5 octobre 2022
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De la démocratie sociale jacobine au despotisme thermidorien

TRIBUNE

De la démocratie sociale jacobine au despotisme thermidorien

En Algérie, le Hirak/Amussu, une révolution inachevée et au coeur de grosses luttes d’influences.

« Ceux qui font des révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau ». Antoine de Saint-Just, Homme politique et révolutionnaire français, 1767 – 1794.

La Révolution française, amorcée en juillet 1789, après cinq années d’effervescence insurrectionnelle culminant à l’époque du triomphe du jacobinisme, impulsée en septembre 1792 avec la proclamation de la République, est au final ligotée et liquidée par les forces conservatrices apeurées, épouvantées par la radicalisation des classes populaires galvanisées par l’idéal de l’égalitarisme social.

Au plan de la gouvernance, aux forces populaires, animées de la volonté d’éradiquer les inégalités héritées de l’Ancien Régime, succède les dirigeants bourgeois et aristocratiques résolus à abattre le nouveau régime républicain et démocratique. Le baptême du feu de la contre-révolution éclate le 9 thermidor 1794, le jour de l’arrestation de Robespierre, suivie de son exécution.

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« Maximilien Robespierre, la veille encore l’homme le plus puissant de France, est étendu, couvert de sang et la mâchoire fracassée. Le grand fauve est capturé. La Terreur prend fin. Avec elle s’éteint l’esprit enflammé de la Révolution ; l’ère héroïque est terminée. C’est l’heure des héritiers, des chevaliers d’industrie et des profiteurs, des faiseurs de butin et des âmes à double visage, des généraux et des financiers », a écrit Stefan Zweig.

Avant de poursuivre notre analyse sur la contre-révolution thermidorienne, il est utile de rappeler que l’emploi du terme « terreur » (pour disqualifier et discréditer cette période révolutionnaire jacobine) est l’œuvre de la bourgeoisie contre-révolutionnaire. Parce qu’elles ont voulu imposer l’égalité aux riches et les contraindre à « être honnêtes », les classes possédantes et leurs intellectuels organiques (notamment les historiens) ont qualifié cette politique sociale d’entreprise de terreur.

Force est de constater que, de tous temps, les vainqueurs d’une guerre asymétrique, tout comme les gouvernants confrontés aux révoltes insurrectionnelles du prolétariat, s’acharnent toujours à disqualifier et à criminaliser le combat de leurs ennemis. Notamment par l’usage de qualificatifs péjoratifs, délibérément dévalorisants. Ainsi, le combat des Algériens pour se libérer du joug colonial français est-il toujours considéré, de nos jours encore, par une partie des nostalgiques de l’Algérie française, comme du terrorisme.

Les révolutionnaires algériens sont encore taxés de terroristes. De même, les Communards furent qualifiés de terroristes par les Versaillais. Pareillement, les Bolcheviks furent également étiquetés de criminels par le tsar et l’armée blanche soulevée contre le nouveau régime populaire soviétique.

De manière générale, dès qu’il s’agit de remettre en cause l’ordre établi, le pouvoir criminalise le combat de ses adversaires politiques. En particulier, par le recours à une rhétorique outrageante et diffamatoire, notamment l’usage de termes spécifiquement réservés ordinairement aux criminels de droit commun. Toujours est-il que, pour neutraliser la révolte légitime du peuple, les gouvernants emploient d’abord les insultes ordurières, puis les séjours pénitentiaires, ensuite les balles meurtrières.

Au reste, il est fréquent, dans l’imaginaire collectif de la société (façonné par l’idéologie dominante), à l’évocation de l’idée de Révolution, d’associer celle-ci spontanément au sang, à la terreur, au massacre. Or, il n’y a rien de plus inexact et fallacieux. La révolution n’est absolument pas génératrice de massacres. À l’orée de la Révolution, elle n’occasionne souvent que quelques victimes. La prise du pouvoir par les Bolcheviks a fait à peine quelques dizaines de morts. Comme nous l’enseigne l’histoire, c’est la réaction des classes dominantes qui provoque les bains de sang.

Ce sont elles, résolues à se maintenir au pouvoir pour protéger leurs privilèges, qui sauvagement répondent par la violence, répandent la terreur, souvent avec le soutien militaire d’autres pays résolus à écraser la révolution (Il suffit d’observer comment les gouvernants contemporains, par l’intermédiaire de leurs milices assermentées, autrement dit les forces de l’ordre surarmées, agissent envers une simple manifestation pacifique, se livrent à un déchaînement de violence).

