19 mai 2024
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Hirak, on n’est pas impatient mais on n’est pas pressé

TRIBUNE

Hirak, on n’est pas impatient mais on n’est pas pressé

Le temps met tout en lumière. (Thalès, Grèce Antique)

Ainsi me répondit un universitaire (de Jijel), marcheur assidu du vendredi, à qui je demandais quoi penser de l’impatience de ceux qui réclament la structuration du Hirak et critiquent aussi la durée démesurée du mouvement. J’ai reconnu la même vision des choses chez un marcheur (d’Alger) interrogé par un journaliste.

‘’Nous ne savons quoi faire de l’abondance du temps chez nous, nous marcherons donc jusqu’à la réalisation de notre objectif’’. Abondance du temps chez nous, rareté ailleurs où l’on s’agite à rivaliser avec lui. Le rapport au temps est le fondement du politique (art suprême selon Aristote). Dans cet art, les grands stratèges font confiance à Thalès tandis que les agités du bocal pour reprendre la formule de Céline préfèrent le défier alors que depuis Spinoza, on sait que l’homme est impuissant devant le temps.

Dans la guerre qui n’est autre que la continuation de la politique, l’art consiste à s’allier avec le temps, ce moteur qui met en branle une dynamique qui épuise l’ennemi et en dépit de sa supériorité matérielle, l’ennemi voit alors la victoire peu à peu lui échapper. C’est cette alliance avec le temps long qui a permis aux Russes de briser les armées d’Hitler, aux Chinois, aux Vietnamiens, aux Cubains et aux Algériens de compenser leur déficit militaire en s’appuyant sur la force morale et la résistance de leur peuple.

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Le temps un allié sur qui on peut compter

 Ce petit survol de la notion du temps permet de comprendre pourquoi le temps long a fini par s’imposer également comme méthode de lutte et de résistance dans les conflits sociaux dans le monde d’aujourd’hui… les Gilets Jaunes en France, manifestations au Liban, au Chili, à Hong Kong et enfin dans notre pays. Le temps long du mouvement Hirak et sa stratégie pacifique se sont ‘’imposés’’ d’eux-mêmes.

L’idée d’affronter le système autrement et frontalement n’a germé dans aucun esprit, et pour cause. On sait comment s’est terminée la période des ténèbres des années 1990/2000.

Ceci dit, le choix du mouvement d’épouser le temps s’inspire d’une vision du monde symbolisée par la métaphore connue, ne pas aller plus vite que la musique. En dehors d’expressions moins métaphoriques accolées au temps, cet OVNI insaisissable, disons que la notion de la durée s’est invitée dans notre société pour deux raisons. La première raison laquelle est devenue une évidence par le jeu lamentable et humiliant d’un pouvoir qui a fini excéder le peuple et l’inciter à briser le mur de la peur. Mur qu’il a construit dans le but de boucher l’horizon à nos esprits pour mieux se gaver et s’étouffer des richesses de notre désert, le pétrole.

La deuxième raison, ce sont les contradictions dénaturées par les préjugés et l’ignorance au sein de la société pour le plus grand plaisir et tranquillité des indus occupants de la Maison nommée joliment souveraineté du peuple. Les contradictions au sein d’une société existent partout et ce depuis l’aube de l’Humanité. Sauf que le Politique et la société dont il accouche se donnent en principe des moyens pour les dépasser et faire faire un saut qualitatif aux populations du pays.

Or chez nous, le Politique a rempli son ‘’devoir’’ à sa façon, en caporalisant la société civile dont font partie les partis politiques. La société devenue ainsi orpheline se retrouva handicapée. Heureusement les orphelins grandissent, digèrent les douleurs de l’enfance et cicatrisent les blessures en apprenant comment les guérir. Les jours passent et une nuit sous la splendeur des étoiles, ces orphelins se sont reconnus dans les regards échangés dans la vie de tous les jours. Et tout ‘’naturellement’’ quand le jour se leva avec un soleil précoce et printanier alors que le calendrier de Dame Nature indiquait que c’était encore l’hiver. C’était un 22 février devenu depuis une date de l’Histoire du pays.

La ‘’structuration’’ (du Hirak). Ce mot (1) n’est pas approprié à un mouvement politique à caractère révolutionnaire. Ce genre de vocable fait partie de cette novlangue des technocrates qui l’ont imposé pour émasculer le sens politico-poétique des mots. La novlangue a par exemple imposé le verbe gérer utilisé à tout bout de champ… pas de problème je gère mon temps disent les zazous de la ‘’modernité’’, je gère mes problèmes avec mon voisinage et tutti quanti …. Pauvreté des mots égale pauvreté de la pensée. Le mot usité dans les mouvements sociaux et politique est celui d’organisation.

