25 février 2024
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La pensée féconde de Rachid Aous

Rachid Aous

« Le savoir acquis dans un pays étranger peut-être une patrie et l’ignorance peut-être un exil vécu dans son propre pays » Ibn Rochd, Averroès

Le pas léger, le corps fragilisé par la pesanteur des années ; le regard curieux, avide de vie, la mine fatiguée et les traits du visage illuminés par un sourire radieux qui reflète un bien-être paisible. La pensée fixée sur les horizons escarpés de la vérité, qu’une liberté d’expression éclaire.

La démarche tranquille et sérieuse. Il regarde droit devant lui comme pour appréhender un sentiment insaisissable, furtif, soutenu par un esprit clairvoyant, où le silence est, parfois, l’ultime réponse utile insinuée par le jeu singulier de ses yeux. Le regard vigilant, guidé par un pragmatisme éprouvé, concentré sur l’objet du débat, il  rattrape au vol des ébauches de vérités infondées ou énoncées à la légère, pour rappeler les errements dommageables qu’entrainent des certitudes simplistes, souvent contre-productives quant à la formation d’une pensée rationnelle rigoureuse.

Autour de lui, la magie opère une ambiance chaleureuse et studieuse. Le penseur éclectique impressionne par la profondeur des thèmes soulevés ; les concepts choisis servent toujours à renforcer son argumentation subtile et dialectique dont il use, surtout à propos de sujets en lien avec la misère morale et scientifiques du monde arabo-berbéro-musulman.

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Le ton calme, serein, adossé à un soupçon d’une rébellion latente face aux injustices frappant tant d’êtres humains et dont beaucoup d’entre eux devient, à cause de leur faible savoir, la proie d’une instrumentalisation mensongère par les autorités politiques qui les gouvernent.

Enfin, dénonce aussi, par exemple, le déni insupportable de l’amazighité des peuples d’Afrique du Nord.

Rachid Aous, dont les analyses retiennent l’attention en matière théologique et philosophique mais également en histoire politique, en sociologie et en anthropologie, ce qui le rend subitement loquace, affable, à l’image des femmes et des hommes décidés à contribuer à l’amélioration des conditions de vies de la majorité des citoyennes et citoyens algériens ; car ces derniers subissent une paupérisation depuis plusieurs décennies, du fait essentiel de la mauvaise gouvernance, quand tous les pouvoirs prédateurs postindépendance se sont ingéniés et s’ingénient encore à pérenniser, dans les mentalités, de nombreuses superstitions et des idées obscurantistes propagées ad nauseam, notamment au sein du système « éducatif » algérien, uniquement pour se maintenir au pouvoir, pour sauvegarder des privilèges indus.

Tel un gladiateur au centre de l’arène, d’une voix mesurée, il lance une idée iconoclaste, la laisse mijoter, comme un œuf dans l’huile bouillante des mots, avec d’une part, l’espoir que cette idée soit partagée en fin d’échanges, ceux-ci étant toujours empreints de courtoisie et de respect des différences ou des divergences exprimées et d’autre part, dans  ce type de dialogue, pour lui, cela correspond à une vision pédagogique selon laquelle il est vitale d’élargir la proportion de celles et ceux capables de nommer, sans langue de bois, les principaux maux qui empêchent l’émergence d’une pensée critique créatrice, en culture arabo-berbéro-musulmane, en particulier.

Par ailleurs, Rachid Aous a gardé en mémoire des souvenirs vivants des contes et chants à la fois rythmés et enjoués de sa Grand-Mère et de sa Mère d’abord, puis de musiques et chansons arabes, kabyles et françaises qui ont imprégné durablement son adolescence.

A l’âge de la maturité, la fibre musicale se réveille subitement, faisant naître des idées inattendues : ce fut le cas de ce chercheur-essayiste, partant d’une simple intuition, va aboutir à l’élaboration d’un projet précis, jamais entrevu auparavant et dont la réalisation consistera à valoriser, sur nouveaux frais, le patrimoine littéraire poético-musical spécifique à l’Afrique du Nord ; il s’agit alors de produire des matériaux intellectuels et scientifiques visant à mieux défendre nos identités nationales, longtemps stigmatisées voire même niées par l’idéologie sectaire panislamique et panarabe et par l’idéologie coloniale  raciste.