La différence est importante. C’est la classe dirigeante, appuyée sur ses deux bras armés, les forces répressives policières et ses régiments militaires, qui riposte par la terreur contre le soulèvement du peuple désarmé, afin de préserver son ordre établi. Pour tordre le cou à ces falsifications historiques et manipulations mentales relatives à la question de la terreur prétendument inhérente à toute Révolution, il est de la plus haute importance de rappeler qu’une seule guerre capitaliste (guerre napoléonienne ou la Première Guerre mondiale, ou la dernière guerre d’Irak qui a fait 500 000 morts auxquels s’ajoutent chaque jour de nouvelles victimes) a occasionné des milliers de fois plus de victimes que toutes les révolutions réunies, sans oublier la destruction des infrastructures et des moyens de production.

Pour revenir à la Révolution française, par l’exécution de Robespierre et de ses compagnons de combat, c’est la République démocratique et égalitaire qu’on assassine. C’est la république sociale qu’on guillotine. C’est la conception sociale solidaire de la société qu’on ensevelit. En effet, Thermidor marque l’accaparement définitif du pouvoir par les élites bourgeoises (actuellement, par le coup d’Etat sanitaire, c’est le grand capital qui est en passe d’instaurer un gouvernement mondial, dirigé et contrôlé par les puissants). C’est la fin du contrôle des instances politiques par les masses populaires, cette force plébéienne égalitariste et républicaine. Thermidor sonne le tocsin de la conception résolument conflictuelle de la gestion de la société.

Le nouveau régime, dirigé par le Directoire, proclame la fin des conflits et des idéologies (entendant par-là, la fin de la lutte de classe menée par les classes populaires contre les riches aristocrates et bourgeois).

Aussi, à la politique de confrontation sociale succède la politique consensuelle, le régime du compromis politique, de la modération revendicative populaire, l’abolition des « privilèges sociaux » concédés à la plèbe par la République jacobine, l’instauration de la vraie terreur de classe contre le peuple au moyen d’une politique répressive tous azimuts (curieusement, à la faveur de la pandémie du Covid-19, on assiste à la même politique despotique et antisociale menée par les gouvernants de tous les pays, sur fond de la militarisation de la société et de la répression de la contestation).

Par cette politique élitiste, on renvoie les masses dans leurs chaumières (aujourd’hui en confinement), pour octroyer le pouvoir qu’aux seuls dirigeants bourgeois et aristocrates rétablis dans leurs châteaux (comme de nos jours, avec le Parlement devenu une simple chambre d’enregistrement, dessaisi de tous ses pouvoirs, désormais concentrés par l’Exécutif).

De toute évidence, la politique radicale d’égalité sociale menée par les Jacobins (à l’instar des mouvements de contestation contemporains très actifs ces récentes dernières années, avec les Gilets jaunes en France, le Hirak en Algérie, etc.), particulièrement initiée par son aile gauche (représentée par Marat, Jacques Roux, l’ouvrier Tiger, Théophile Leclerc, Varlet, Babeuf, Sylvain Maréchal, Anarcharsis Cloots, Claire Lacombe, Pauline Léon, Marie Anne Vilquin, Constance Evrard, Olympe de Gouges, etc., véritables héros issus des masses populaires révolutionnaires) ont manifestement traumatisé les classes privilégiées bourgeoises et aristocratiques. Pour preuve, dans un rapport publié au lendemain du coup d’État thermidorien, en 1795, consacré aux « crimes » perpétrés par Robespierre et les Jacobins (accusés d’avoir voulu subvertir l’ordre divin dominant en s’attaquant aux riches), il est écrit : « Ordre fut donné, et exécuté en partie, d’exterminer les riches, les hommes éclairés (…) afin de réaliser le nivellement, la sans-culottisation générale, par l’extinction de la richesse et la ruine du commerce. »

Voilà comment la classe dominante, effrayée par son déclassement, sa disparition, sauvée in extremis grâce à son coup d’Etat, décrit la gouvernance jacobine, appréhende la politique d’égalité sociale mise en œuvre par les Jacobins sous l’instigation de son aile maximaliste. C’est une lecture de classe. La vision d’une bourgeoisie effrayée par la prise du pouvoir par les sans-culottes, néanmoins une bourgeoisie déterminée à défendre ses intérêts et sa condition sociale. C’est à cette époque, après le pronunciamiento thermidorien, que s’élabore le terme terreur pour disqualifier et diffamer la période révolutionnaire jacobine.

