24 avril 2024
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Journal de bord d’un confiné

EVASION

Journal de bord d’un confiné

Je me lève, aujourd’hui, trentième jour de confinement, ou je ne sais plus. (Celle-là, je l’ai piquée à  Camus). 25 pas entre la chambre et la cuisine, 4 niveaux dans le frigidaire. Toujours ce café au lait depuis 64 ans et ses inséparables, deux tartines. On raconte que les prisonniers d’antan connaissaient leur espace réduit mieux que tout autre lieu. 

Deux minutes trente pour le chargement de Windows 8. Tiens, je vois par la fenêtre trois pots de Camélias sur le balcon de la voisine. Je ne les ai jamais vus, ils sont très beaux.

Les jeunes enfants de la résidence se lèvent tôt, les parents les font sortir dans la coure de la résidence. Habituellement calme, il faut bien l’animer par un peu de vie car ce n’est pas naturel, des enfants en confinement. Les chiens aussi ont fait cette demande.

Aujourd’hui, comme tous les jours, revue des mails et correspondance avec les étudiants. Jamais, depuis l’invention du mail, un professeur n’a autant eu de contacts électroniques avec ses étudiants. 

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L’autre jour j’avais reçu un courriel avec un message des plus stupéfiants, comme venu d’une autre planète « Monsieur, votre page sur Google Drive fonctionne, chaque étudiant de la classe va adjoindre son travail dans un fichier ».

Trente ans d’incompétence informatique pour un enfant d’Oran qui a grandi et fait ses premiers déliés de voyelles et de consonnes avec un encrier et une plume Sergent Major, le buvard à côté. Et on me dit que mon Google Drive, produit de dix jours de dur labeur avec les vidéos didactiques sur YouTube, a fonctionné. 

Google Drive, une expression barbare pour moi, est enfin maîtrisé. Le confinement m’a appris une langue et une culture étrangères. Alléluia, la lumière des dieux de la cybernétique a enfin trouvé mon chemin.

Puis les nombreux posts sur la page d’un réseau social, le plus bavard, une habitude nouvelle du grand âge, surprenante. Et sans oublier l’article hebdomadaire à envoyer à la presse. Il faut bien réfléchir et continuer à faire fonctionner sa capacité de penser ainsi que d’aligner des mots derrière lesquels il y a toujours une moralité et une opinion qui s’incrustent d’une manière cachée, comme dans le présent billet.

C’est alors le moment de charger le document officiel de la dérogation de déplacement pour aller faire les courses car il faut bien s’alimenter, malgré le virus. Un moment qui me fait rappeler la fameuse autorisation de sortie de l’Algérie pour l’étranger, une larme de nostalgie dans les yeux.

 

Sortie dans les rues vides, un silence étrange de la ville, jamais nous n’avions entendu les oiseaux à Paris, en dehors du vacarme vulgaire des corneilles. Vous aurez droit de nouveau à Camus, oranais oblige, puisque je ne peux décrire mon ressenti autrement que par l’aventure du docteur Rieux déambulant dans la ville dévastée et vide d’Oran, frappée par le fléau de la peste.

Retour à la maison, le repas est prêt, vous le sentez du couloir. C’est le moment qui vous rappelle avec force que vous avez épousé une Algéroise (sans machisme aucun). Jusqu’à ce jour de long  confinement, pas d’assassinats entre couple, Oran 0/ Alger 0, match nul.

Les troupes de Santa Cruz savent contenir l’armée des janissaires du Dey d’Alger. Ils ont conclu un pacte d’amour depuis trente cinq ans, transgressé uniquement par quelques chamailleries diplomatiques. Il faut bien que les esprits s’échauffent pour retrouver la raison et la sérénité dans de très longues phases de paix.

Les enfants ont grandi et sont partis depuis longtemps. Le doigt se balade sur la rangée de livres de la petite bibliothèque, il cherche, hésite et se fige en face d’un Marcel Aymé. Une relecture agréable d’Uranus, son chef-d’œuvre. 

C’est que le confinement est la grande chance de la réflexion et du retour à son soi profond, mieux que mille thérapies et quarante séances chez le psy. Surtout à 80 euros la séance en secteur 2, raison pour laquelle je ne trouve refuge et équilibre que dans les livres, secteur littérature au niveau 1 du centre commercial, la Fnac.

Puis s’écoule la journée, pleine de remises en cause et de réflexions qui bâtissent une personnalité, des convictions et une liberté de l’être humain. Ce virus est la régénération de l’humanité pour qui sait saisir l’occasion.

L’attente se fait ressentir à l’approche des 20 heures, lorsque la ville et le pays entier sortent sur le balcon pour applaudir les vrais saints, ceux de la république, soit les personnels soignants. Ce que des dizaines d’années de luttes syndicales n’ont pas obtenu, le virus est en train de le réaliser pour nous faire comprendre que l’investissement dans la santé et la reconnaissance en ces milliers de serviteurs est la marque d’une grande nation. 

Quant au rangement de l’armoire qui devait être fait hier et décidé avant-hier, ce sera pour demain. On nous annonce un prolongement du confinement. Mon apprentissage de l’informatique va exploser, la lecture reprendre place dans ma vie même si elle ne l’avait vraiment jamais quittée.

Et surtout, avoir en face des yeux la baie d’Alger, celle qui m’a donné le meilleur de ce qu’elle pouvait m’offrir. 

Le confiné, un homme heureux, finalement.

Auteur
Boumediene Sid Lakhdar, enseignant

 




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