5 décembre 2022
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La seconde république algérienne sera laïque ou ne sera pas

REGARD

La seconde république algérienne sera laïque ou ne sera pas

Dès qu’on aborde ce sujet, un mur s’élève devant nous, une citadelle fortifiée. Pourtant, beaucoup devraient ouvrir un dictionnaire avant de se réfugier derrière une porte blindée, prêts au combat contre une menace qui n’existe pas. Non seulement la laïcité n’est pas l’ennemie de la religion, mais au contraire, elle la préserve d’une grande marginalisation que la marche du monde lui impose. 

Sa disparition, nous ne la souhaitons pas si la raison revient et que le mur s’écroule. Mais il faut qu’ils se rendent compte que bien d’autres murs, considérés comme bien plus puissants, se sont écroulés. Et plus ils eurent la certitude de leur puissance et de leur vérité immuable, plus la chute fut fracassante.

Nous sommes très patients mais épuisés d’expliquer depuis des décennies que la laïcité n’est pas le souhait de faire disparaître la religion. C’est une interprétation erronée, car elle a protégé les religions européennes à un moment où elles avaient un genou à terre et que les mouvements anti-religieux voulaient qu’elle en mette deux.

Il n’y a pas plus sourd que celui qui ne veut rien entendre, dit le dicton. Eh bien nous aussi nous avons la force puissante et persévérante à vouloir convaincre. Nous n’y voyons aucun intérêt pour nous-mêmes à remplacer une vérité par une autre, nous ne sommes pas menacés par l’histoire alors que la religion risque très lourd.

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Il faut donc faire un tri entre ceux pour qui il n’y a aucun argument qui puisse transpercer la muraille de l’esprit et les autres. Il y a effectivement ceux qui ont, malgré tout, gardé dans leur esprit la religion de nos grand-parents et qu’ils avaient su, dans un premier temps, l’adapter à leur époque, au monde et à ses connaissances.

Ceux-là, on peut encore ouvrir le débat avec eux et les ramener à ce qu’ils étaient lors de leur formation durant leur jeunesse. Ils sont minoritaires ? Si le lecteur me rétorque cet argument, je le renvoie aux réseaux sociaux, là où la liberté de parole exulte. Hélas, avec souvent un anonymat dû à la très grande terreur pour le risque qu’ils prennent. 

Il est impossible que ce pays continue à ignorer sa seconde face cachée, son monde parallèle et le cri des jeunes (et des moins jeunes), dissimulés dans l’intimité de leur chambre ou de leur smartphone et ordinateur. C’est impossible qu’il n’y ait pas un jour, une explosion massive pour libérer cette face cachée, celle du  Dark-Algérie.

Reprenons notre bâton de pèlerins infatigables et rappelons-leur ce qu’ils savent déjà et qu’ils ont mis en friche. Commençons par un malentendu de l’histoire pour un mot qui fait peur, laïcité, et que certains pensent être l’ennemi absolu de leur foi.

Le malentendu originel

C’est lors de la révolution de 1789 que le clergé a pris un gros coup sur la tête. Mais le mot laïcité n’existait même pas et la quasi-totalité des élites, donc à de rares exceptions, n’avaient pas une intention guerrière envers la tradition de la foi.

Certes, le souffle du siècle des Lumières qui fit sortir les populations des ténèbres du Moyen Âge, était porté par l’explosion des philosophies et des sciences. Parmi les causes du basculement, la révolution copernicienne qui a mis à mal les théories de la pensée catholique et son interprétation du monde.

C’est donc par l’émergence de la raison, placée au sommet de la réflexion humaine, et de l’une de ses conséquences, soit la méthode expérimentale, que tout cela a eu lieu. Dès lors, c’était à celui qui affirmait l’existence d’une chose de la prouver.

