3 décembre 2022
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« Insoumises » de Saad Khiari  : une œuvre bien singulière

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« Insoumises » de Saad Khiari  : une œuvre bien singulière

Voici l’œuvre que, lecteur algérien ou spécialiste de la littérature « dz », vous n’attendiez pas !… Une œuvre réparatrice, dans le domaine de la fiction, d’un déni. Celui du combat des Algériennes, d’hier à nos jours. 

Dès l’incipit, le contexte historique est fixé, qui passera par la Décennie noire : « Algérie, Oued-Azemmour, été 1956. La guerre que mènent les partisans de l’indépendance contre l’armée coloniale dure depuis bientôt deux ans ». 

L’auteur se prénomme bien Saâd, non Saâdiya

C’est une « première », dans la littérature algérienne : un roman de femmes « porté » de bout en bout par un homme, et cette fois sans travestissement de genre. L’auteur n’a pas cru bon de prendre les prénoms de sa femme : il se prénomme bien Saad, et non « Saadiya » « Khaïra »… On l’a connu cinéaste, avant de le découvrir auteur confirmé dès son premier roman : « Le soleil n’était pas obligé ». Un beau titre, réponse du berger à la bergère, celle-ci ayant dans L’Etranger de Camus, et sous le nom de Meursault, fait reporter sur le soleil le meurtre de l’Arabe, comme on le sait. Et si « le soleil n’était pas obligé », par contre Ycha-rajel et Zina, les deux héroïnes, l’étaient : obligées de résister, de tenir tête aux aléas de la vie, et plus encore : à l’oppression et au mépris qu’elles subissent, de la part des hommes. Même si, dans bien de domaines, le pays connut des citoyennes battantes, par temps de guerre comme par temps de paix. Et même si, comme le dira le narrateur au bout de l’histoire : « Une autre vie s’annonce et il y a tellement de choses à faire que deux vies de femmes insoumises n’y suffiront pas »… 

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La quatrième de couverture campe pour nous les deux héroïnes, dans ce qu’elles ont de singulier et de tragique : « La plus âgée court, depuis sa puberté, après une féminité que son corps se refuse à affirmer. Les mauvaises langues l’appellent Ycha-Rajel, d’un sobriquet arabe désignant une femme (Aïcha, de son prénom) présentant les « signes extérieurs » d’un homme (Rajel) ». 

Dans un style dénué de tout état d’âme et de tout affect, l’auteur nous entraîne sur les pas de ses personnages, avant de nous lâcher, de nous abandonner même au moment où les destins des deux héroïnes se croisent. Nous les suivrons alors l’une après l’autre, jusque dans les maquis des GIA, pour la plus jeune, Zina, qui, un temps, se trouvera captive d’un émir sans foi (sic) ni loi. Et si le style bascule par moments de l’introspectif au descriptif, c’est pour mieux intégrer le lecteur dans le récit, suscitant en lui cette impression rare de se sentir partie prenante de l’action. 

Miliana… Déjà ! 

Un hasard (mystère de la littérature quand elle se fait visionnaire ?) nous emmène à Miliana, la ville de Djamel Bensmaïl, le « martyr » de Larbâa Nath Irathen : « Ycha trouve que l’éloignement à Miliana est une solution à retenir même si la région n’a pas échappé au cours de ces dernières années aux exactions des G.I.A. C’est aussi l’avis de Youcef qui ajoute que le temps joue contre eux et qu’ils doivent quitter Oued-Azemmour le plus rapidement possible ».

Une autre coïncidence (Le roman est paru en mars 2021) nous ramène à l’actualité de cet été incendiaire, lorsque Zina raconte à Ycha-Radjel sa captivité dans le maquis islamiste :  

« Je t’avoue que je n’ai pas eu vraiment peur de la mort. J’ai compris dès les premiers jours de captivité que les terroristes, en choisissant ce coin de forêt inaccessible, savaient que l’armée ne viendrait pas les en déloger par la voie aérienne, pour ne pas brûler l’une des rares forêts de chênes rescapées des bombardements au napalm de l’armée coloniale ».

Voilà qui, aujourd’hui, dira autre chose au lecteur, et la référence aux crimes coloniaux aura du coup une résonance que l’auteur ne pouvait prévoir.     

L’humour noir (j’allais dire : le comique de situation), l’auteur le pratique comme par inadvertance, ce qui donne l’impression d’un récit réaliste. Ainsi, lorsque les deux amies, cherchant refuge, voient surgir un autocar estampillé « Transport mixte », le lecteur s’étonne de la formule, jusqu’à ce qu’il lise ceci : « Par chance, un minibus de transport en commun se dirigeant vers Miliana s’arrête pour les prendre. L’inscription « Transport mixte » sur les deux flancs du véhicule peut laisser croire au féminisme militant du transporteur, alors qu’en réalité, elle est apposée sur les véhicules aménagés pour accueillir de manière indifférenciée voyageurs et marchandises et parfois même des animaux domestiques ».

De quoi, moi, lecteur, m’écrier : « Chacun sa mixité, et les vaches seront bien gardées ! ». Sic.

Ce roman comporte des pages magnifiques, parmi les plus belles de la littérature « dz », comme celles où Zina dialogue avec Jamel, un de ses anciens « gardiens », un repenti par amour pour la belle… Et c’est de cet échange que Zina tirera sa conclusion : « L’émir, qui faisait régner la terreur dans le coin parade tous les jours à Miliana (…), continue à narguer tout le monde, (menaçant) publiquement les gens qui ne se plient pas aux diktats des terroristes. Cela signifie clairement qu’il y a une complicité de fait entre eux et les autorités et que nous serons toujours les dindons de la farce »…

Oui, voilà une œuvre singulière : celle d’un homme, campant des femmes, et pourtant, tout comme le soleil, l’auteur… n’était pas obligé !

Salah Guemriche

Saad Khiari, Insoumises (Casbah-Éditions, mars 2021, 246 p., 850 DA)

Auteur
Salah Guemriche

 




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