3 octobre 2022
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Gabriel García Marquez ou vie ou mort d’un mythe ?

LITTERATURE

Gabriel García Marquez ou vie ou mort d’un mythe ?

Gabriel Garcia Marquez est considéré comme l’un des écrivains majeurs de l’Amérique latine au XXe siècle au côté de Miguel Angel Asturias, Alejo Carpentier et Mario Vargas Llosa, l’un des représentants du réalisme magique, un courant littéraire en vogue en Amérique au cours des années 1960-1970 qui reflète une vision mythique, hallucinée de la vie quotidienne.

Marquez est né en 1928 dans le village d’Aracataca où il y passa une prodigieuse enfance qui ne cessa de le hanter. Le vert paradis de cette enfance, la destinée de la collectivité qui deviendra le Macondo de ses romans forment la trame de toute son oeuvre. Le Nobel colombien n’a que 27 ans lorsque paraît, en 1954, « La Hojarasca » (Les feuilles mortes) que les critiques littéraires latinos saluèrent comme le roman le plus important écrit dans leur pays depuis « Vorágine » (publiée en 1924) du Colombien José Eustasio de Rivera (1888-1928), où il est question d’affrontement épique entre l’homme et los llanos (les plaines sylvestres de la Colombie).

Et pourtant, d’après d’autres critiques La Hojarasca, quoiqu’ intéressante dans la mesure où elle contient en germe tous les écrits postérieurs de Marquez, ne méritait pas tant d’éloges. L’action se passe à Macondo, un village mythique, transposition quasi totale de l’Aracataca natal. Le prétexte du roman est le suicide par pendaison d’un médecin qu’un colonel en retraite veille avec sa fille. L’histoire du colonel s’ouvre sur celle du village fondé au siècle dernier par des réfugiés qui fuyaient la guerre civile.

La prospérité de Macondo, due à la plantation des bananiers (comme celles d’Aracataca), sa décadence, causée par la fermeture de la compagnie bananière, la misère et les catastrophes qui s’ensuivent, sont autant d’éléments qui reviennent dans « Cien años de soledad » ( Cent ans de solitude). Le colonel et le médecin sont également des personnages d' »El Coronel no tiene quien le escriba » (Pas de lettres au colonel). 

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Cet ensemble de nouvelles, conçues comme un court roman, publiées en 1961, racontent l’histoire lamentable et poignante d’un colonel à la retraite qui, depuis environ quinze ans, attend de recevoir la pension promise aux combattants de la révolution. Ce dernier vit misérablement avec sa femme dans une maison en ruines et décide d’élever le coq de combat que leur a légué leur fils. Derrière cette tragi-comédie, se profile le délabrement moral de Macondo qui supporte un état de siège depuis des années.

En 1962, dans « La Mala Hora », Marquez s’élève au-dessus des malheurs individuels pour décrire la folie collective qui s’empare de Macondo lorsque commencent à apparaître sur les murs du village des tracts diffamatoires. Tous les secrets honteux des habitants, vrais ou faux fussent-ils, sont rendus publics. En conséquent, la haine partout se déchaîne : la décomposition du village s’accompagne d’un cataclysme naturel, une espèce de déluge qui ne fait qu’exaspérer les gens.

Le maire organise alors une répression terrible et fait emprisonner une victime propitiatoire. Mais que faire contre la furie collective qui monte crescendo? Succulente, intempestive, fortement marquée par les belles tournures de style et chaotique, la plume marquezienne  révèle l’autre visage d’une Amérique Latine, rongée par la dictature et la pauvreté. En effet, Gabriel García Marquez se contentait dans ses premiers romans de rénover la manière traditionnelle du récit. Sa tentative va même si loin, surtout à partir d’El coronel no tiene quien le escriba, dont le récit et le déroulé stylistique de l’écriture sont originaux.