Mais c’est aller vite dans le résumé de l’histoire car un siècle auparavant est né, en Italie, un mouvement qui s’est étendu à toute l’Europe et qui allait donner des frissons aux dogmes établis, soit l’humanisme.

Mais qui a développé ce mouvement et lui a donné toute son ampleur ? Eh bien, ce qu’oublient beaucoup de gens, ce sont de nombreux d’hommes d’Église, ou étant passés par la formation de l’Église, même s’ils n’étaient pas les seuls. Quelle catégorie de la population pouvait compter plus de personnes instruites ?

Ils ont voulu, confrontés à la dérive catastrophique des autorités catholiques, qui s’étaient laissé aller jusqu’à la débauche et au péché, remettre le message originel des textes dans la réalité de ses prescriptions. Même si cela faisait des siècles que les pratiques de l’Église tournaient radicalement le dos aux évangiles, le siècle des Lumières a réveillé beaucoup de ses élites à l’idée de donner une nouvelle direction à la foi.

Puis, un autre souffle, concomitant au XVIème siècle, le siècle des arts, allait définitivement lever les ténèbres et contrer les mensonges de l’Église. Ce fut la redécouverte des textes anciens, notamment ceux des grands philosophes grecs et latins.

Et, tout d’un coup, une lumière de vérité a surgi, il y avait donc de très grandes civilisations avant l’avènement du christianisme. Le monde n’était donc pas barbare avant de recevoir la foi catholique. Le beau, la réflexion, le goût des belles œuvres, littéraires et architecturales, allaient resurgir à la mémoire des Hommes.

Cela leur paraissait subitement une évidence que l’Église catholique n’était pas ce qu’elle avait voulu faire croire, soit la lumière et la vérité apportées aux peuples. Et si nous rajoutons ce qui a déjà été dit, soit ses dérives inacceptables de débauche, nous arrivons à une explication générale.

Les Lumières n’ont donc pas voulu faire disparaître la religion mais lui donner la place spirituelle qu’elle revendique tout en refusant sa mainmise moyenâgeuse sur les esprits, par le chantage de la terreur divine, par des affirmations fausses sur l’explication des phénomènes naturels géologiques. 

Une terreur et des mensonges qui arrangeait bien les affaires de l’Église, non pas seulement pour le bénéfice de la foi qu’elle prêchait mais pour la puissance du pouvoir sur les esprits et les fortunes colossales qu’elle permettait.

Les humanistes, eux, voulaient remettre l’humain à sa place, il devait devait faire l’objet d’une attention pour lui redonner sa force créative, son libre arbitre. Et cela est considéré comme tout à fait conforme à la loi religieuse. Il n’était pas question de l’en éloigner mais de l’intégrer dans un message de respect et de liberté (une liberté vue par l’époque, il ne faut pas faire d’anachronisme en ce domaine).

Dès le départ de cette histoire, il n’avait donc jamais été question de renier, au côté de la raison, une part d’irrationnel. L’irrationnel fait partie de la nature humaine, c’est parfois son moteur pour avancer dans les rêves, les convictions et les valeurs humaines.

Le défi qui est lancé à la seconde république algérienne est donc de faire tomber une muraille qui n’a rien à avoir avec la religion de nos grands-parents. Et si ces derniers nous semblaient très éloignés de la modernité, on sentait bien que la religion était pour eux une force de conviction pour un appel à être généreux, à être d’honnêtes gens, et à promouvoir l’éducation de leurs enfants dont ils savaient et souffraient d’en avoir été privés.

Le principe de laïcité

En réécrivant ces lignes pour la millième fois, je me confronte, comme à chaque fois, à un souci. C’est tellement simple à comprendre, tellement court à dire, que je ne sais plus quoi dire d’autre et pourquoi les répéter éternellement à ceux qui refusent de les écouter ou de les comprendre.

