4 décembre 2022
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Le mal des sciences sociales et humaines en Algérie et les moyens d’y remédier

DECRYPTAGE

Le mal des sciences sociales et humaines en Algérie et les moyens d’y remédier

Le texte qui suit est un rapport que j’ai adressé, de plein gré, à Monsieur le Ministre de l’Enseignement supérieur et de La Recherche Scientifique en août 2021. L’ayant lu attentivement, Monsieur le ministre n’a pas manqué de me convier à prendre part à un Workshop sur «La promotion des sciences humaines et sociales en Algérie», Workshop qui sera organisé  et animé  par et dans les locaux de  l’ATRSSH (l’Agence thématique de Recherche en Sciences Sociales et Humaines) dont le siège vient d’être transférer  de Blida à Constantine, Pôle universitaire Constantine3- Ali Mendjeli. (https://www.atrssh.dz). 

La DG-RSDT dont dépend l’ATRSSH a chargé M. Le nouveau directeur,  Youcef  Aïbèche, qui succède à M. Chakib Benafri, « d’entamer les préparatifs pour l’organisation d’un Workshop sur la promotion de la recherche en Sciences Humaines et Sociales. »( Octobre 2021). Mon rapport, rédigé en août, tombe à point nommé, et pourrait peut-être,  dans ce contexte, contribuer au relèvement et à la redéfinition des missions imparties à ces disciplines frappées, chez nous, d’une véritable ankylose.

Cependant, et  malgré l’accueil favorable que lui a réservé M. Le Ministre, je doute fort que ce rapport puisse être appliqué, même très partiellement, sur le terrain. Les raisons en sont nombreuses, et la principale, d’entre elles, réside dans le conformisme ambiant et aussi  dans la peur de déranger les habitudes et les rentes de situations acquises depuis de longues dates.

Des constats aux causes de la crise des sciences sociales et humaines en Algérie.

Les constats

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Les SSH souffrent en Algérie de graves préjugés négatifs qui tiennent lieu à des causes multiples parmi lesquelles on en retiendra deux principales :

1. La représentation dévalorisante ou minorisée que s’en font à leur propos les pouvoirs publics depuis l’indépendance ;

2. Le culte intériorisé, et quasi absolu, que vouent nos élites politiques aux sciences dites « exactes » ( mathématique, physique, chimique, etc.) par opposition aux sciences dites « molles » .

I. Les causes et conséquences de cette représentation négative  

Les cinq points suivants  résument et les causes et les conséquences de la dégradation constante de la pensée critique en Algérie.

  1. L’Education nationale.-l’arabisation « nationalisée et islamisée » au sens idéologique le plus rétrograde, a fait de cette institution à la fois le lieu d’une reproduction  culturelle indigente et le réceptacle de tous les ratés de notre système éducatif. Cette institution tant exaltée, est pourtant le lieu d’incubation de toutes ces représentations idéologiques, de production et de reproduction de ces clichés et poncifs préjudiciables à la complémentarité des deux sciences, complémentarité ayant fait ses preuves sous d’autres latitudes civilisées. Plus grave encore, la tolérance envers la triche au BAC, jointe à la composition des sujets qui se répètent quasiment à l’identique d’une année à l’autre, permet aux mauvais élèves en géographie, histoire, éducation islamique et même en mathématiques de décrocher passablement ce diplôme démonétisé. D’après nos informations, le taux de ressemblance des sujets proposés au BAC durant ces quatre dernières années dépasserait les 60%. Cela seul explique pourquoi ceux et celles qui arrivent à l’université chaque année souffrent d’un grave déficit en matière de connaissance et d’esprit méthodique. Inversement, il en est qui, à niveau égal de médiocrité, obtiennent au BAC, une note très élevée. C’est le cas dans certaines régions  de Kabylie. C’est ce monde bigarré qui débarque annuellement à l’université et lui pose un « paquet » de problèmes d’ordre pédagogique…

Les cours complémentaires dispensés par le privé aux élèves se réduisent, eux aussi, à un enseignement répétitif, d’apprentissage par cœur où l’esprit critique et de synthèse font cruellement défaut. Le jour d’examen du BAC les élèves sont implicitement encouragés à pratiquer le copier- coller. D’où aussi le rachat des élèves qui, au lieu de 10, se voient « reçus » avec une note de 9, 5. ! Lorsque le Ministre de l’Education nationale demande aux correcteurs de faire preuve de « largesse » tout en se comportant en paternaliste envers « nos enfants », il ne faut pas s’attendre  à ce que l’Université devienne ce lieu d’excellence…L’orientation d’office ou par défaut des post-Bac au niveau passable vers les sciences sociales n’augure dans ce cas rien de réjouissant.

