10 décembre 2022
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La bourgeoisie des années 70, responsable du crime contre l’Algérie

Tribune

La bourgeoisie des années 70, responsable du crime contre l’Algérie

En décembre 2018 sera livrée la grande mosquée d’Alger, une œuvre pharaonique commandée par u président grabataire et qui a autant saigné les Algériens en milliards que toutes les plaies qui se sont abattues en Égypte ancienne. Accuser la bourgeoisie des années 70 de ce colossal désastre national, quelle peut en être la justification ?

Nous en sommes maintenant à quatre décennies de cette période que certains vénèrent et appellent de tous leurs vœux pour un retour afin de sauver la population et l’État d’une situation qui semble définitivement perdue. C’est pour moi le plus grand des mystères et le plus gros scandale que l’on puisse diviniser un homme et son système alors qu’ils ont été les fossoyeurs de la liberté et de l’humanisme dans ce beau pays qui nous a vu naître.

C’est une chose entendue que le régime de Boumediene est la cause de l’apparition de l’islamisme, de la corruption et de la violence. En douter une seule seconde c’est renier toute évidence ou se dissimuler pour en avoir toujours tiré un intérêt  financier et de pouvoir.

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Il est un fait que ce régime militaire féroce et corrompu a été la racine du mal mais il n’aurait jamais perduré si un autre facteur social n’avait pas permis qu’il puisse durer et prospérer. J’en témoigne, autant que d’autres, et ce n’est pas faute de l’avoir écrit dans des dizaines d’articles depuis des décennies.

Dans ces années là, on ne se serait jamais imaginé la dérive de la bourgeoisie d’argent et intellectuelle, même celle des comptes offshore en Suisse et de la Mercedes à un moment où le travailleur algérien avait à peine de quoi s’acheter une bicyclette pour aller travailler. Ils étaient  dans une situation qu’ils n’auraient en principe jamais voulu modifier.

Je rassure immédiatement le lecteur, cette analyse ne met en rien en doute la grande valeur de beaucoup d’entre eux dont les capacités et le travail ont été à la hauteur de leur aisance financière. La très grande majorité n’était pas dans une corruption massive. Être médecin, avocat ou architecte dans les années soixante-dix justifiait des situations privilégiées vu la pénurie de compétences. Pour beaucoup, le travail fut acharné et le mérite certain, aussi bien par les diplômes que par l’engagement.

Il ne s’agit donc pas de fustiger l’argent en lui-même, ce qui n’a jamais été mon objectif. Ce serait de la jalousie et surtout, d’un populisme extrêmement dangereux. Il faut donc bien comprendre que cet article vise une minorité d’entre eux mais dont la responsabilité fut très lourde.

À cette époque, tout le système économique et de formation était entre les mains d’étrangers dont le plus gros des troupes était, bien évidemment, constitué par les « coopérants » français. Et pour la première fois depuis plus d’un siècle de colonisation certains pouvaient en tirer profit sans qu’on les accuse de vouloir «une place à la table du maître».

Cette fois-ci la tentation était bel et bien de « remplacer le maître ». Et pour cela se sont progressivement installées un certain nombre de postures dont l’une qui fut à l’origine du désastre. Pour pouvoir en même temps se situer dans la haute hiérarchie sociale tout en se conformant aux exigences des idéaux de la révolution, il ne fallait pas trop marquer sa francophonie, ses rites et ses codes, en tout cas pas d’une manière ostentatoire.

Alors, une certaine bourgeoisie s’est lancée dans l’invention de codes sociaux qui pourraient lui offrir le gage nationaliste en même temps que la place de l’ancien maître. Elle créa artificiellement les conditions de son statut de noblesse.

Difficile dans l’Algérie de cette époque de revendiquer une histoire familiale nobiliaire, des blasons et des usages de la chevalerie. Alors il fallait aller rechercher celles qui n’existaient franchement pas  mais qui correspondaient aux nouveaux canons nationalistes du régime militaire, l’arabo-islamisme.

Ces médecins et avocats en Mercedes, ces professeurs à l’université, ces commerçants de père en fils et bien d’autres élites francophones se sont mis soudainement à la babouche et à la gandoura. Ils ont pris même sur eux d’aller en pèlerinage pour jeter des pierres au diable, sans aucune conviction et, peut-être même, en attrapant un fou rire au retour dans leur chambre d’hôtel. Ils avaient l’air aussi ridicule que Monsieur Jourdain de Molière voulant accéder à la culture fine de la haute société. Mais leur grande responsabilité et qu’ils le savaient, eux, l’accoutrement et la posture n’avaient pour rôle que celui de leur intérêt.

Du jour au lendemain, il ont placé un gros Coran dans leurs bibliothèques, avec des bordures dorées qu’on ne pouvait rater en rentrant dans leur salon. Ils se sont mis à introduire dans leurs phrases des mots et expressions en arabe, le plus souvent tirés de la religion. Et lorsqu’ils prononçaient ces mots ou ces phrases, ils prenaient bien soin de racler la gorge d’un son censé exprimer la solennité des paroles. La plupart du temps ils ne les comprenaient d’ailleurs même pas.

Certes, la religion de nos parents a existé de tout temps mais c’était vraiment ridicule et surprenant de voir et d’entendre ces algériens francophones jouer à un jeu dont manifestement ils n’en avaient ni la culture ni les véritables codes. Leurs connaissances en arabe classique ou en religion étaient aussi inexistantes que leur réelle croyance au déguisement burlesque et aux paroles dont ils avaient décidé de faire le signe de la nouvelle noblesse algérienne, d’argent, intellectuelle et de pouvoir.

Nous regardions cela d’un air très amusé car, à cette époque, nous pensions que l’instruction généralisée de tous nos camarades des années soixante dix dans les lycées et universités allait balayer tout cela d’un trait, le grand escogriffe en moustache et sa sécurité militaire dans le même paquet, aussi rapidement que viendrait notre maturité en âge.

Nous avions tout faux, ces ridicules Bourgeois gentilshommes ont alimenté un discours et une attitude qui, entre les mains d’incultes, allaient causer la catastrophe que nous connaissons. Ils sont responsables et coupables en grande partie car jamais le FLN ou la meurtrière sécurité militaire ne seraient arrivés à freiner la montée en instruction de millions d’Algériens de ma génération.

Cela aurait été très dur, même sans leur compromission, mais nous y serions arrivés. Ils ont été les plus grands pourvoyeurs de cet esprit faussement nationaliste qui a légitimé le pouvoir. Un certain nombre d’entre eux sont restés de grands malins en envoyant leurs enfants et en plaçant leur argent à l’étranger. En dehors des frontières, la vie internationale conforme à leur éducation première et à leur niveau de fortune, à l’intérieur, nationalisme et religion, nécessaires au maintien de leur statut social et financier.

Je les accuse du plus profond de mon âme car ils ont détourné ce bel espoir de la jeunesse francophone de l’époque. Nous, nous aimions profondément ce pays, nous n’aurions pour rien au monde travesti ce que nous étions pour accéder à la nouvelle bourgeoisie faussement religieuse et ridiculement arabisée par un langage que nous ne savions même pas prononcer.

Auteur
Sid Lakhdar Boumediene, enseignant

 




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