Il suffit déjà de quelques secondes pour ouvrir le dictionnaire et lire que la laïcité n’est pas l’athéisme. Et même si ce dernier est plus qu’un droit, mais tout simplement un état, il ne peut remplacer la religion dans une constitution. Être athée n’a aucune conséquence juridique et ne constitue une menace pour personne.

Mais il faut aller légèrement plus loin que la définition du dictionnaire pour se rassurer. Les textes sur la laïcité, dont le plus célèbre, la loi française de 1905, ont voulu sortir la religion du champ public, pas la supprimer ou lui faire du mal.

Car on oublie souvent que les constitutions laïques placent immédiatement après, un verrou qui évite toute ambiguïté, celui de la liberté de conscience. La croyance reste donc une liberté fondamentale pour les individus mais ne peut trouver un champ d’application dans l’expression publique.

Cela veut dire quoi ? Rectifions immédiatement une erreur massive et continuelle (même pour certains étudiants en droit, hélas). Exclure du champ public ne veut absolument pas dire exclure la religion de sa visibilité auprès du public, c’est-à-dire dans l’espace public de la ville ou médiatique.

Il n’est pas question d’interdire les manifestations publiques de la foi, dans les rues, vestimentairement, dans les médias ou dans les paroles non politiques. Le champ public se restreint aux manifestations de la représentation du pouvoir, en premier lieu duquel se trouve l’État et ses représentants. Cette délimitation se décline également pour tous les pouvoirs locaux ainsi que pour les fonctionnaires, nationaux ou territoriaux, dans l’exercice de leur fonction. Ainsi, les lois ne peuvent faire état d’une religion pour accorder un droit ou établir une obligation.

Autrement, la « visibilité publique » de la religion n’a qu’une seule limite, celle des lois républicaines, ni plus ni moins. Avec la laïcité, on ne pourrait parler de reniement à la foi massive des Algériens qui peuvent continuer leur dévotion et rituels en toute liberté. 

La laïcité n’a jamais entièrement divorcé avec la religion

De ce côté, c’est indéniable, il y a eu une gigantesque hypocrisie de la part de la loi de 1901, car la religion catholique était majoritaire d’une façon écrasante. On lui a permis, pour ne pas choquer des millions de citoyens restés très religieux, de se « laïciser » et donc de se camoufler derrière un stratagème qui n’allait nullement l’éliminer. 

Ainsi, la république a négocié les jours d’enseignement du catéchisme dans les écoles publiques. Elle a fait coïncider les jours ferries et les vacances scolaires avec les fêtes catholiques. La France fête Noël, Pâques et bien d’autres évènements religieux par de grandes manifestations, justifiant les jours fériés et les vacances scolaires.

Elle a gardé le rite du poisson le vendredi, dans les cantines, la galette des rois et le sapin de Noël. Le maître d’école républicain avait gardé des pans entiers des postures religieuses, comme l’estrade qui rappelle la hauteur du curé face aux fidèles, la leçon de morale (inspirée de la religion) qui débute le cours. Et plus insidieux, le mariage républicain qui prend une forme solennelle, déclinée du rite du mariage religieux. On se présente humblement devant le maire comme on se présenterait  devant Dieu en montant vers l’hôtel de l’église et recevoir sa bénédiction. 

On ne se marie pas en signant dans un bureau, devant un fonctionnaire qui vous fait signer des papiers, pourtant c’est un acte civil, important pour le couple mais tout autant que les autres actes civils pour le droit. Il y a bien une volonté de continuer un rite qui rappelle celui des racines religieuses.

Mais plus encore, la république a trouvé le moyen très simple de financer la religion. C’est dans l’idée, d’ailleurs légitime et défendable, de préservation des monuments qu’elle considérera certains monuments hérités de la religion, comme les églises et cathédrales, comme des œuvres d’art, des identifiants de la culture. Et c’est à ce titre que les subventions publiques dérogent au principe de laïcité.