  1. Le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique.

C’est dans ce contexte  que ce département ministériel est devenu malgré lui le déversoir  et le gestionnaire impuissant d’un flot annuel de bacheliers « littéraires » aux notes fantaisistes, tantôt basses, tantôt élevées, mais qui donnent toutes l’apparence trompeuse de « la réussite » ou de  « l’ excellence .» Autrement dit, le legs désastreux de l’Education nationale se trouve socialement et politiquement endossé au MESRS qui n’en peut plus mais.

  1. Opposition arbitraire entre les deux espèces de sciences  dont l’une est survalorisée par rapport à l’autre ;

  2. Clivage nourri et arbitrairement entretenu entre les sciences dites exactes ou « dures » et les sciences sociales et humaines au bénéfice des premières  (à l’image de l’opposition classique entre Francophones/Arabophones).

  3. Plagiat. Le laxisme des commissions universitaires nationales (CUN) quia aboutit presque toujours à l’élévation d’une quantité  de médiocres et de plagiaires aux grades de Maîtres de Conférences et de Professeurs des universités.

Une remarque, au final, s’impose sous forme de question : peut-on dire que les sciences exactes s’en sortent mieux, en Algérie, que les sciences sociales et humaines ? Rien n’est moins sûr. Les sciences physiques, mathématiques, chimiques, mécaniques, biologiques, etc., comprennent elles aussi  des plagiaires avérés, et des handicapés culturels au sens qu’ils ne possèdent aucun capital culturel en dehors de leur spécialité étroite. Comme leurs homologues des SSH sont le produit idéologiques, même si certains d’entre eux, ont été formés dans des écoles et universités occidentales, de cette institution éducative qui n’a cessé d’effectuer sa descente en enfer.

II. Les solutions possibles

De ce qui précède, il en résulte deux questions fondamentales :a)que faire pour rompre en visière  avec la dichotomie Sciences exactes/Sciences sociales et Humaines ? 2) Comment procéder pour que cesse à jamais la dégradation constante de la production scientifique dans les domaines des SSH, dégradation qui se reflète à travers la pratique du plagiat et l’émoussement de l’esprit critique tant chez l’enseignant que chez l’étudiant ?

III. La réponse aux interrogations posées  

  1. A la question de que faire pour rompre en visière  avec la dichotomie Sciences exactes/Sciences sociales et Humaines ?, la réponse envisageable ou possible serait de traiter ces deux espèces de sciences comme deux faces complémentaires et inséparables d’un seul et même corps, comme cela s’est fait et se fait encore en Occident, en Russie, en Chine et  dans d’autres pays d’Asie du Sud- Est. Pour ce faire, il conviendrait d’introduire, dès le secondaire, dans l’enseignement des sciences sociales et humaine, des matières scientifiques qui puissent donner à l’élève une culture générale, qui, en l’occurrence, lui fait cruellement défaut à l’heure actuelle. 

L’exemple français pourrait bien être imité par nous, mais de manière plutôt intelligente, que mécanique. Il existe en effet  dans ce pays un Baccalauréat économique et social, communément baptisé Bac ES. Il est destiné aux élèves ayant un goût affirmé pour l’économie, les mathématiques, les problèmes de société ou un goût pour la sociologie et la science politique. 

 Ce bac ES englobe un tronc à toutes les séries générales ( français, histoire-géographie, éducation civique juridique et sociale, EPS, langues) et aussi des enseignements spécifiques et de spécialités correspondant à la série ES centrés essentiellement sur les sciences économiques et sociales, l’histoire-géographie, etc.