Quoi qu’il en soit, les Thermidoriens (1), dans leurs récriminations contre les Jacobins, ne pardonnent pas au peuple d’avoir usé de la contrainte pour imposer son programme économique, astreint les classes privilégiées à partager leurs richesses, instauré une démocratie directe au service du peuple. En résumé, d’avoir porté atteinte au ‘‘droit sacré de la propriété bourgeoise’’, mis à mal les principes les plus élémentaires de l’économie capitalistes embryonnaire et précipité la France dans la « ruine du commerce » (la ruine de leurs richesses associées à la France, alors qu’elle en était la seule bénéficiaire par sa position dominante, par son statut de propriétaire exclusive des moyens de production et des marchandises. Pour la bourgeoisie, ses intérêts se confondent avec le pays qu’elle gère comme son entreprise pour son seul profit ; la fin de sa domination sur l’économie signifie, à ses yeux, la ruine du pays, autrement dit la fin de son monde constitue, selon elle, la fin du monde).

Au reste, l’objectif des Thermidoriens est clair : bannir du paysage politique la phase jacobine de la République française pour enrayer définitivement l’expérience populaire de la démocratie sociale et directe (comme aujourd’hui les gouvernants tentent, par les lois liberticides et les confinements, d’extirper l’esprit de révolte, d’endiguer les mouvements de contestation en lutte pour l’instauration d’une société fondée sur la justice sociale et la démocratie horizontale autogestionnaire).

En effet, aux yeux des Jacobins, particulièrement de son aile gauche, la démocratie est inséparable de la quête du bien commun, du bonheur (« Le bonheur est une idée neuve en Europe », proclame le révolutionnaire Saint-Just), du pouvoir populaire. L’exercice du pouvoir est soumis au contrôle direct des élus et du gouvernement mandatés par les citoyens, le « peuple jacobin ». Or, cette république populaire et sociale constitue une hérésie pour les classes possédantes de l’époque, résolues à conserver les rênes du pouvoir à leur exclusif profit. De là s’explique leur détermination à extirper la république égalitaire jacobine du sol français, des consciences prolétariennes émergentes.

De fait, cet idéal démocratique s’illustre pendant la Révolution sous la forme de sections de sans-culotte (2), organisées dans les communes. Ces sans-culottes, figures de proue de la démocratie directe et sociale, sont armés. Outre l’armement de ces sections populaires chargées de la défense de la patrie contre les ennemis intérieurs et extérieurs, ces sections élisent et révoquent leurs représentants en assemblées. Ces assemblées sont sommées d’appliquer les décisions du peuple. Les sections populaires constituent un véritable pouvoir parallèle, un contre-pouvoir contrôlant l’exécution de la politique économique et sociale. Lors du vote de certaines lois controversées, notamment celles qui violent la volonté populaire, ces sections n’hésitent pas à envahir l’assemblée nationale pour manifester leur opposition au projet de loi.

Au demeurant, il est de la plus haute importance de souligner que la Constitution de juin 1793 inscrit dans ses textes de loi le Droit à l’insurrection, reconnu comme moyen légitime pour le peuple d’exercer un contrôle sur ses élus. Le peuple dispose du droit d’insurrection en cas de trahison de « ses » représentants dirigeants. Ainsi, au travers de ses communes populaires, le peuple exerce démocratiquement un contrôle direct de l’État. Ce pouvoir de contrôle, le peuple l’applique à de multiples occasions. C’est ainsi que le 31 mai et le 2 juin 1793, 80 000 sans-culottes envahissent l’Assemblée nationale, accusée d’usurper la souveraineté populaire. En tout état de cause, si 1789 consacre l’égalité formelle devant la loi, 1793 consacre la phase de l’égalité réelle, n’était la contre-révolution thermidorienne ourdie par une bourgeoisie réactionnaire revancharde.

D’aucuns proclament que la Constitution de juin 1793 (objet de notre prochain article), votée par les authentiques révolutionnaires jacobins, demeure la plus démocratique de toutes les Constitutions promulguées depuis plus de deux siècles. Elle reconnaît le droit au travail, accorde le droit de vote aux étrangers, ainsi que leur droit d’éligibilité. En outre, elle institue le droit de secours (d’assurance), et d’autres mesures sociales protectrices.