La religion musulmane est loin de s’inquiéter de l’ostracisme que lui ferait subir la laïcité. Elle trouvera les mêmes voies et moyens de continuer à être la marque principale de la société algérienne, dès lors qu’elle ne renie pas les autres. Personne ni aucune doctrine n’a l’intention de lui enlever cette place qui n’est pas de l’ordre de la politique à la restreindre.

Autrement dit, il y a encore beaucoup de marge dans la notion de laïcité, notamment par son hypocrisie. Il en faut un peu pour assurer l’équilibre général de la république, je sais bien. Mais une hypocrisie qui ne détruit pas la laïcité, seulement lui permet un peu de souplesse. Je suis heurté par cette hypocrisie mais je ne suis pas seul au monde.

On lui demandera seulement de prendre sa place, toute sa place, c’est-à-dire celle réservée au culte et financement privé par ses adeptes, sans interférence avec l’État ou les autres identifiants du pouvoir public. Au premier rang duquel se trouve le pouvoir législatif, celui qui fait les lois républicaines. 

Par conséquent, la religion n’a aucune place dans la constitution.

La laïcité est un rempart pour les religions

C’est maintenant le moment d’arriver à la plus grande des méprises, due à l’inculture et, surtout, à la mauvaise foi (entendue dans son sens autre que religieux).

En sortant la religion du champ public, donc de la constitution, la laïcité permet à une religion de ne pas être placée sous l’hégémonie d’une autre doctrine. Et là, je sens qu’on arrive au point de rupture, celui qui fait immédiatement hurler nos contradicteurs et nous jettent à la figure toutes sortes de mots comme celui de mécréants, d’apostats et beaucoup d’autres gentillesses.

Comment justifier une constitution qui renie sa propre prescription de la liberté de conscience ? L’article 2 institue l’Islam comme religion d’État mais, plus loin, l’État garantit la liberté de conscience.

À chaque fois que je lis cette incongruité, je me demande si j’ai vraiment fréquenté les études de droit constitutionnel ou compris quoi que ce soit à la langue française ou à l’histoire.

Garantir la liberté des consciences et instituer une religion d’État c’est comme dire à quelqu’un « Tu es libre de tes opinions, mais tu n’as pas le droit constitutionnel d’en exprimer qui soient contraires à celles de l’État ».

Dans ce cas, ai-je le droit de me réclamer Algérien ? Que fait-on donc des dizaines de milliers d’Algériens qui se disent athées dans l’autre Algérie, celle des réseaux sociaux. Et que fait-on de nos compatriotes qui ont la foi catholique, protestante ou autre ?

Ils sont libres ? C’est la plaisanterie habituelle qu’on me ressort toujours au mois de ramadan.

En conclusion, la seconde république doit mettre fin à cette anomalie qui remettra la religion dans sa place légitime, c’est-à-dire dans les consciences privées et le financement exclusif par les adeptes de ses manifestations et rites.

La seconde république ne sera qu’un mythe si elle ne s’attaque pas à ce problème, profondément tabou dans la société algérienne.

Pour ma part, je souhaiterais au moins qu’on revienne, c’est un minimum, aux textes religieux qui font de cette religion un lien direct et personnel avec la puissance divine. Et qu’on retrouve la sérénité de la religion de nos grands-parents qui, tout en nous engueulant et nous sermonnant, n’avaient jamais eu cette idée de nous exclure de la communauté algérienne ni de nous faire du mal.

Tout au plus, nous menaçaient-ils du courroux de l’enfer, toujours avec une tendresse qui était certainement, la marque de leur éducation humaine et religieuse.

Par la laïcité, nous ne voulons pas l’exclusion de la religion mais au moins le retour de ce sourire menaçant de nos grands-parents. Et, à mon souvenir, ils n’étaient ni athées, ni Suédois, mais profondément Algériens, de cette terre qui est la nôtre, promise à toutes les différences.

Il est temps que cette promesse se réalise.

Auteur
Boumediene Sid Lakhdar

 




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