En 1967, dans « Cien años de soledad », l’écrivain colombien draine derrière lui l’engouement des critiques littéraires. L’originalité de son roman qui a reçu les éloges du public, réinterprète merveilleusement un mythe, celui du paradis perdu « la société traditionnelle », et parvient à attirer l’attention, surtout en Europe,  des tenants de « la modernité destructrice » des anciens archétypes. (1)

Contrairement aux anciens récits, le nouveau roman de Marquez se raconte difficilement, tant l’action est vaste, les péripéties nombreuses avec une présence constante et prégnante de la magie et de l’irréel, lesquels ont totalement débridé la temporalité.

Dépassant la simple histoire d’une famille hantée par l’inceste sanctionné par la naissance d’un enfant portant une queue de cochon, le récit de la dynastie de Buendía est intimement lié à la chronique mythologique de Macondo. Le fondateur du village, josé Arcadio Buendía, transmet à la lignée son imagination débordante, son sens de la démesure, ses délires inventifs. Chaque membre de sa famille ajoute sa part de solitude personnelle à l’héritage de José Arcadio, mais chacun semble réincarner un lointain ancêtre. Le retour permanent des mêmes prénoms en est le signe et le symbole. Tandis que naissent et meurent les Buendía, Macondo se peuple, grandit, s’enrichit, se ruine et disparaît de la carte. 

Ce microcosme qui fait penser à la maison verte du roman éponyme de Mario Vargas Llosa, est ébranlé par des cataclysmes bibliques, dévasté par la folie des hommes, et ainsi secoué par mille petits drames ou bonheurs quotidiens. Ce fut dans ce tourbillon de révolutions, de guerres civiles, de fléaux et de destructions, que l’illustre famille de Buendía, condamnée à cent ans de solitude par la prophétie d’un gitan, vit une épopée mythique, à la saveur inoubliable, qui traverse les trois âges de la vie : naissance, vie et décadence. Mais « Cien años de soledad » ne se situe pas seulement dans le quotidien et le réel. Le surnaturel, le magique, le fantastique jouent un rôle essentiel. Apparitions spectrales, alchimie, réversibilité du temps, peste de l’insomnie et de l’oubli, bestiaire fantastique ne sont que des éléments parmi d’autres dans ce monde surnaturel. « Cent ans de solitude, dit Marquez, est comme la base du puzzle dont j’ai peu à peu donné les pièces dans mes livres précédents.

Toutes les clés y sont fournies. On connaît l’origine et la fin de tous les personnages, et l’histoire complète, sans vides, de Macondo… Bien que dans ce roman les tapis volent, les morts ressuscitent et qu’il y ait des pluies de fleurs, c’est peut-être le moins mystérieux de mes livres parce que l’auteur tente de conduire le lecteur par la main pour qu’il ne se perde à aucun moment, et qu’il ne reste aucun point obscur.  » (2)

De même, dans ce roman, la chronologie est celle des grands mythes, comme celui de l’âge d’or et du paradis perdu. L’originalité du génie colombien, c’est cet art de savoir imposer tout au lecteur, tout en remettant en même temps tout en question.

« Cent ans de solitude » reste depuis cette date-là une fresque romanesque, à nulle autre pareille, où coexiste le rêve et la réalité, où s’affrontent le temps cyclique et réversible ainsi que le temps linéaire : le temps des mythes anciens et celui de la société des temps modernes qui, au final, vaincra. Puis, au travers de l’histoire de ce village et de ses créateurs, Marquez nous conte, avec cette magie des mots qui donne à son livre un reflet d’éternité, les peines, les joies, les espoirs et les craintes d’une famille qui tente par tous les moyens de conjurer la malédiction qui pèse sur les siens. 

Kamal Guerroua

Notes de renvoi

(1) Jacques Joset, La littérature hispano-américaine, coll « Que sais-je? », Presses universitaires de France, 1972. 

(2) Propos de García Marquez, rapportés par le critique Luis Hars dans son livre « Los Nuestros » (Ed. Sudamericana, 1967). 

Auteur
Kamal Guerroua

 




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