Sur cette problématique on lira avec profit dans l’ouvrage de cet auteur, « Aux origines du déclin de la civilisation arabo-musulmane ou les sources du sous-développement en terres d’islam », des pages roboratives. Dès le chapitre I, pages 46-51, constitué de six thèmes sélectionnés avec une ambition : celle de suggérer d’emblée un éclairage préparant lectrices et lecteurs à mieux comprendre les causes complexes du déclin du monde arabo-berbéro-musulman.

En outre, en ce chapitre, est mis en exergue comme premier thème : la terminologie musicale maghrébo-andalouse (une terminologie à adopter au lieu et place de celle, fallacieuse : musique arabo-andalouse) : car la terminologie novatrice proposée reflète davantage la spécificité des réalités historiques, politiques et culturelles du Maghreb.

Plongé dans un riche héritage méditerranéen ancestral, la conscience politique de Rachid Aous s’aiguisera surtout durant la lutte de libération nationale pour arracher l’indépendance politique et sociale de l’Algérie. Cette conscience lui permit de développer une compétence d’ethnomusicologue, éloignée de sa formation de base en économie et en finance internationale. Cette compétence supplémentaire s’est imposée, après de longues recherches académiques, guidées par l’intérêt de trouver d’autres pistes en vue de mettre en valeur le génie, trop souvent ignoré, des peuples maghrébins.

Le verbe haut, sans fard ni artifice, ne serait, peut-être, que l’expression d’une forme de discipline manifestée pour assurer au débat, un plus d’efficacité et d’éviter, le cas échéant, de rompre le charme oratoire de Rachid Aous. On se rend compte, rapidement, de la matrice affective et intellectuelle dans laquelle cet esprit clairvoyant s’est construit sous l’influence d’une triple culture : berbère, arabe et française.

Ces cultures le marquèrent, au fer rouge. Elles sont une sorte d’hymne et une ode à la liberté, à la recherche de vérités non fondées sur certitudes superficielles. Sa conscience se bonifie par des lectures cadrant ses legs culturels et sociologiques traditionnels, les enrichissant par un travail de contextualisation historique et par un comparatisme avec d’autres civilisations : cela lui permit de mieux percevoir les immenses complexités sociétales et les origines de tant d’injustices et d’inégalités honteuses à travers le monde : deux objets de réflexion sur lesquels il s’est beaucoup interrogé.

Animé de convictions tissées par le bon sens, par une éthique de vie, une dense expérience professionnelle, mais aussi par un idéal humaniste, un militantisme syndical et politique et des lectures qui forgeront sa force. Celle-ci sera son fanion, son étendard, une arme, mais surtout une fierté assumée.

Elle s’incrusta, comme une voilure autour de son âme. Sous l’éclairage d’une raison critique créatrice, il est constamment préoccupé du mot juste à employer pour défendre ses idées. Il se fait connaitre par l’originalité de sa sagesse intellectuelle, capable d’extirper la lumière de l’opacité des mystères politiques et religieux. Chercheur tenace, Rachid Aous, parcourt les allées sombres de la longue histoire des hommes et d’événements contemporains obscurs, pour élucider, autant que faire se peut, les aléas et les ténèbres qui entravent l’imagination créatrice, ce qui a pour conséquence de réduire les capacités d’atteindre des vérités libératrices. Son pragmatisme abreuve sa raison d’analyses critiques et autocritiques, septique et laïc, son objectif principal est de servir les intérêts légitimes de ses compatriotes.

Rachid Aous, se consacre donc à la sauvegarde de la dignité humaine et continue d’animer ses écrits de valeurs donnant sens à une vie, tout en demeurant fidèle aux idéaux de justice et du respect des altérités culturelles. Par exemple, il s’inspire d’une belle exhortation de Che Guevara dans laquelle celui-ci affirmait : « On a le droit de se tromper sur tout sauf de ne pas être du côté des opprimés ».

Il reste donc sensible au sort de tous les « damnés de la terre », titre du livre emblématique de Franz Fanon. Féru de connaissances éclectiques, il se place dans la lignée de penseurs tels que Franz Fanon, Aimé Césaire et Mohammed Harbi, dont leurs réflexions portent, pour l’essentiel, sur l’immense problématique de la domination et de la violence coloniales. Il reste bien entendu reconnaissant et admiratif à l’endroit d’autres penseurs de grande envergure, à l’instar d’Ibn Rochd (Averroès), Pierre Vidal-Naquet, Pierre Bourdieu et Michel Foucault, souvent cités dans ses écrits.

