28 septembre 2022
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Fin de la lutte armée du FFS (VI)

Abdelhafidh Yaha : témoignage d’un homme vrai

Fin de la lutte armée du FFS (VI)

Vrai faux passeport délivré par les autorités à Si Lhafidh pour aller en France afin de négocier avec les hommes de Ben Bella.

Négociations

Comme tout autre pouvoir, celui algérien, se voyant acculé, en est venu au dialogue. Voici les conditions qui l’y ont contraint :

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« Avide de pouvoir et trop méfiant, Ben Bella finit par s’isoler et perdre ses soutiens. Désormais prisonnier de ses choix politiques et de ses alliances conjoncturelles, il est obligé de composer avec ses ennemis d’hier afin de neutraliser Boumediene et ses affidés qui commencent à montrer les dents. Le ministre de la Défense, qui, en plus de contrôler l’armée, a placé ses hommes à tous les échelons de l’administration, ne lui laisse qu’une faible marge de manœuvre. A l’état-major de l’ANP [Armée Nationale Populaire], les anciens officiers de l’armée française sont plus que jamais soudés autour de leur chef, le colonel Boumediene, qui les a cooptés au détriment des baroudeurs des maquis.

C’est dans ce contexte que Ben Bella prend l’initiative des contacts avec le FFS qui vont se dérouler en plusieurs étapes. »

Cependant, là encore, comme tout pouvoir fonctionnant selon les règles démontrées par Machiavel, dans « Le Prince », le pouvoir joue de la carotte tout en privilégiant le bâton. Abdelhafidh Yaha déclare :

« Printemps 1965.

Après un hiver sanglant, le printemps 1965 qui verra le début des contacts avec le pouvoir, s’annonce sous de meilleurs auspices. Ces contacts avec les négociateurs nommés par Ahmed Ben Bella se poursuivront jusqu’au mois de juin [date du putsch militaire du colonel Boumediène].

Les accrochages entre nos maquisards et les forces gouvernementales ne se sont pas arrêtés pour autant. L’ANP [dirigée par Boumediène] et les milices [au service de Ben Bella] de Mahmoud Guenez nous traquent avec acharnement. Les prisons se remplissent de nos militants et sympathisants.

Au printemps, commence le double langage : les armes et le dialogue. Le régime veut-il maintenir deux fers au feu, ou est-ce le signe d’un gouvernement bicéphale ? Ben Bella et ses proches tentent le dialogue politique ; Boumediene et ses fidèles mettent la pression militaire. Un fait me paraît toutefois évident : au moment où commencent les négociations entre le FFS et les représentants de Ben Bella, la rupture au sommet de l’Etat entre le président et son ministre de la Défense est déjà consommée. »

C’est en France que se dérouleront les négociations.

Encore bataille de coqs

Meme au sein du F.F.S., Si Lhafidh constate (encore les « amères vérités ») l’éternel combat entre les super-ego qui caractérisent les candidats au leadership.

« A peine ai-je posé les pieds en France, que Mohand Aârav me prend à l’écart pour me glisser discrètement :

– Il n’y a que toi qui nous reste… Ne leur fais pas confiance.

Son insistance et le ton de son propos en disent long sur l’ambiance qui règne entre certains dirigeants du FFS en France.

Avant de constituer la délégation qui m’accompagnera pour les négociations, je dois régler le différend entre le Colonel Sadek et Mohand-Akli Benyounès, coordinateur du FFS en Europe. Depuis quelques mois déjà, des courriers inquiétants nous ont alertés au maquis sur le climat délétère entre ces deux responsables. Dès mon arrivée à Paris, je leur fais comprendre que leurs querelles de leadership sont déplacées au regard de la situation :

– Vous êtes en France. Vous ignorez le degré des souffrances endurées au pays. Je connais le fond de vos différends, inutile de nous attarder dessus. Alors je vous demande de vous réconcilier sur le champ. Je ne veux pas que l’ennemi se rende compte de vos dissensions. L’heure est à l’unité. »

Et Si Lhafidh de leur fournir un tableau réel de la situation. Encore une fois, ce sont les combattants de l’intérieur qui ouvrent les yeux à ceux de l’extérieur au pays. A. Yaha leur explique :

« – C’est une chance que le régime accepte de négocier. Si nous devions continuer la lutte armée, dans quelque temps, nous serions tous exterminés. Nous n’avons plus d’hommes, ni d’armes. Nous sommes dans la plus mauvaise posture. La répression de l’ANP et de la milice est sans pitié. Les tortures à Alger et ailleurs sont devenues le lot quotidien de nos militants arrêtés. Mais, il y a un élément à ne pas oublier : le régime est aussi traversé par des problèmes internes. Nous savons que Ben Bella et Boumediene sont à couteaux tirés. »