Généralement, ces mouvements ne sortent pas de nulle part. Ils sont le double produit d’une intelligence collective et d’une intelligence de l’Histoire. Ces deux concepts sont une sorte de fabrique où se brassent des idées, des expériences elles-mêmes fruits d’accumulation de connaissances d’une société. Ce travail politique et idéologique préalable est nécessaire pour construire une organisation solide. Ce type d’organisation ne s’auto-proclame pas d’emblée comme force dirigeante. Sa force, le mouvement la tient de sa ligne politique, son langage, son mode de relation interne, le lien avec la société loin des poncifs de la morale et si possible des idées dominantes, tous ces éléments réunis suscitent de l’intérêt dans le public et certains citoyens font le pas pour y participer. L’histoire du Hirak reste à écrire mais d’ores et déjà le fait que des millions d’Algériens classes et générations confondues descendent depuis un an dans la rue, est la preuve qu’il a touché le cœur du pays. Toucher le cœur d’une société implique que ce dernier envoie au cerveau où se love l’intelligence, le message suivant : on accepte la mort ou la prison individuellement mais nous n’acceptons pas le suicide du pays. (2)

 Avant d’exposer les facteurs de la non-organisation actuelle du Hirak et la non-désignation de ses représentants, faisons la distinction entre les défenseurs sincèrement acquis à l’idée de s’organiser et ceux qui avancent masqués parce que mieux équipés pour nager dans les eaux troubles. L’absence actuelle de la non-organisation répond à des contraintes imposées par la politique de la répression (3) (partis politiques et associations, simples militants, fragmentation de la société traversée par des préjugés, les quidams habités par la peur). Le Hirak est né et dure depuis un an car il est le produit ‘’invisible’’ d’une dynamique qui a échappé à la Police dont c’est la raison d’être de ‘’sentir’’ la société.

Quant aux militants suspicieux à juste titre car familiers des coups fourrés des officines de la désinformation, n’ont pas cru au départ au séisme du Hirak qui allait surgir. D’aucuns l’ont appelé ‘’miracle’’, une image sympathique pour nommer la conscience historique d’un peuple qualifié de ghachi par certains. Un peuple qui aurait besoin, parait-il d’une ‘’régression féconde’’ pour sortir de sa léthargie.

Le Hirak a eu au moins ce mérite, démasquer cette pseudo élite, de baisser les barrières des préjugés entre gens qui souffrent de la même oppression, de cette hogra teintée de cynisme et de lâcheté. Le travail qui reste à faire, c’est de déblayer le chemin des futures, nouvelles et diverses organisations en s’appuyant sur l’intelligence collective. Éviter les pièges de partout et de nulle part, faire un travail idéologique pour pouvoir apporter des réponses politiques appropriées qui renforcent le mouvement populaire qui n’appartient à personne. Pour l’heure le mot d’ordre Yetnahaw Gaâ fait l’unanimité car il a saisi l’essence et les racines de ce système honni.

Mais parallèlement, cela n’empêche pas de réfléchir collectivement aux contradictions existantes. Il serait illusoire ou naïf de croire ou d’espérer en une unique organisation capable de fédérer les millions d’hommes et de femmes descendus dans les rues du pays. En revanche, des groupes autonomes qui émergeraient du vaste mouvement du Hirak, seraient une heureuse nouvelle pour livrer les prochaines batailles. Exiger par exemple que le débat sur la future constituante doit concerner tout le peuple, de réfléchir sur les modalités politiques pour que ce peuple ne soit pas détrôné par des ‘’experts’’.

On les a déjà vus à l’œuvre pour régler la ‘’crise’’ avec une constitution devenue soudainement ‘’incontournable’’ pour repêcher le système blessé mais pas mort. Asseoir la souveraineté du pays sur le seul socle qui vaille, le peuple qui ne badine pas avec son avenir et sa dignité doit être le rédacteur de la loi fondamentale (4). La réflexion des deux marcheurs cités plus haut n’est ni naïve ni délirante. Si le 22 février 2019, le peuple avait fait un petit tour puis s’en va comme dit la chanson pour enfant dans la cour des écoles, il est à parier que nous serions en train de sentir le poids de l’humiliation d’un cadre entourant la photo d’un président fantôme.

Ali Akika

Renvois

(1)  Ce mot implique une hiérarchisation et une dépendance entre les éléments d’une structure. Le rêve des entreprises ‘’modernes’’ et des sociétés conservatrices.

(2)  Ces slogans étaient hurlés à tue-tête dans les villes du pays et même à Paris.  

(3)  Je laisse de côté le problème de la police ainsi que les maladies des égos et de l’addiction au pouvoir. Bouteflika a semble-t-il ‘’vacciné’’ les gens de l’enflure des egos, pour le moment du moins.

(4)  Par rédacteur j’entends producteur d’une vision du monde et des idées qui reflètent les profondes aspirations du peuple. Quant aux rédacteurs proprement dit, parmi ce peuple il y aura ses enfants qui la rédigeront dans la toute beauté des deux langues nationales et avec des mots puissants qui résisteront aux interprétations mafieuses d’éventuels apprentis sorciers.

Auteur
Ali Akika. cinéaste

 




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