4 décembre 2022
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L’affaire Émir Abdelkader ?

TRIBUNE

L’affaire Émir Abdelkader ?

En principe, une telle affaire ne s’aborde pas dans ce genre de chronique, surtout par les temps qui courent ? …

Ok, mec ! Mais enfin, c’est l’actualité, la douloureuse et significative actualité. Bien entendu, il ne s’agit pas d’attiser les tensions mais de poser un principe sacro-saint, celui de la liberté d’opinion et de pensée. On l’aura deviné, c’est ce qu’on appellerait «l’affaire Nordine Aït Hamouda», cette histoire qui aiguise des passions et recuit des haines tenaces. Incroyable, le niveau de véhémence que l’on peut atteindre dans ce pays ! On reproche au fils du colonel Amirouche de parler d’Histoire sans être historien. Cet argument, souvent utilisé par des profanes qui eux-mêmes s’exonèrent de la règle, on l’a beaucoup entendu : « De quoi il parle, il n’est même pas historien ! Pourquoi il se permet d’avoir une opinion sur Abdelkader, Ben Badis, Messali et Boumediène.» Opinion mitigée explicite ! 
Dans l’interview accordée à la télé El Hayet TV, Nordine Aït Hamouda s’est aventuré cash sur quelques-uns de ces terrains. Mais c’est surtout, à première vue, ses propos sur l’Émir Abdelkader qui ont fait le buzz. Comment un type qui n’est pas historien peut-il se permettre de juger d’un point de vue critique une partie du parcours de l’Émir Abdelkader ?

Imaginons deux secondes que Nordine Aït Hamouda se soit rallié à la doxa qui fait de l’Émir Abdelkader un personnage sacré dont la biographie serait une sorte de livre saint, tout commentaire s’avérant blasphématoire. Dans ce cas, personne, bien entendu, ne lui aurait reproché de ne pas être historien.
Comme quoi, c’est bien le contenu de son propos qui pose problème et non pas sa compétence en matière d’histoire.

Avec sa véhémence à la limite poétique, son sens de la polémique et de la bagarre, et même de la provocation, avec son courage aussi, ce même courage qui lui a fait prendre les armes pour combattre le terrorisme islamiste pendant la décennie noire, Nordine Aït Hamouda a exercé un droit élémentaire, celui de donner son interprétation de faits historiques qu’il a puisés chez des historiens. Il n’a pas besoin d’être historien pour avoir une opinion sur un fait d’histoire. Il est indispensable, par contre, d’être historien pour établir un fait d’histoire.

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L’Émir Abdelkader qui a beaucoup inspiré les auteurs. Sur une dizaine d’ouvrages, essais et romans, dont je dispose, sept sont écrits par des non-historiens. Tout citoyen a le droit d’avoir une opinion sur des personnages historiques et de l’exprimer. À plus forte raison lorsqu’ils sont comme Nordine Aït Hamouda des hommes politiques, lesquels ont coutume, sous toutes les latitudes, d’interpréter les faits historiques en fonction de leur vision du monde.

En France, les biographies de personnages historiques sont souvent rédigées par des politiques ou bien des hommes ou femmes de média sans que ce soit nécessairement des historiens. Et l’appréciation que l’on porte sur ces personnages est libre. Ce serait remplir les prisons si on devait y jeter tous les Américains qui considèrent que Lincoln est un traître pour avoir aboli l’esclavage.

Combien faudrait-il de geôles en France pour y mettre tous ceux qui reprochent à de Gaulle d’avoir « vendu l’Algérie aux Arabes » ? Et si l’on faisait des procès à ceux qui estiment que Robespierre ou Napoléon ont trahi la Révolution, française, il faudrait réquisitionner des stades en guise de prétoires. Et que dire encore de ceux qui, au Royaume-Uni, déclarent que Margareth Thatcher fut une véritable calamité ? Devraient-ils être poursuivis ? Et Franco en Espagne, dont on débarrasse le pays de tous les symboles qui le rappellent ? Les exemples de la libre interprétation citoyenne de l’Histoire sont légion dans tous les pays du monde.

Ce qu’affirme Nordine Aït Hamouda n’est pas de son invention. Il le reprend des historiens. L’Émir Abdelkader a combattu héroïquement la France pendant 17 ans, après quoi, il a accepté de déposer les armes et de trouver un terrain d’entente avec les colonisateurs.

Ça, ce sont les faits historiques bruts. Après, vient leur interprétation. Les historiens favorables à l’Émir soutiennent qu’il a accepté cette forme de reddition pour épargner la vie de ses combattants après avoir été trahi par les circonstances et le lâchage de ses alliés de l’Ouest, ce qui rendait le rapport de force trop inégal. Arrêter le combat était alors pour lui la décision la plus sage.

D’autres pensent, au contraire, que dans la tradition de la résistance algérienne demeure une valeur toujours enseignée à ce jour, et qui se résume dans le sacrifice suprême, celui auquel n’a pas consenti l’Émir.

L’Émir Abdelkader est un grand homme. C’est une évidence. La façon dont il a été accueilli en Europe lors de son captivité en France – car c’en est une – le montre sans ambages.

En Angleterre, en France, les hommes politiques, les journalistes, les intellectuels de l’époque lui ont trouvé des qualités d’homme d’État. Son séjour à Damas et au Caire a montré l’étendue de son humanisme. Tout cela est certain. Mais l’Émir Abdelkader était un homme et il avait ses fragilités et a connu des ses évolutions.

Ainsi, sa découverte des qualités de l’Occident l’a sorti d’une forme de conservatisme obsidional. C’était un homme qui n’a jamais demandé à faire la guerre. Il l’affirme lui-même. Elle s’est imposée à lui. Le malentendu n’est pas de son fait. Il a vécu sa riche vie d’homme d’exception.

Le malentendu vient de ceux qui veulent faire de cet homme, qui s’est toujours revendiqué comme un mortel, un nom oint de divinité.

(*) Cette chronique, parue dans l’édition de ce dimanche du quotidien Le Soir d’Algérie, est publiée avec l’aimable proposition de son auteur.

Auteur
Arezki Metref (*)

 




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