C’est cette forme de démocratie sociale et directe que les thermidoriens guillotinent. En effet, au lendemain du renversement des jacobins le 9 thermidor 1794, cette souveraineté communale, inacceptable pour les classes possédantes bourgeoises et aristocratiques, est annihilée. L’autonomie de son pouvoir décisionnel et sa force armée sont anéanties par les nouveaux dirigeants bourgeois vindicatifs thermidoriens. Le dessein des Thermidoriens est d’anéantir ces embryons de démocratie directe ayant germé sous la Révolution.

Un des nouveaux représentants bourgeois thermidoriens, conscient de la puissance de force du pouvoir du peuple, n’a pas tort de reprocher à la Constitution de 1793 de « remettre le sceptre aux mains des sociétés populaires » et de « faire de la France un peuple constamment délibérant ».

La bourgeoisie n’aime pas voir le peuple délibérer, libéré de son asservissement politique. Car elle est consciente que la parole du peuple est potentiellement révolutionnaire, autrement dit qu’elle œuvre à défendre exclusivement ses intérêts. Ce qui implique automatiquement la suprématie du pouvoir décisionnel du peuple. Et par voie de conséquence, la subordination, puis l’effacement et enfin la disparition de la bourgeoisie. C’est pourquoi la bourgeoisie refuse d’accorder le pouvoir délibératif au peuple. D’où la nécessité impérative pour le « peuple », aujourd’hui représenté par le prolétariat, de s’accaparer du pouvoir pour imposer son programme politique, défendre ses seuls intérêts socio-économiques, dans le cadre d’institutions novatrices en rupture avec les formes de gouvernance bourgeoise totalement asservie au capital mondial.

Ainsi, là où les communes populaires considèrent que «la nation ne déploie véritablement ses forces que dans les moments d’insurrection », les Thermidoriens estiment comme « anarchique » toute initiative populaire qui n’est pas légalisée au préalable par les pouvoirs institués (élitaires bourgeois).

Sans conteste, la conception de la gouvernance différencie radicalement les Jacobins des Thermidoriens. Pour les Jacobins la conflictualité est au centre de leur politique. Les Jacobins considèrent que la République se construit essentiellement sur le combat contre les ennemis du bien commun : les nobles, les aristocrates, les riches, les rentiers. Pour les Jacobins, cette politique d’affrontements de classes est salutaire, car elle renforce la conscience patriotique, affermit la vitalité démocratique, œuvre à l’éradication de l’inégalité sociale. C’est animé de cet esprit que Saint-Just n’hésite pas d’écrire : « Ce n’est guère que par le glaive que la liberté d’un peuple est fondée ». Autrement dit, c’est uniquement par la force collective violente légitime que le peuple (le prolétariat de nos jours) doit imposer son pouvoir, défendre sa liberté, contre ses ennemis de classe résolus à perpétuer leur domination, leur inique système d’exploitation et oppression.

Pour affermir leur nouveau pouvoir encore embrasé par la lutte des classes, une fois installés aux commandes de l’État, les Thermidoriens s’attèlent à développer une idéologie consensuelle censée apaiser les antagonismes sociaux. Ils s’appliquent à diffuser une politique placée sous le signe de la dissipation des clivages idéologiques et des conflits sociaux. Cette approche, fondée sur un illusoire compromis social, est illustrée par la déclaration d’un des Thermidoriens, formulée sous forme d’exhortation incantatoire : « Que tout ce qui est opinion, depuis le royalisme jusqu’à l’exagération des Jacobins, soit oublié à jamais ». (C’est l’application prodromique de la politique interclassiste chère aux réformistes des partis ouvriers socialistes et staliniens officiels, amplement employée et généralisée tout au cours du XXe siècle, et aujourd’hui encore prônée par la frileuse petite bourgeoisie contestataire consensuelle, en France comme en Algérie).

Pour ce faire, les Thermidoriens préconisent, pour permettre la stabilisation du pays « trop longtemps soumis aux bouleversements sociaux », l’adoption d’une politique favorable au développement économique. La solution réside, selon les Thermidoriens, dans le libre développement du commerce, permettant l’enrichissement de chacun et donc le bonheur de tous. Traduction : en vérité, l’enrichissement des seuls bourgeois opéré dans un climat social d’assujettissement total du peuple enchaîné par l’idéologie de collaboration de classes prônée par le pouvoir établi afin d’assurer sa domination, sa tranquillité, sa pérennité. Deux siècles après, partout, du Venezuela jusqu’en Grèce, en passant par la France et l’Algérie, les gouvernants répandent le même discours consensuel de concorde politique, de pacification des rapports sociaux, pour perpétuer leur domination, avec notre complaisant consentement.

