Le silence n’est jamais neutre en politique. Lorsqu’il émane de ceux qui se présentent comme les défenseurs intransigeants des droits humains, de la justice et de la dignité, il devient un signe révélateur.
L’absence de réaction — ou plutôt l’absence totale d’indignation — d’une large partie de la gauche internationale face aux informations faisant état des massacres d’Iraniens les 18 et 19 janvier 2026 n’est pas un accident de parcours.
C’est le symptôme d’une crise morale profonde, une défaillance de l’universalisme revendiqué qui réduit la solidarité à un slogan séduisant plutôt qu’à une exigence impérative.
Yascha Mounk avertit depuis des années : lorsqu’une politique abandonne l’universalité des principes au profit des loyautés identitaires et tribales, l’éthique politique se dissout dans le calcul stratégique. Dans cette optique, les vies humaines ne valent que selon l’appartenance supposée des victimes à un « camp » moralement digne. Ce glissement, Mounk le décrit comme l’un des périls majeurs de la pensée politique contemporaine — une substitution de l’éthique par l’affect tribal, et de l’universalité par la sollicitude sélective. Le mutisme des plateaux médiatiques et des cénacles universitaires autour des violences en Iran s’inscrit exactement dans cette logique.
Dans les salons et les rubriques « idées » qui influencent largement la perception de la gauche académique et médiatique occidentale, les Iraniens ne s’intègrent pas aisément dans les récits connus de domination coloniale ou de victimisation canonique. Leur souffrance est donc traitée comme une énigme inconfortable : ni explicitement niée, mais définitivement marginalisée dans le débat public. Cette mise à l’écart n’est pas l’effet d’une incertitude factuelle — sur la réalité des violences, il existe des témoignages, des sources et des enquêtes corroborées — c’est une décision politique implicite. Elle en dit long sur les récits qu’on préfère conforter plutôt que sur les crimes qu’on choisit de dénoncer.
Pendant ce temps, ces mêmes milieux n’ont jamais tardé à multiplier déclarations publiques, manifestes et campagnes de mobilisation pour d’autres tragédies. Le contraste est non seulement frappant, il est éclairant : tant que la souffrance s’inscrit dans les catégories narratives confortables, elle mobilise l’indignation. Dès qu’elle échappe à ces schémas, elle glisse dans une zone d’« incompréhension » ou de « complexité géopolitique » qui justifie le silence.
Dans The Identity Trap, Mounk montre que l’un des dangers les plus corrosifs pour les idéaux progressistes est précisément cette subordination de l’universalisme moral à des stratégies politiques à court terme. Lorsqu’une solidarité se veut sélective, elle perd toute crédibilité et cesse d’être un langage moral. Cesser de pleurer certaines morts parce qu’elles « ne cadrent pas » avec un récit est une trahison de l’exigence qui fonde toute politique des droits humains.
Mais l’enjeu va au-delà d’un simple manque de réaction. C’est l’institutionnalisation du silence qui doit alerter. Quand des universités, des médias influents et des intellectuels de référence se taisent, ils inscrivent implicitement dans l’espace public un message dangereux : la morale dépend du contexte géopolitique, l’empathie est conditionnelle, et l’universalisme des droits humains n’est qu’un discours vide de portée concrète.
La question qui se pose est implacable : que reste-t-il de la prétention morale de la gauche si elle est incapable de condamner, sans équivoque, des massacres d’êtres humains, indépendamment de leur nationalité, de leur religion ou de leur position géopolitique ? Une politique qui renonce à défendre l’humain en tant qu’humain n’est plus une politique morale, mais une collection de postures calculées.
Le silence face au massacre des Iraniens n’est donc pas seulement une trahison envers des victimes invisibilisées ; il constitue une trahison de l’idée même de justice universelle. Une gauche qui accepte ce silence peut continuer à invoquer la justice dans son vocabulaire — mais elle en aura abandonné l’exigence morale.
Iran, Gorda Farid

