28 janvier 2023
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De la certitude du bien-fondé de ses combats

RAISONNEMENT

De la certitude du bien-fondé de ses combats

«La philosophie nous enseigne à douter de ce qui nous paraît évident. La propagande, au contraire, nous enseigne à accepter pour évident ce dont il serait raisonnable de douter. » Retour au meilleur des mondes – Aldous Huxley

L’esprit contemporain souffre d’un mal que nous appelons l’historicisme. J’entends par là, la réduction de la vie spirituelle et de ses différentes manifestations à leur historicité. Ainsi, les historiens, ou du moins certains d’entre eux, découvrent dans la guerre de libération algérienne les matériaux de Nedjma de Kateb Yacine, au sein de la résistance française dans le Vercors ou ailleurs, les sublimes envolées de René Char et dans la naissance du communisme de la fin du XIXe et du début du XXe les poèmes engagés, ô combien, de turc Nazim Hikmet. C’est alors que l’historicisme, idéologie parasitaire, survient et proclame que Kateb n’exprime que la situation de l’homme algérien à un moment précis de ce pays, que le contenu de l’œuvre de Char se réduit à une certaine réalité historique française et que le marxisme de Hikmet est essentiellement un reflet des luttes qui déchiraient la gauche turque juste au moment de la décadence de l’empire ottoman.

Certes, toutes les manifestations de l’esprit humain nous sont offertes à un moment précis de l’histoire du monde, et personne ne conteste qu’elles doivent être examinées historiquement, c’est-à-dire eu égard à l’environnement temporel de leur contenu et de leur forme. Cette exigence fonde, en toute légitimité, les sciences humaines et celles de la société qui impliquent, à divers degrés, la prise en considération du moment de leur déroulement.

L’historicisme n’est pas un résultat inévitable et indiscutable de la méthode historique propre aux sciences humaines, c’est un parti-pris idéologique réduisant notamment la philosophie à l’histoire des doctrines et refusant à la pensée le droit d’atteindre au sein de la globalité du monde, des normes qui n’ont rien à voir avec l’histoire.

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Dénonçant l’historicisme, on ne peut même pas chanter sur un air connu : « C’est la faute à Hegel, c’est la faute à Marx. » car si les germes de l’authenticité déjà chez deux penseurs (qui eux, du coup, ne pouvaient naître que pendant la révolution industrielle), il faut attendre leurs héritiers pour assister au triomphe de leurs idées sur la pensée philosophique.

Conscient du péril historiciste, comme d’une tentation à laquelle il ne faut pas succomber, Hegel écrit : « Quand la tendance historique est prépondérante dans une période, on peut admettre que l’esprit est en proie au désespoir, qu’il est mort, qu’il a renoncé à se satisfaire lui-même, autrement il ne s’occuperait pas d’objets qui sont morts pour lui… Je ne m’élève que contre la pure attitude historique. Il ne s’agit pas de rendre méprisable l’étude de l’histoire ; car nous nous occupons nous-même de l’histoire de la philosophie.

Cependant, quand une époque traite tout historiquement, s’occupant toujours d’un monde qui n’existe plus, ne vagabondant que dans les tombes, l’esprit renonce à sa vie propre qui consiste à se penser. » Le communisme visé par le jeune Marx est un idéal au niveau duquel l’homme réconcilié avec lui-même échapperait à son contexte, autrement dit à l’aliénation diachronique. 

Je reconnais bien volontiers que toute représentation peut et doit être envisagée historiquement, mais je ne pense pas que personne ait jamais démontré que le contenu d’une représentation doit être jugé en fonction de son époque. À partir de cette position, nous nous serions condamnés à ne pouvoir saisir la philosophie dans son élan originaire depuis les grecs et à n’en appréhender que les sous-produits idéologiques. C’est comme si Descartes néantisait les matériaux culturels hérités du passé. Sans doute existe-t-il des concepts liés à l’histoire mais il ne fait pas réduire les contenus des œuvres à des positions figées dans le temps parce qu’aucun créateur n’est né d’une génération spontanée. 

Aucun principe spéculatif ne peut être de nouveau inventé aujourd’hui s’il l’a déjà été par le passé. Il doit être obligatoire de comprendre les diverses visions du monde qui s’opposent dans la société contemporaine et les intégrer, avec leurs contradictions. L’action politique doit être menée avec les risques intellectuels qui lui sont propres.

Aucun militant ne peut donner un sens exhaustif à sa propre action. Agir politiquement consiste non à participer à un prétendu sens de l’histoire mais à lutter pour certaines valeurs révélées par d’autres contre d’autres valeurs qui nous semblent totalement obsolètes — ou même nuisibles. Ma propre personne est un exemple flagrant : je milite depuis belle lurette pour l’universalisme parce que c’est la dimension d’envergure qui me semble la plus juste pour l’humanité séparée par des philosophies qui la plombent dans ce qu’elle a de plus précieux : sa liberté de conscience ! je SAIS que je participe, avec bien d’autres femmes ou hommes, à un mouvement irréversible de l’histoire qui est mis à mal par une idéologie contraire au bien-être des femmes et des hommes de bonne volonté. 

C’est la certitude de la justesse de mon combat qui me fait dire que ma philosophie ne se réduit pas à une idéologie. Il me semble que cette philosophie ne doit pas être réduite à une volonté de gagner sur d’autres volontés. Je veux que tous les citoyens soient à égalité, sans prosélytisme et sans possibilité de se distinguer, dans ce qui les unit dans leur humanité organique, par un signe partisan.

Je suis de ceux qui savent que l’humanité ne se pose que des problèmes qu’elle ne peut résoudre elle-même, donc sans intervention extérieure, d’un guide imaginaire, y compris sur le plan des interrogations qui ne trouvent pas de réponse pour l’instant. Ces interrogations sans réponse méritent quand même d’être posées, en tant qu’elles transcendent la sphère de l’utilité et du matérialisme.

Pour moi, comme pour mes amis, la vie responsable et adulte de quelqu’un qui veut s’intégrer totalement et entièrement dans la communauté des humains doit couper le cordon ombilical qui la rattache à la pensée religieuse qui trouverait toute finalité dans une immanence et une transcendance qui ne relèvent pas de la volonté intrinsèque de nos cerveaux. Sans doute, se trouvera-t-il quelques-uns de mes lecteurs qui n’accepteront pas ma critique de l’historicité des idées et déploreront que, par cette critique, je me détourne de l’être humain concret, celui qui souffre, qui travaille et qui combat. 

Il me serait trop facile de répliquer qu’il faut un temps pour raisonner et un temps pour combattre et que l’un n’implique pas la renonciation à l’autre.

Auteur
Kamel Bencheikh, écrivain

 




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