Autoritarisme et démocratie

Comme chacun-e sait, ou devrait savoir, l’autoritarisme cultive le secret (conditionné par le mépris des autres, de la « base »), tandis que la démocratie authentique, au contraire, exige la vérité (par respect de la meme « base »). À ce sujet, voici une autre caractéristique de Abdelhafid Yaha : le refus de l’autoritarisme et la pratique de la vérité (1). En passant, notons que meme un parti politique qui lutte pour la démocratie, ne la pratique pas en son sein. Parce que ses dirigeants croient leur intelligence trop « supérieure », « savante », « professionnelle » pour etre comprise par les simples militants, réduits à n’etre que des exécutants.

« Mes compagnons m’écoutent attentivement ; je poursuis, en m’adressant à Daniel [un des dirigeants du FFS en France]:

– Tu me réunis au plus vite tous les cadres et responsables du FFS, je dois leur expliquer la situation telle que nous la vivons. Il est hors de question que ces négociations soient faites à la sauvette…

Daniel hésite :

– Est-ce qu’on peut se passer de cette réunion ?…

Je lui réplique d’un ton sec :

– Non, je veux les voir, tu dois les réunir. Ils doivent savoir ce que nous faisons …

Le lendemain, environ 80 militants et responsables du mouvement sont réunis dans une salle (…) Je leur révèle nos négociations avec une délégation du pouvoir. »

Par la suite, l’accord est fait entre le FFS et la délégation du régime :

« l’amnistie générale ; la libération de tous les prisonniers politiques ; la reconnaissance des morts du FFS comme martyrs, donc l’indemnisation de leurs veuves et de leurs orphelins ; la réintégration de nos militants à leurs postes de travail. »

Encore et toujours diviser pour régner

Comment réagiront alors les représentants du régime ?… Selon la logique impériale romaine. En Algérie, elle s’appelle régionalisme.

« Pendant la rédaction du communiqué reprenant l’essentiel des négociations, un des membres de la délégation évoque « le cessez-le- feu en Kabylie ».

Je me lève et leur lance sur un ton ferme et à haute voix :

– Si vous continuez à jouer sur les mots, on arrête les discussions. Pourquoi parler seulement de cessez-le-feu en Kabylie ? Vous voulez nous enfermer en Kabylie… De nombreux militants de notre mouvement sont arrêtés ou tués un peu partout en Algérie, A Alger, à Annaba, Oran, Jijel. Je refuse de vous voir réduire le FFS à la Kabylie…

Le climat se refroidit dans la petite salle. Voyant ma réaction énergique, le terme « Kabylie » est finalement remplacé par «Algérie». »

Cependant, comme tout régime retors, voici le résultat final :

« Dans le communiqué publié le 16 juin 1965, je découvre que l’expression « cessez-le-feu en Kabylie » au lieu de l’Algérie est maintenue. Un changement décidé par Salah Louanchi (2), fondamentalement hostile à notre mouvement, et très proche de la milice qui nous faisait la guerre en Kabylie. »

Importance de l’union

Encore une fois, contrairement à la propagande officielle qui a toujours fait croire que le FFS était un parti régionaliste kabyle, voici la vérité.

« L’amnistie générale le [Mohamed Khider] concernait aussi, ainsi que Mohamed Boudiaf ; elle va permettre à de nombreuses personnalités arrêtées de retrouver leur liberté. La libération de tous les détenus, qu’ils soient du FFS ou d’autres organisations, me tient à cœur car elle va nécessairement apaiser l’atmosphère politique. Nous avons nourri de sérieux espoirs sur ces négociations pour mettre fin à la répression et à l’arbitraire. »

C’était sans compter sur les conflits entre les représentants des clans détenteurs du pouvoir étatique.

« Les accords entre la délégation du FFS et les représentants de Ben Bella sont rendus publics le 16 juin 1965. Branle-bas de combat au sein du clan de Boumediene, qui redoute de nouveaux changements sur l’échiquier politique. Les pressions sur le président deviennent alors de plus en plus fortes. Dès le lendemain, Ben Bella fait une déclaration pour dénoncer les accords conclus quelques jours auparavant.

A son retour d’Oran où il a assisté à un match de football entre le Brésil de Pelé et l’Algérie, il est tiré de son lit et arrêté dans la nuit du 18 au 19 juin.

