5 décembre 2022
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De l’Etat colonial à l’Etat algérien : simple changement de drapeau ?

Hirak

Durant la lutte de libération nationale, les élites «nationalistes» algériennes considéraient la religion comme un moyen de mobilisation des masses et non comme une finalité en soi.

L’unité de la nation sera garantie en fin de parcours par l’armée, la religion et les revenus pétroliers et gaziers. L’Algérien se définissait autrefois par ce qu’il n’était pas « je ne suis pas français, je ne suis pas francophone et je ne suis pas chrétien ». Et  les oulémas,  saisissant cette opportunité qui leur a été offerte pour déclarer à la face du monde par la voix de Ben Badis : « l’Algérie est ma patrie, l’arabe est ma langue et l’islam est ma religion ».

Pour les oulémas, l’islam règle tous les problèmes de la vie quotidienne des musulmans. Les « indépendantistes » ne l’entendaient pas de cette oreille. Coupées des masses rurales conservatrices, imprégnés de la culture française, et fascinés par le mode de vie occidental, l’élite nationaliste au pouvoir prit la France comme modèle de la modernité et de progrès. C’est ainsi qu’au lendemain de l’indépendance, l’islam devait s’effacer de la vie publique pour permettre la construction de l’Etat national, un Etat nation visant à substituer à « l’incertitude » de la providence religieuse, la « certitude » de la providence étatique comme si la providence se trouvait au sommet de l’Etat et non pas dans le sous-sol saharien.

Cet Etat providence était incarné par un seul homme, Houari Boumediene, le chef incontesté de l’armée des frontières et le père de la nationalisation des hydrocarbures. Il est l’architecte d’un système politique militaro rentier ayant « survécu aux événements et aux hommes ».

En effet, depuis 1962, ne se sont succédé que des régimes autoritaires. En juin 1965, un coup d’Etat met un militaire au pouvoir, le colonel Boumediene. Depuis, les militaires n’ont jamais quitté le pouvoir. Le régime militaire issu du coup d’Etat du 19 juin 1965, se présentait comme le garant  le plus  efficace  de l’unité nationale,  de la consolidation de l’Etat, et du développement économique et social du pays par la rente pétrolière et gazière sous l’égide de l’armée nationale populaire.

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La conception hiérarchique s’accordait parfaitement  avec le modèle de l’Etat totalitaire patriarcal. En cumulant  les techniques d’encadrement du Parti Unique et de la discipline des armées, l’Etat militaire devient l’Etat militant pour finir par être un Etat totalitaire et prédateur.

Pour le colonel Boumediene, l’intérêt de la nation algérienne était de s’identifier à son Etat, un Etat incarné par son leader, par conséquent de lui obéir. Dans cette optique, il fallait qu’elle puisse l’appréhender avant tout comme un Etat providence.

C’est l’Etat qui devint la nouvelle providence devant répondre aux besoins de la nation en termes d’éducation, de santé, d’emplois, de revenus, de sécurité ; de justice etc…  Pour Boumediene « les hommes ne veulent pas aller au paradis le ventre creux, un peuple qui a faim n’a pas besoin d’écouter des versets, je le dis avec toute la considération que j’ai pour le coran que j’ai appris à l’âge de dix ans. Les peuples qui ont faim ont besoin de pain, les peuples ignorants de savoir, les peuples malades d’hôpitaux ».

Ce discours s’inscrivait dans le courant de pensée qui soutenait à l’époque que la modernité allait faire disparaître le religieux. Au cours des années 70, les idéologies matérialistes (marxisme, léninisme, maoïsme etc…) dominaient la pensée et les débats publics. Pour les révolutionnaires du tiers monde, l’idée d’Etat national était plus importante que la religion.

La philosophie du progrès qui garantissait le bonheur des peuples sur terre élaguant les problèmes existentiels à plus tard. Les révolutionnaires de la première heure, éduqués dans le culte des lumières de la révolution française se retrouvent plongés dans le culte des ténèbres de la révolution bolchévique dont ils ignoraient les tenants et aboutissants. Le silence religieux des campagnes contre le vacarme étourdissant des villes.