Né le 11 février 1944 à Koléa, ville située au nord-ouest d’Alger, Rachid Aous s’est très tôt formé au métier de banquier, en se spécialisant en relations internationales interbancaires. Faisant partie d’une élite rare dans une Algérie indépendante, mais avec si peu de ressources humaines intellectuelles expérimentées.

Tout en s’engageant dès septembre 1962 dans le militantisme syndical (UGTA), concomitamment il occupa des postes de hautes responsabilités, s’impliquant, avec la fougue des novices, à promouvoir une algérianisation de cadres au sein d’un système bancaire algérien naissant, mettant ainsi en place de solides structures modernes et performantes ; le but étant de contribuer à propulser le pays vers plus d’indépendance endogène, économique et sociale.

L’attachement à son pays libéré, l’ardeur au travail, sans compter son temps, sans se plaindre, l’esprit de droiture et des valeurs humanistes en bandoulière, il s’était tourné vers l’avenir, décidé à apporter sa contribution pour forger un Etat démocratique. Les pouvoirs politiques postindépendance de l’Algérie ont déçu les espoirs d’une jeunesse qui s’était lancée, corps et âme dans la construction du pays, laissé en quasi-ruine par le colonialisme. Des espoirs pervertis par une politique idéologique, loin des attentes d’un peuple assoiffé de reconnaissance, de savoir, de modernité, de paix et de liberté. La personnalité du peuple algérien fut muselée, ouvrant la voie aux idées obscurantistes arabo-islamiques, légitimant en particulier les violences sacralisées.

Ces idées ont été systématiquement entretenues par des discours officiels démagogiques, relayés par les médias serviles aux ordres des gouvernements établis. En 1978, la rupture était inéluctable face aux orientations politiques aventureuses de Ben Bella, lesquelles s’aggraveront sous le règne de Boumédiène. L’exil en France s’impose, car il avait besoin d’un espace de liberté pour continuer à œuvrer dignement, au service des intérêts légitimes du peuple algérien.

Rachid Aous créa, en 1996, en France, les éditions El-Ouns, puis les Patriarches-Dâr al-Uns. Depuis 2004, il développa la collection « Littératures maghrébines ». Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et de nombreux articles académiques, la plupart ayant trait au déclin de la civilisation arabo-musulmane et à la valorisation du patrimoine spécifique algéro-maghrébin, non réductible à l’islam doctrinal ni à la langue arabe littéraire : autrement dit, sur ce dernier aspect, il défend l’exigence pédagogique vitale d’enseigner prioritairement, au sein de l’ensemble du système éducatif, les langues maternelles (c’est-à-dire les langues berbères et arabes parlées ou darija).

Il s’est de plus spécialisé en culture judéo-arabo-berbère. D’où sa première œuvre : Les Grands Maîtres Algériens du Cha’bî-Melhûn et du Hawzi, publiée en 1996. Il s’agit d’un ouvrage collectif novateur dont il a conçu le projet et sa réalisation. Il se distingue, cependant, par son livre phare publiée aux éditions « Les patriarches Dâr al-‘Uns » en 2009, sous le titre très évocateur déjà cité : « Aux origines du déclin de la Civilisation arabo-musulmane ou les sources du sous-développement en terres d’islam ». Cette publication sera désormais rappelée sous le mot Essai. Notant que cet Essai illustre bien son engagement politique et culturel, lequel nécessita au préalable presque une vingtaine années de recherches fondamentales.

Essayons de résumer la pensée de Rachid Aous, telle qu’elle apparaît dans son Essai : une œuvre testament. Nous relatons, simplement notre lecture sans juger ni critiquer les principes qui y sont énoncés, surtout en matière de théologie et de philosophie. Nous nous limiterons à dire notre compréhension de quelques thèmes importants traités dans cet Essai, alors que nous aurions aimé participer davantage aux débats, en allant plus loin dans l’examen d’autres sujets foisonnants, impossibles à examiner ici, faute de place. Nous nous contenterons d’énumérer quelques idées audacieuses exposées par cet auteur.