Au plan politique, de manière éhontée et provocatrice, les Thermidoriens s’avisent de proclamer que seule une élite est capable de détenir le pouvoir. Car « elle maîtrise les mécanismes de l’économie » (sous-entendu cette économie libérale gérée dans l’intérêt de la bourgeoisie).

Aussi, les Thermidoriens s’empressent-ils d’instituer la république de l’élite contre celle du peuple, instaurée au cours de la période révolutionnaire jacobine. De nos jours, rien n’a changé. Juste la sémantique. C’est la république des experts et des politiciens corrompus. L’expertise fait foi de leur maîtrise des mécanismes de la gestion politique et économique, justifiant et légitimant leur domination, et corrélativement l’exclusion du ‘‘prolétariat inculte’’, inapte à gouverner un pays, un État, une entreprise, une administration.

On ne va tout de même pas confier les rênes du pouvoir à des « incapables ». Ne tenait-on pas le même discours aux peuples colonisés et aux femmes, ces « êtres inférieurs » maintenus des siècles durant dans la servitude, persuadés eux-mêmes de leur « inaptitude congénitale » à s’émanciper de la domination de leur maîtres, à s’affranchir de la tutelle coloniale ou patriarcale pour se gouverner librement. Pourtant, et l’esclavagisme, et le colonialisme et l’asservissement de la femme ont été anéantis, abolis. Qu’attend le prolétariat pour s’affranchir de son assujettissement ? Immanquablement, l’Histoire se chargera de l’acculer à remplir sa mission historique d’émancipation pour bâtir une société universelle humaine débarrassée de l’exploitation et de l’oppression, autrement dit du despotisme patronal et gouvernemental, particulièrement indispensable dans cette période de crise sanitaire instrumentalisée par les gouvernants, de crise économique et sociale vectrice de paupérisation généralisée.

Conséquence logique de cette approche thermidorienne de la politique : le suffrage universel est supprimé de la Constitution de 1795, remplacé par le suffrage censitaire. Le droit de vote est désormais conditionné à la possession d’une propriété, autrement dit adossé à la richesse (aujourd’hui, la contre-révolution en cours instaure le passeport sanitaire, à la fois instrument de discrimination sociétale et de contrôle social). Un dirigeant thermidorien, assuré de sa puissante domination depuis la contre-révolution, proclame « que seuls les hommes possédant une propriété sont aptes à gouverner » (au moins les bourgeois de l’époque étaient plus sincères et honnêtes dans leur tyrannie, contrairement aux gouvernants contemporains qui nous font croire que nous sommes un « peuple » libre en pleine dictature capitaliste).

Dès lors, au lendemain de la contre-révolution thermidorienne, la république perd son caractère populaire et sociale. Elle redevient résolument bourgeoise et tyrannique. « L’économie sociale populaire » est congédiée, remplacée par le libéralisme économique outrancier, exploiteur, colonisateur, esclavagiste. Face aux inégalités sociales, la redistribution des richesses forcée n’est plus une solution sociale appropriée.

Selon les nouveaux maîtres du pouvoir dictatorial aristocratique et bourgeois, en guise de politique sociale, il faut juste s’en remettre au « sentiment de fraternité des riches ». Seule la communion fraternelle entre riches et pauvres est susceptible de corriger les inégalités sociales, d’apaiser la détresse par la résignation à l’ordre existant. De fait, les Thermidoriens s’appliquent à prôner une politique de réconciliation nationale, de collaboration de classes. Toujours en vigueur, deux siècles plus tard, dans tous les pays, en France comme en Algérie.

De fait, à rebours de la république sociale appliquée au cours de la domination politique jacobine, matérialisée par la répression de la spéculation, le blocage des prix, la saisie des biens des riches et surtout la redistribution des richesses aux citoyens pauvres, la république thermidorienne s’attelle aussitôt à réinstaurer une économie libérale favorable aux seules classes privilégiées.

Aussi, au lendemain de la prise du pouvoir par les Thermidoriens, la nouvelle Assemblée nationale met-elle un terme au système d’économie dirigée et à la redistribution sociale (décidément, sous le capitalisme, la reproduction et la reconduction des mêmes politiques antisociales réapparaissent, comme une pandémie virale, sous toutes les époques et dans tous les pays, comme notre époque « covedienne » l’illustre). Le régime thermidorien adopte de nombreuses réformes libérales favorables aux classes possédantes (encore une pathologie récurrente gangrenant le corps social depuis deux siècles. Aujourd’hui, à la faveur de la pandémie instrumentalisée par l’État des riches, les gouvernements arrosent généreusement les grandes entreprises et les banques).

