utile à la société, de sa volonté de porter à bras le corps les préoccupations de ceux qui souffrent. Et si, certes, la poésie comme art majeur de la brièveté et de la concision ne suffit pas à faire le tour de la question avec exhaustivité, elle n’en reste pas moins d’une profondeur sémantique et verbale dans le cas de la poétesse d’Ath Waghliss.
C’est un langage du cœur, verbalisé avec des vers. Des vers qui se parlent et qui nous parlent, dans une intimité contenue dans une sorte de maison de verre. La poésie n’est pas, après tout, d’après elle, un privilège ou un luxe pour les nantis du verbe, ces « intellos » qui se cachent derrière leur aura élitiste pour nous décrire un monde aussi impénétrable qu’indéchiffrable mais un souffle, une ode, un appel vital à surmonter le mur de l’indifférence.
En réalité, le présent recueil fait suite au premier déjà présenté dans les colonnes du site du Matin d’Algérie : « Plume Vacillante », paru aux éditions de La Pensée où il était question d’une sensibilité à fleur de peau autour de l’art de l’écriture et de la création.
La poétesse de Sidi Aich compte d’ailleurs diversifier l’éventail des thèmes de ses futurs écrits pour toucher un large public, notamment les enfants. Bref, il est un juste rappel concernant «Au rythme des silences» : la poésie est un art à ne pas ignorer ni à sous-estimer. C’est une manière des plus belles et des plus utiles pour dire l’indicible, pour toucher à la fibre sensible de l’humain, dans ses coins et recoins les plus sombres, pour guérir et soigner, pour se comprendre soi-même et comprendre ce qui nous entoure. La poésie, c’est la voix des marges qui se déploie dans le spectre lumineux du verbe pour parvenir au centre des émotions les plus indescriptibles.
Si Aissani avait réussi un quelconque défi, ce serait celui de porter sa fragilité d’artiste et de femme comme un étendard de sa force. Une force « puissante » qui, à travers la douceur de ses silences, nous plonge dans un espoir sans limites, une sorte d’appel courageux à la vie…
Kamal Guerroua
Sadrina Aissani, Au rythme des silences, édition El-Amir, 2025, Alger, 136 pages.