Rachid Aous s’est fait un devoir de nommer les causes structurelles ayant engendré les violences endémiques et concomitamment les multiples misères culturelles, sociales et scientifiques qui en découlent, notamment en pays où l’islam arabo-musulman est dominant. Il dénonce aussi la pusillanimité des classes dirigeantes et étrille les élites soumises, dans leur grande majorité, à l’ordre national et international, exploiteur et prédateur.

Il souligne aussi l’incapacité du monde arabo-musulman à mettre en œuvre une politique de développement endogène pérenne, seul projet de nature à lui garantir une réelle souveraineté économique et politique. Il attire également l’attention sur les illusions aliénantes qui renforcent de facto l’idéologie musulmane, celle de l’islam doctrinal obscurantiste pesant de façon mortifère sur les mentalités en culture arabo-berbéro-musulmane en particulier ; au regard de ses conséquences délétères, il en est de même du prétendu Ijtihad/Réformisme censé régénérer les sociétés musulmanes et de la stupide sacralisation de la langue arabe dite coranique.

Tous ces maux et cette incapacité à sortir du monde des illusions et des superstitions religieuses ont pour causes premières les trois facteurs suivants, consubstantiels l’un de l’autre : a) l’influence du dogme islamique rétrograde et inégalitaire, b) la corruption systémique prédatrice ; c) les pouvoirs politiques profanes et religieux totalitaires et illégitimes. L’auteur pose, néanmoins, un diagnostic déterminant selon lequel les dogmes islamiques sont les principaux facteurs de sclérose des sociétés arabo-berbéro-musulmanes et du monde arabo-musulman, sachant que parmi ces dogmes, celui du « Qoran incréé » est le plus mortifère. Ce dogme sera davantage approfondi en conclusion.

Révolté par ses tragiques constats, il prend appui sur ce que la longue durée de l’histoire du monde musulman peut nous enseigner, pour verbaliser des propositions d’action en vue de se donner une véritable chance de se libérer de la chape de plomb idéologique islamique ; car celle-ci annihile l’énergie créatrice de la majorité des populations musulmanes.

Quand Rachid Aous critique des versets coraniques dont la littéralité, pour lui, est inacceptable, par exemple en matière d’inégalité de droit entre êtres humains, c’est pour mieux déconstruire la légitimité de ces versets et pour une éducation éclairée laïque, mais aussi pour mieux délégitimer l’apologie défensive des exégètes musulmans obtus et rétrogrades. Cette méthode critique créatrice est appliquée à chaque sujet qu’il examine, espérant, au bout du compte, que les obstacles idéologiques islamiques se dressant contre l’émancipation des peuples musulmans, rencontrent une large proportion de citoyennes de citoyens décidés à se séparer de cette idéologie délétère et terroriste.

Il ne se contente donc pas de faire un simple constat de faits, qui seraient sélectionnés arbitrairement pour « dénigrer » l’islam, selon les malveillants ne supportant pas la moindre critique de la doxa islamique. Or dénoncer, en l’espèce, des versets du Qoran, que le bon sens et une raison éclairée rejettent, ne relève ni de la haine de soi ni d’un comportement stupide de dénigrement ; bien au contraire, cela participe d’une volonté d‘accroître un plus grand nombre de consciences libératrices, capables de mettre fin aux délitements sociétaux, culturels et politico-économiques : pour ne citer qu’un seul autre exemple, déconstruire l’ethnocentrisme culturel arabo-musulman porteur également de tant de désastres. Dès lors, celles et ceux qui ignorent, de façon délibérée, les plaies monumentales induites directement par ce type d’enfermement culturel ethnocentrique sont jugés, sévèrement par l’auteur, comme des irresponsables, voire des criminels.

C’est pourquoi il préconise dans sa lancée des solutions que je résume en quelques mots : la rupture avec les dogmes islamiques aliénant la liberté de la pensée et qui fossilise l’imagination critique créatrice, depuis plus de mille ans.

Sur les aspects ci-dessus mis en exergue, plusieurs penseurs du passé et contemporain ont formulé de nombreuses critiques sur les dogmes islamiques, mais celles-ci n’entrainèrent aucune réforme positive.