Pluridisciplinaire, ce bac ES  vise à développer chez l’élève l’esprit de curiosité ainsi que les capacités de lecture, d’apprentissage des langues vivantes et des mathématiques qu’il intègre dans ses réflexions méthodologiques. Son objectif  vise également à approfondir la culture des sciences sociales et économiques fondée sur l’esprit critique et de synthèse, cher à Ibn Khaldun et à Emmanuel Kant. Ce bac ES  intègre  aussi dans son approche pluridisciplinaire  un autre facteur capital : les principes fondamentaux de l’économie et de la gestion. (PFEG).

Or rien de tel n’existe en Algérie. Depuis l’indépendance, on a enfermé les sciences économiques  et les sciences sociales et humaines dans  la rubrique fort limitative de « filière littéraire ».

Là je rejoins et je reprends à mon compte la réflexion de mon collègue , Chakib BENAFRI, de l’Agence thématique en Sciences sociales humaines, qui rappelle et déplore  à juste titre maints déficits observés en la matière.

Il pointe du doigt les lacunes suivantes en proposant :

  1. La sortie « du cloisonnement des sciences sociales sur elles- mêmes par son ouverture à la multidisciplinarité » : 

  2.  La nécessité  d’instaurer des « diplômes, à visée professionnelle, directement liés à des débouchés sur le marché de l’emploi tels que : les loisirs, le marketing, le commerce et les banques, l’ingénierie d’information et la communication » ;

  3. « La mise en valeur de la production scientifique en ssh sur  (sic)la société algérienne dans son évolution historique pour tracer un bilan et prévoir les perspectifs du future »(sic) ; 

  4. « Prévoir pour les lycées une formation de Bac ES, puisque en Algérie on continue de considérer les sciences sociales comme une filière littéraire. » ;

  5. « La mise à l’écart des spécialistes formés en SSH des postes décisionnels au niveau du Ministère de l’enseignement supérieur » prive ce dernier du savoir-faire des experts issus de ces disciplines injustement méprisées. Le mieux serait que scientifiques et « littéraires » coopèrent et cordonnent leurs actions au service de l’Etat et des collectivités locales. »

Cela dit, la réussite d’un « mariage » bien réussi entre ces deux sciences arbitrairement opposées l’une à l’autre dépend essentiellement de la volonté de l’Etat qui, seul, peut imposer aux deux départements ministériels, à savoir : l’éducation nationale et l’Enseignement supérieur, une  concertation et une coordination permanentes, aux fins d’élaborer en commun un projet de refonte profonde du système de l’Education nationale et de l’Enseignement supérieur qui demeurent, tous deux, prisonniers de la quantité au détriment de la qualité. Dit autrement, la démocratisation de l’enseignement ne devrait point être sacrifiée sur l’autel de la quantité, mère de la médiocrité rampante…

  1. Comment s’y prendre pour que cesse la dégradation constante de la qualité de la production scientifique des SSH ?

La meilleure réponse à cette question serait de revoir  de fond en comble le contenu de l’enseignement situé en amont (l’Education nationale) en adaptant le programme éducatif national aux exigences de la vie moderne, exigences qui supposent compétitivité, savoir et savoir-faire méthodiques, approche critique et esprit de synthèse, choses qui font cruellement défaut chez nos élèves, tous paliers confondus. Une fois ces conditions remplies, l’aval ( l’enseignement supérieur) cesserait d’être le réceptacle et le gestionnaire impuissant d’une foule grandissante d’étudiants insuffisamment ou mal formés en amont.

Le plagiat ou le copier- coller qui sévit de manière incontrôlée dans nos universités en est la conséquence directe. En effet, le plagiat dédouane l’étudiant, mais aussi l’enseignant intéressé, opportuniste ou paresseux, de l’effort intellectuel de réflexion et de l’usage de l’esprit de contrôle et de synthèse. Son esprit critique s’émousse, dès lors, face à la facilité et au laxisme des autorités universitaires qui ferment les yeux sur la pratique du plagiat, de crainte d’ouvrir la boite de Pandore d’où s’échapperaient tous les maux de l’université….

De ce qui vient d’être dit, des recommandations s’imposent comme une nécessité urgente.

