6 décembre 2022
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Ecrits sur l’indépendance, par Mohamed Benchicou

Algériens drapeau
Elle s’est assoupie pendant qu’une pénombre indécise s’emparait du jardin.

Un jour, ressurgira de cinquante années de silence l’homme du premier combat qui dévoilera leur beau secret aux fils de cette terre d’Algérie. Votre indépendance est née d’une histoire d’amour entre un jeune homme révolté et une jeune Lorraine de vingt ans qui se rêvait en Coco Chanel, leur révélera-t-il dans un dernier soupir.

C’est plus tard qu’elle deviendra la grosse affaire des stratèges militaires, des diplomates et des maquisards.

– À quoi penses-tu, Emma ?

Elle ouvre les yeux sur le jardin abandonné, livré à la douce et implacable pénombre. Non, cet homme du premier combat ne viendra pas, se dit-elle. Les gens ne supporteraient pas…

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Qui, d’ailleurs, supporterait d’apprendre que l’indépendance mythifiée germa dans une chambre mansardée du quartier père Lachaise, un nid d’amour, avant d’éclore dans les djebels ?

L’histoire des peuples a besoin d’amnésies sentencieuses, d’augustes menteries et de fables imposantes. Ils appelleront cela l’Histoire.

– Tu l’imaginais comment, l’indépendance algérienne ?

C’étaient les années folles, et on jurait que rien ne serait plus comme avant ! Rien, ni l’architecture, ni la littérature, ni l’art, c’était fini ! « Rien n’est plus impossible », disait-on, ni les femmes aux jambes nues et aux cheveux courts, ni l’art surréaliste, ni les grandes inventions, ni la radio, ni l’automobile…

– Tu veux savoir comment je l’imaginais, l’indépendance algérienne ?

– Oui.

– Comme un mollet de femme !

– Comment ?

– L’indépendance… Je l’imaginais aussi insolente qu’un mollet de femme. Ou une toile de Chagall…

Elle caresse le chat de son seul bras valide.

– … Ou une cuite avec Henri Miller à la Coupole…

– J’adore quand tu divagues ! Je t’écouterais bien jusqu’à l’aube…

– Je divague ? Non, Grazy. C’est ça, une indépendance !

C’est ça ou rien ! Et quand c’est rien, une indépendance, alors,

elle devient cauchemar ! Tu as déjà dansé le charleston ?

– Comment ?

– Je te demande si tu as déjà dansé le charleston.

– Non.

– Tu étais trop jeune.

– Ça se danse comment, le charleston ?

Emma se dit qu’en robe charleston, Graziella, belle métisse aux cheveux blonds, née d’une mère falasha et d’un père italien, ingénieur des eaux qui s’était retrouvé à travailler en Éthiopie au début des années vingt, du temps de la politique de modernisation du Négus, serait la parfaite sosie de Joséphine Baker.  (…)

– Regarde dans la pile de disques, là-bas. Mets celui de Joséphine Baker. « Then I’ll be happy ».

Le drapeau sera officialisé le lendemain. Elle n’a jamais oublié ce radieux après-midi d’août 1934, à la Maison des Syndicats, à Levallois-Perret, quand le drapeau fut présenté pour la première fois comme emblème national aux huit cent personnes réunies en Assemblée générale de l’Étoile nord-africaine, avec toute la solennité exigée en cet instant historique : le drapeau hautement tenu et entouré d’une garde d’honneur qui prenait son rôle très au sérieux.

À la vue de ce spectacle émouvant et grandiose, les Algériens se levèrent comme un seul homme en criant, en priant, en chantant : « Vive l’Algérie indépendante ! »

Jamais une telle cérémonie n’avait eu lieu depuis l’entrée des troupes françaises en Algérie

en 1830. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre à travers la France et l’Algérie et tout le monde comprit qu’avec l’apparition de cet emblème vert, une lourde page de l’histoire coloniale en Algérie venait d’être tournée.

L’emblème national serait porté pour la première fois, un matin de juillet 1936, par le vieux Lasfer de l’usine Renault de Billancourt lors d’un défilé des partis de gauche, entre la place de la Nation et la Bastille, comme pour rappeler à cette France coloniale amnésique qu’elle s’était battue, en son temps, pour la liberté et la justice.

– Eh, Lasfer, c’est quoi ton drapeau vert, tu t’es trouvé un nouveau pays ?

– Oui, on peut dire les choses comme ça, avait répondu Lasfer. Avant ce jour, je ne savais pas ce que c’était, un pays  qui soit à moi.

Mohamed Benchicou

Article dédié par l’auteur à Anissa

Extraits de La parfumeuse,  Ed. Koukou (Algérie) et Riveneuve (Paris), 2012

 

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