D’entre les penseurs contemporains, citons l’exemple de Mohamed Arkoun, qui avait émis de sérieuses critiques sur les effets mortifères de ces dogmes, mais ne reçut que des quolibets des cerbères de la dogmatique islamique. Et pourtant, cette personnalité n’avait pas su tirer les leçons de ses propres critiques, en sorte que celui-ci fut durement interpellé par Rachid Aous (voir Essai, Chapitre V, p. 239-254), d’autant qu’il n’ignorait point la position sectaire des Fuqahâ et Ulamâ’, à savoir : « Pas de réforme du Coran ! Le Coran est un tout divin, disent ces savants musulmans : si on touche à un mot, on change la nature du message d’Allah ».

En effet, en examinant rigoureusement l’histoire du monde arabo-musulman et ses pratiques politico-culturelles, économiques et sociales sur les dix siècles passés, on peut déduire qu’il ne sert à rien de ménager ces cerbères. Disait-il. Persister à croire possible (ce qui fut le cas de Mohammed Arkoun) de dialoguer honnêtement avec ces militants organiques de l’islam obscurantiste, c’est tromper son public et se leurrer soi-même. De ce constat historique, L’auteur développa une conviction solidement établie. Rachid Aous déduit, alors, qu’il convient de mener frontalement un combat d’idées, sans concession, contre les gardiens du dogme islamique.

Reste encore à préciser en quelques mots l’expression-concept « Rupture radicale avec le dogme islamique ». Le dogme du Qoran incréé est le pire des dogmes islamiques ; Rachid Aous explicite, en plusieurs endroits de son Essai (cf. notamment p. 117-176) pourquoi il est vital d’accélérer cette « Rupture… ». Il  affirme que c’est l’unique moyen pacifique auquel il faut recourir pour se donner une chance de sortir notamment les peuples arabo-berbéro-musulmans de l’enfermement idéologique de l’islam doctrinal. A ma connaissance, hors de Rachid Aous, personne à ce jour n’osa un tel diagnostic, sur les causes du déclin du monde arabo-musulman.

Dans un monde trouble et dépressif où l’obscurantisme semble l’emporter sur la raison ; où les libertés humaines reculent face à l’autoritarisme et au totalitarisme des pouvoirs politiques justifiant, cyniquement, cet état de fait comme un mal nécessaire en pays arabo-musulmans et berbéro-arabo-musulmans. Ses recherches lui permirent d’accumuler un solide savoir historique l’incitant à croiser le fer avec tous ces pouvoirs illégitimes et prédateurs, et entreprendre un combat d’idées, public, sans s’abriter derrière une pensée euphémique.

Pour chaque thème traité, ses critiques sont accompagnées d’un argumentaire démonstratif, laissant aux lectrices-lecteurs et aux auditrices-auditeurs d’apprécier ou pas la validité de ses écrits et propos.

Alors résumons, en guise de conclusion, de façon aussi synthétique que possible, les principales distinctions théologiques, philosophiques et de droits islamiques (Chari’a) relatives à deux dogmes ayant marqué au fer rouge la culture arabo-musulmane : celui  du Qoran créé et celui du Qoran incréé, sur lesquels on peut lire dans son Essai des analyses plus approfondies (les pages 132-141 sont consacrés à ces deux dogmes ; elles intègrent aussi le concept de l’I’djâz ou le mythe de la perfection littéraire du Qoran. Mais retenons d’abord que les partisans du Qoran créé ou du Qoran incréé reconnaissent de concert le Qoran comme le texte sacré des Musulmans, qui porte la parole de Dieu, transmise au Prophète Mohammed par l’Ange Gabriel. Ces dogmes transportent néanmoins des différences irréconciliables explicitées ci-après.

1- S’agissant du Qoran créé, il fut imposé et prêché en chaire dans toutes les mosquées sur ordre du Calife abbasside Al-Ma’mûn (813-833) ; cet ordre a pris la forme d’une inquisition (Mihna en langue arabe) : il fut entériné par les deux Califes abbassides qui lui succédèrent : al-Mu’tasim (833-842) et al-Wâtik (842-847). Du point de la théologie et du droit musulman comme sur la raison de catégorie « philosophie apologétique », le cœur nucléaire du dogme Qoran créé repose sur le concept du Libre-arbitre, tel qu’on le comprenait au début du IXème siècle. L’entendement de ce Libre-arbitre était déjà un progrès de la raison éclairée en ce siècle, en comparaison du Qoran incréé, fondé sur le concept de la Prédestination, celui-ci instaurant drastiquement et jusqu’à aujourd’hui, en théologie et en droit musulmans, l’interdit pour chaque musulman de pousser trop loin la question du comment, car quiconque prend le risque d’enfreindre cet interdit devient passible de  l’accusation d’hérétique et donc d’une condamnation à mort. Nous préciserons quelques autres aspects délétères du Qoran incréé, au point 2- ci-dessous.