Les  Algériens tiennent plus à remplir leurs ventres à partir des importations qu’à sauver leur âme malgré leur fréquentation nombreuse et assidue à la mosquée. Le pouvoir maîtrise parfaitement les ressorts de la société algérienne. Et il les manie avec brio. Déjà dans l’empire romain, un poète disait que « pour bien gouverner, il fallait au peuple du pain et des jeux », Ainsi le peuple pouvait se nourrir et se divertir et laisser les gouvernants vaquer à leurs occupations. En lui assurant de la nourriture et des jeux, on l’empêche de rentrer dans le jeu politique et ainsi on évite les révoltes, les émeutes, les contestations.

En procédant à la redistribution de la manne pétrolière et gazière à des fins de légitimation, l’Etat naissant « dépolitise » la société en « l’infantilisant ». Infantiliser la société, cela consiste à agir envers la société comme si elle était un enfant. L’enfant est celui qui n’a pas la capacité de parler ou d’agir, il doit obéir.

L’infantilisation s’est développée avec l’Etat providence. L’Etat est là pour le protéger, le surprotéger, veiller sur son sommeil et sur sa nourriture. L’infantilisation touche tous les individus, se propage dans tous les domaines de la vie en société. Même si elle n’est pas consciente, elle aboutit à un déséquilibre psychique de l’individu difficile à stabiliser (une tête d’enfant dans un corps d’adulte). Après presque soixante ans d’indépendance, le peuple algérien est devenu un peuple « nourrisson » qui court derrière le « sachet de lait » produit à partir de la poudre importée. Qui osera le « sevrer » ? Il sera aussitôt « mordu ». Tel un nourrisson, pour éviter qu’il crie, on lui présente le biberon ; pour l’empêcher de se mouvoir, on serre un peu plus la lange.

L’Etat est là pour répondre aux besoins nutritionnels et non aux besoins relationnels de la population (besoins de se dire, d’être entendus, d’être reconnus, d’être valorisés, bref d’exister). De la sécurité à tous prix à l’insécurité la plus totale. De l’obéissance aveugle à la révolte aveugle Une société en voie de perdre son âme ? Un Etat en voie de déliquescence ? L’Etat providence est actuellement en crise. C’est dans le mouvement de l’Etat Nation moderne que se trouve l’origine de la crise de l’Etat providence. La crise de l’Etat providence est liée au rythme de la croissance des dépenses publiques liées aux politiques et aux mécanismes de redistribution qui est beaucoup plus rapide que celui de la production nationale.

La crise actuelle de l’Etat providence est une crise financière doublée d’une crise de légitimité. L’option libérale n’a réussi à se développer et à exercer une certaine force de séduction intellectuelle que parce qu’il n’y a aucune alternative crédible aux forces traditionnelles de l’Etat providence. La question est de savoir si l’Etat providence, en tant que forme sociale et politique peut continuer à rester le seul support des progrès sociaux et l’unique agent de solidarité sociale.

L’histoire ne peut se faire que par une alternance de sagesse et de brutalité, puisque les régimes déclinants résistent à la critique verbale. En Afrique du Nord, il n’y a pas de cité mais des douars. C’est la mentalité  du douar qui domine.  On a les pieds au XXIe siècle mais l’esprit au moyen âge.

Pour rentrer dans la cité, il faut sortir du douar Les membres des tribus s’unissent quand il s’agit de combattre l’envahisseur étranger mais une fois l’ennemi vaincu, chacun retourne à sa tribu d’origine, à son douar.

C’est le culte du père sans la mère, de la partie droite du cerveau sans la partie gauche, de la domination du masculin sur le féminin, de la primauté de l’instinct animal sur la raison humaine, de la violence physique sur la sagesse spirituelle, de la force sur le droit. C’est une logique de fonctionnement déséquilibrée du pouvoir et donc de la société.

On conquiert le pouvoir par la force, on se maintient par la force et on considère les richesses de la nation comme un butin de guerre qui revient à ceux qui ont libéré le pays les armes à la main. Dans ce contexte, l’Etat n’est pas une abstraction mais une personne physique avec laquelle il faut tisser des liens solides pour obtenir plus de pouvoir, de biens ou de services. Celui qui va se retrouver à la tête de l’Etat providence va s’appuyer sur la manne pétrolière et gazière pour construire une société  entièrement dépendante de l’Etat providence.