De manière générale, ces mesures réactionnaires plonge le pays dans une extrême pauvreté. Provoquant des tensions sociales aiguës. Une fois le peuple écarté du pouvoir, dépouillé d’assise politique, les puissants s’appliquent à imposer une politique économique favorable à leurs intérêts (comme aujourd’hui, profitant des mesures de confinement, de restrictions de circulation et de rassemblement, du musèlement de la parole et du bâillonnement de la contestation, les gouvernements décrètent des lois liberticides et antisociales, des dispositions favorables au grand capital). L’ère thermidorienne marque le retour en force des classes privilégiées bourgeoises et aristocratiques, le début d’un véritable changement de paradigme politique (encore des similitudes avec notre époque marquée par le retour en force de politiques économiques mises en œuvre actuellement par les gouvernements au profit des puissants, dans le cadre de la refondation despotique d’un nouvel ordre mondial).

C’est le triomphe du libéralisme débridé. La souveraineté du peuple est définitivement limitée, éliminée, expulsée du pouvoir.

Je laisse le soin au lecteur d’établir des corrélations, des similitudes avec la Révolution trahie algérienne, les politiques antisociales imposées dans tous les pays capitalistes actuellement. Et d’en tirer les conclusions.

« L’histoire des peuples est l’histoire de la trahison de l’unité ». Antonin Artaud.

« L’histoire des peuples dans l’histoire, c’est l’histoire de leur lutte contre l’État ». Pierre Clastres.

« Les plus grands criminels de l’histoire sont ceux qui assassinent en silence, ceux qui organisent la misère des peuples au profit des plus riches avec la complicité des États ; ces assassins légalisés qui exportent les famines, les guerres et les dettes illégitimes ». Guillaume Prevel.

Mesloub Khider

Notes

(1) On désigne sous le nom de « Thermidoriens » les vainqueurs de Robespierre, les 9 et 10 thermidor an II (27 et 28 juillet 1794). Le nom recouvre donc à la fois des anciens radicaux (Tallien, Barras, Fréron) et des modérés de la Plaine (Sieyès, Boissy d’Anglas, Cambacérès). Ce sont les thermidoriens qui ont gouverné la France jusqu’à l’établissement du Directoire et même jusqu’au coup d’État de Brumaire de 1799 mené par Napoléon. Les idées politiques et sociales des gouvernants thermidoriens reflétaient celles de la bourgeoisie nouvelle, des acquéreurs de biens nationaux et des spéculateurs sur les fournitures de guerre ou les assignats, que les mesures en faveur des pauvres et la tentative de dirigisme économique des Montagnards, en l’an II, avaient inquiétés. Ils pensaient, comme Boissy d’Anglas, qu’« un pays gouverné par les propriétaires est dans l’ordre social, celui où les non-propriétaires gouvernent est l’état de nature». Assurer la prépondérance de la bourgeoisie était le principal souci des thermidoriens. On peut dire que leur œuvre et leur domination se perpétuent encore jusqu’à nos jours en France et partout dans le monde.

(2) « Sans-culotte » est le nom donné, au début de la Révolution française de 1789, par mépris, aux manifestants populaires qui portaient des pantalons à rayures et non des culottes, symbole vestimentaire de l’aristocratie de l’Ancien régime. Les sans-culottes étaient des révolutionnaires issus du petit peuple de la ville et défenseurs d’une République égalitaire. Ils étaient jugés par les autres révolutionnaires comme « radicaux » car ils prônaient la démocratie (que nous appellerions « directe » de nos jours), c’est-à-dire sans intermédiaires comme les députés (qui à l’époque se disaient antidémocrates car « la démocratie serait l’anarchie ». Ils se distinguaient par leur mode d’expression, en particulier vestimentaire. Leur tenue comportait un pantalon à rayures bleues et blanches, au lieu de la culotte courte et des bas portés par les nobles et les bourgeois, ainsi qu’un bonnet phrygien rouge et une tendance à la simplicité. Ce costume était un signe de protestation, arboré par les membres de toutes conditions sociales se proclamant « patriotes ».

Auteur
Khider Mesloub

 




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