Revenons au Qoran créé pour souligner qu’il ne sera prêché que durant moins de quarante ans. Autrement dit, les idées rationalistes du courant mu’tazilite (Ceux qui ont fait scission) n’eurent les faveurs que des trois Califes cités au début du présent alinéa ; mais ces idées tombèrent vite dans un quasi-oubli. En effet, ce courant de pensée ne laissa aucune trace de transformation positive sur les mentalités de la masse des croyants musulmans, car la plupart des croyants étaient avant et après l’échec total de ce dogme, sous l’influence conservatrice des clercs conservateurs de l’islam : ces Clercs devinrent plus sectaires et revanchards suite à l’instauration du dogme Qoran incréé, en 852.

2- Concernant le Qoran incréé, il est important aussi de savoir : a- que ce dogme a été imposé par la violence sous le règne du calife abbasside al-Mutawakkil et sous l’impulsion du théologien conservateur Ibn Hanbal ; b- que ce règne constitue le point de départ de l’affaiblissement du califat abbasside, puisque  al-Mutawakkil doit son accession au sommet du pouvoir gouvernant l’ensemble des communautés musulmanes, aux janissaires qui assuraient sa protection et qui ont participé de façon déterminante à sa cooptation, comme un nouveau type de calife abbasside, dont l’autorité sera désormais réduite à la fonction d’une simple représentation symbolique.  Dès cette époque, la centralité politique du Califat arabe, reconnue par la umma islammiya (littéralement : La Communauté musulmane, entendue au plan mondial) commence à se fissurer. Cet affaiblissement du monde musulman ira s’aggravant jusqu’à la destruction radicale de cette centralité politique, suite à l’émergence de deux autres Califats : celui des Fatimides en l’an 909, avec comme première Capitale Raqqada en Tunisie, puis au Caire, et celui Des Omeyyades d’Occident en l’an 929 avec pour Capitale Cordoue ; c- que depuis 852 jusqu’à aujourd’hui ce sont les normes obscurantistes induites du Qoran incréé qui structurent tous les corpus, théologiques, d’exégèses du Qoran et du droit islamique. Plus grave encore, ces corpus seront les points d’appui utilisés pour forger, par différents biais biens connus, les réflexes mentaux conservateurs et rétrogrades de la majorité des Musulmans. Si on y ajoute la crainte de cette majorité musulmane face aux féroces répressions qu’ils subiraient de la part des militants organiques (Gramsci) de l’islam et des électrons fanatiques violents, ainsi que des répressions pratiquées par les pouvoirs politiques dits « profanes », au cas où ils oseraient refuser publiquement l’ordre fascisant politico-obscurantiste sous lequel ils étaient et sont toujours contraints de vivre, on peut alors comprendre d’où provient une des sources ayant entrainé l’état d’immobilisme, de fragilisation et de délitement des sociétés arabo-musulmanes et berbéro-musulmanes notamment.

Voilà pourquoi s’impose l’urgence d’une rupture radicale avec le dogme du Qoran incréé, source déterminante de l’idéologie islamique obscurantiste, depuis environ dix-siècles, dont il est impossible d’ignorer les désastres moraux, culturels et matériels que cette idéologie a engendrés en culture arabo-musulmane, et sur une si longue durée. Nommer clairement cette monstrueuse idéologie islamique comme l’ennemi principal des peuples musulmans est un des moyens pacifiques capables de tarir cette source mortifère. S’acharne à dénoncer, Rachid Aous, avec véhémence, dans toutes ses interventions politiques, littéraires et philosophiques.

Certes, il ne peut pas y avoir de rupture, même pacifique, sans douleurs et des révolutions intellectuelles sans la rupture avec les préceptes de l’ancien monde. Rachid Aous, n’a pas tort de rester sur sa position généreuse et pacifique, mais la profusion des faits invivables des peuples aux abois, englués dans des misères chroniques, auront-ils raison, de ne pas avoir cette même patience, pour engager une révolution intellectuelle violente ?

Abdelaziz Boucherit