Les recommandations

Puisque le MESRS est tributaire d’un ensemble de facteurs qui le transcendent, et que la réforme souhaitable du système éducatif national ressort de la seule compétence de l’Etat, il revient au MESRS d’assainir le secteur relevant de ses prérogatives en prenant les mesures salvatrices suivantes :

  1. Les Commissions Universitaires Nationales (CUN). Revoir de fond en comble la composition et la compétence intrinsèque de chacun des membres de cette instance composite et aux figures parfois bien ternes. Choisir leurs membres en fonction de leur C.V. dûment attesté par des publications reconnues au plan national et international.

  2. La cooptation et le clientélisme. Ces deux traits qui ont prévalu jusqu’à ce jour au niveau de ces Commissions devraient être bannis pour céder la place aux seules compétences avérées ;

  3. La lutte contre le plagiat. Le copier-coller qui est devenu la rampe de lancement des médiocres vers les cimes de la célébrité vaniteuse, devrait passer non par la sensibilisation comme cela est indiqué dans certains  textes ministériels, mais par la sanction  exemplaire des fautifs et de tous les récidivistes… ;

  4. L’Etudiant et l’enseignant plagiaire. La sanction ne devrait pas viser uniquement l’ étudiant, mais aussi l’enseignant qui, après l’obtention de son grade,  parfois indu, de professeur, continue de publier des articles plagiés. Il y a, en effet, des enseignants qui initient sans le savoir leurs étudiants à plagier autrui !

  5. Les enseignants et les notes attribuées de manière fantaisiste Ces enseignants devraient être sévèrement sanctionnés du fait qu’ils attribuent des notes trop élevées à leurs étudiants (18 et 19), alors qu’ils savent très pertinemment que ces valeurs sont fictives et ne reflètent point le niveau médiocre  de bénéficiaires .

  6. Les commissions d’éthique locales 

Ces commissions ne sont pas fiables. Non crédibles pour la plupart, elles se révèlent être à l’observation sociologique le point de ralliement de tous les partisans de l’esprit tribal qui consiste à voir et à traiter les problèmes de fond non pas en fonction d’une éthique fondée sur un principe philosophique ou moral, mais sur l’affect et les sentiments que font naître la proximité consanguine, tribal ou régionaliste. Certains, sinon la plupart, des membres de ces commissions désignés par l’administration ou cooptés par leurs pairs, se montrent tant par leurs paroles que par leurs actes, fort cléments envers leurs collègues fautifs et demandent au nom de l’éthique qui leur est propre de pardonner ses « péchés véniels » ( plagiat) au collègue pris en flagrant délit de commettre de « graves péchés » !

Cette longanimité envers le collègue fautif s’explique aussi par le fait que certains des membres de ces commissions sont eux-mêmes plagiaires, et les plagiaires ne peuvent que se couvrir mutuellement.

 Or, la meilleure façon, pour que ces commissions, fonctionnent de manière honnête et transparente, serait de remplacer leurs membres issus de « la maison » locale par des membres extérieurs. Par exemple, les membres de la commission d’éthique de l’Université de Constantine, devraient provenir de l’Université d’Oran et vice versa. Cette permutation permet de limiter les interventions, les jeux de copinage, et partant, les effets pervers de la solidarité du « corps ».

Conclusion

Il résulte du tableau qu’on vient de dessiner à grands traits que la situation de l’université algérienne n’est guère reluisante, et cela en dépit d’immenses progrès enregistrés dans maintes domaines depuis l’indépendance.

Elle pourrait rebondir et se hisser au niveau des grands établissements des pays avancés , attendu que les points noirs qu’on vient de pointer du doigt, disparaissent de la surface du tableau que nous venons de tracer avec la netteté requise.

Au reste, le MESRS ne saurait endosser seul la responsabilité de cet état de choses, qui en incombe à toutes les institutions de l’Etat impliquées dans le système éducatif national depuis l’aube de l’indépendance.

Néanmoins, les hommes et les femmes du MESRS pourraient  sans nul doute contribuer par leur expérience et savoir-faire  en matière de gestion et de vision du monde au relèvement de ce secteur frappé de sclérose par suite d’une arabisation au rabais et d’une démocratisation de l’enseignement qui s’est achevée par la production d’une quantité non négligeable de « docteurs » et de professeurs d’université aux compétences scientifiques fort discutables, pour ne pas dire absolument nul. 

(*) Ahmed Rouadjia est Professeur d’histoire et de sociologie politique

Auteur
Ahmed Rouadjia (*)

 




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