De fait, le coup d’Etat du 19 juin 1965 met un terme aux négociations avec les benbellistes. Les prisons sont encore remplies de détenus du FFS. Sur les 3000 militants arrêtés entre 1964 et 1965, un grand nombre a été libéré juste après la signature des accords. En raison de lourdeurs de l’administration pénitentiaires, les autres le seront après le coup d’Etat. »

La loi des corbeaux et des hyènes

Et, comme dans tous les pays et à toutes les époques, tout ce que les « élites » sociales comportent de corbeaux et de hyènes, autrement dit de vils opportunistes, se manifeste. Et cela fournit une des causes de la réussite des changements de régime politique, qu’ils soient arbitraires ou suite à des élections.

« En cette journée du 20 juin, à Alger, l’ambiance est lourde et l’air irrespirable. Dès les premières heures de la matinée, l’armée quadrille la capitale pour empêcher toute manifestation. Les arrestations se multiplient dans les milieux benbellistes. Par ces temps de reniements, les fidèles à l’ancien président se font bien rares. Des ministres, des walis et des ambassadeurs qui ne juraient que par Ben Bella s’empressent d’envoyer des messages de félicitation et de soutien aux putschistes. »

Alors, les négociations reprirent entre le FFS et le désormais « Chef Unique et Supreme » du nouveau régime, ouvertement militaire. Mais sson coup d’État fut appelé « redressement révolutionnaire ». Evidemment !… Pauvre mot « révolution », quel sort est le tien depuis que tu as été confondu par Karl Marx avec la dictature du « prolétariat » !

Et, malgré les négociations entre le FFS et le régime, la loi des corbeaux et des hyènes fonctionna d’une autre manière :

« Malgré nos contacts apaisés avec les hommes du 19 juin, il ne fait pas bon de nous fréquenter. Nous sommes toujours le mouvement qui a pris les armes contre le régime. De nombreux responsables du FLN ou cadres de l’Etat ont peur de se montrer avec nous. Même des amis bien introduits dans le sérail nous évitent. »

Ah, les amères vérités !

Mais, au régime, cette bassesse servile ne suffisait pas. Il voulut davantage. Et voici une autre facette de sa méthode : la récupération bureaucratique. Elle revetira deux formes.

La première :

« Lorsque nous nous retrouvons pour la troisième fois, Cherif Belkacem [représentant du désormais nouveau chef de l’État, Boumediène] (…) ayant compris que notre caution était loin d’être acquise, il s’adresse directement à Mohand Akli Benyounès :

– J’ai chargé Mahmoud Guenez de prendre la direction de l’Amicale des Algériens en France. Je te demande de le rejoindre pour l’aider…

Mohand-Akli Benyounès réagit fermement :

– Ici, nous ne nous sommes même pas entendus. Et vous voulez que je parte en France vous apporter mon aide ? Nous ne sommes pas à votre disposition. »

Une autre méthode du régime pour récupérer sera, encore une fois, celle de diviser pour régner.

« La discussion est plutôt détendue ; j’en profite pour formuler une exigence :

– Mais avant ça, nous souhaitons rencontrer Hocine Aït Ahmed [qui était emprisonné].

Je veux lui faire comprendre que nous tenons à Aït Ahmed et qu’il est hors de question de l’oublier. C’est aussi une manière de donner plus de poids à Hocine dans notre organisation, pour le remettre au centre des négociations.

Cherif Belkacem [représentant du régime]me répond avec une pointe d’hésitation :

– Le cas d’Aït Ahmed est particulier. De toute façon, sa famille le voit régulièrement sans aucune autorisation …

J’insiste :

– Nous avons déjà parlé de ça, on ne peut pas dissocier Aït Ahmed du FFS.

Après un moment de réflexion, Cherif Belkacem accepte ma demande. »

Ainsi se termina la phase armée de la lutte du F.F.S. Le retour au combat politique sera examiné dans la prochaine partie.

K. N.

Email : kad-n@email.com

Notes

(1) Nous verrons dans la partie suivante quel prix (exorbitant !) Si Lhafidh paiera pour son comportement.

(2) Une note en bas de page le décrit ainsi : « né en Kabylie, a été élu député de Tizi-Ouzou en septembre 1962. (…) Très proche de Ben Bella (…) »

Lire aussi : De la guerre sociale armée au deuxième putsch militaire (V) 

Lire : Vérités sur la guerre de libération nationale (I)

Auteur
Kadour Naïmi

 




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