En matière budgétaire, l’Algérie n’est pas la France. Le budget de l’Etat français n’est pas semblable à celui de l’Etat algérien. Le budget de l’Etat algérien est financé dans sa quasi-totalité par la fiscalité pétrolière et gazière, ce qui n’est pas le cas du budget de l’Etat français qui dépend entièrement de la fiscalité ordinaire. L’un s’établit sur le revenu du travail, l’autre sur le revenu du pétrole. L’un repose sur la contribution financière des citoyens, l’autre sur une manne pétrolière et gazière.

Le premier est adossé sur le cours des hydrocarbures ; l’autre sur la croissance économique et sur le marché de l’emploi. Un Etat providence qui vise dans les pays démocratiques une solidarité nationale en vue d’une protection sociale très développée, à la fois horizontale (par les cotisations sociales) et verticale (par le versement des impôts et taxes) à travers des mécanismes très complexes de redistribution (cotisations sociales, impôts et taxes, assurances maladies, pensions de vieillesse, allocations chômage etc…),

Au moyen âge, la cohésion et la solidarité étaient prises en charge par l’ église qui prenait soin des miséreux, des malades, des nécessiteux à travers des mécanismes de charité chrétienne. A partir de la seconde guerre mondiale, c’est l’Etat qui prend en charge cette solidarité sociale à travers les cotisations sociales, les impôts et les taxes dans le cadre d’un budget de l’Etat.

A l’inverse de ce qui se passe en Algérie où c’est au budget de l’Etat alimenté par les revenus pétroliers et gaziers de répondre aux  besoins de la population car il n’y a pas de citoyens mais des sujets qui attendent tout de l’Etat sachant que celui-ci tire l’ensemble de ses revenus en devises de l’exportation des hydrocarbures.

La prise en charge des populations sans contrepartie productive aboutit nécessairement à l’aliénation de leurs droits politiques. Tant qu’ils bénéficient d’une rente, les algériens se détourneront de la politique et les gouvernements n’ont pas de compte à leur rendre sur leur gestion des deniers publics tirés directement ou indirectement des revenus pétroliers et gaziers, qu’elle soit rationnelle ou irrationnelle, cela importe peu.

L’essentiel c’est d’être parmi les convives autour d’un grand plat de couscous où il faut jouer du coude pour être à proximité de la viande, des légumes, le dernier aura droit à la semoule. Une semoule qui se fait rare de nos jours.

La rente des hydrocarbures fonde l’Etat providence du fait de ses revenus extérieurs. La rente permet à l’Etat de procurer aux citoyens un niveau de vie minimum sans les taxer car les imposer sans leur fournir des sources de revenu risque de les voir se retourner contre le gouvernement. Tout simplement parce que les Algériens dans leur grande majorité ne disposent pas d’un revenu en contrepartie d’un travail productif mais en échange d’une allégeance politique au régime en place. C’est cela ne néocolonialisme. « le néocolonialisme « Le néocolonialisme n’est autre qu’une destruction lente et progressive de l’émancipation des peuples » Souleyman Boel  

Dr A. Boumezrag
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1 COMMENTAIRE

  1. N’est-ce pas là une réponse à l’ontologique question posée ailleurs : « pourquoi on en est là ? » . J’ai comme l’impression qu’on cherche à nous saloper l’ambiance pour qu’on se dispute avant la descente pendant qu’eux ils se réservent les meilleures places au fond. Comme si on avait le choix maintenant.

    Je vois d’ici le qamum d’Addi qui s’étonne et se demande lui aussi pourquoi on ne remonte pas mécaniquement . Pour lui si on ne remonte pas mécaniquement c’est parce qu’on s’est trompé de fond.

    Non seulement on s’est trompé sur le chemin du progrès ,mais on s’est encore plus trompé sur le chemin de la régression , on est coincé au fond !

    Rouh selek’ha m3ahoum ya Mes3oud! on est venu ici en pleine conscience bessah pourquoi on en est là ?

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