28 septembre 2022
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« Le système politique algérien est fondé dans et sur la violence et l’exclusion »

Karim Tabou

« Le système politique algérien est fondé dans et sur la violence et l’exclusion »

« Je tiens à saluer chaleureusement les étudiants pour ces mobilisations grandioses et cette démonstration de terrain pour défendre Tamazight, l’un des fondements essentiels de notre identité. Cette mobilisation a constitué un démenti cinglant à ceux qui considéraient que l’université est moribonde, que cette génération est soumise et que cette question n’arrive plus à mobiliser les foules. Vous avez, non seulement, réussi le pari de la mobilisation mais vous avez aussi su déjouer toutes les manœuvres manipulatoires et les provocations qui visaient à détourner, radicaliser et manipuler cette extraordinaire mobilisation.

Chapeau bas pour vous toutes et tous!

Beaucoup d’amis, notamment sur Facebook, m’avaient interpellé pour donner mon point de vue sur la mobilisation pour la question amazighe, l’évènement majeur de ces derniers jours.

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J’ai pris quelques-unes des questions qui m’ont été adressées pour tenter de donner mon point de vue sur le sujet et les enjeux qui l’entourent. Une grande partie de ces réponses sont publiées en langue arabe dans un entretien que j’ai accordé au journal « El Khabar » le mardi 12 décembre 2017.

Comment la question amazighe a glissé de son caractère revendicatif en tant qu’identité nationale pour devenir une question politique voire une revendication séparatiste ou indépendantiste ?

Seul l’Etat de droit qui garantisse les libertés et assure le respect de tous les pluralismes peut constituer une garantie fiable pour la prise en charge réelle de la dimension amazighe, l’un des fondements décisifs et inaliénables de l’identité algérienne.

Depuis l’indépendance, le système politique algérien fondé dans et sur la violence et l’exclusion a imposé une définition erronée de la nation algérienne. Il a procédé par la confiscation de l’histoire et par l’interdiction de l’expression citoyenne notamment dans les domaines politique et culturel. De telles caractéristiques de gouvernance allaient inévitablement provoquer des ressentiments, des colères et même des dissidences. Ajouté à cela, les violences subies durant des décennies, les répressions policières, l’emprisonnement des militants politiques et les animateurs culturels, le chantage social contre les populations ont créent une situation de rupture de confiance des citoyens, voir des régions entières contre le pouvoir central.

Durant des décennies entières, le pouvoir a usé de toutes les manœuvres pour tenter de manipuler l’histoire, la culture, l’école, la religion… etc. Seule et unique finalité : son maintien.

Il a tenté de cacher cette réalité historique d’un pays multiculturel, multilinguistique, en imposant une unicité de pensée et une lecture tronquée de l’histoire.

Pourquoi la divergence entre les partisans de l’autonomie-indépendance de la Kabylie et ceux qui défendent la question amazighe dans sa dimension d’élément de l’identité nationale ?

Il ne faut pas avoir peur du débat, la bonne démarche serait de le laisser se dérouler le dans un esprit apaisé et puis apporter les réponses adéquates. L’idée autonomiste ou les autres concepts comme le fédéralisme, le régionalisme positif et les indépendances régionales devront constituer les préoccupations de la société, de l’élite et du pouvoir.

Sans l’implication d’une élite capable d’engager le débat et de lui donner un contenu affranchi des idéologies et des embrigadements populistes, ces questions ne peuvent que conduire à la montée des extrémismes. La solution n’étant pas de mettre en accusation les uns où les autres en remettant en marche le vieux disque manipulatoire de la « main étrangère » ou « manœuvre extérieure ». Il faudra relever le défi politique en procédant à une meilleure intégration tant politique que culturelle et économique. Nous avons bien constaté à travers l’histoire que ce sont ceux qui prétendent combattre le régionalisme qui sont les premiers à faire du régionalisme un apanage politique. Le pouvoir est régionaliste, il n’a ni la qualité ni la légitimité de porter ces mêmes accusations sur les autres.

Il incombe aux militants politiques, aux médias et intellectuels de décrisper le débat, de le mener et de le faire aboutir aux conclusions les plus utiles. Il est évident qu’un tel débat doit se faire dans la quiétude et doit inclure tous les facteurs endogènes et exogènes à la question.La politique de la géographie doit être menée avec prudence et intelligence, sinon des forces extérieures trouveront des opportunités à saisir pour remettre en cause ce qui nous est commun.

Après l’officialisation de Tamazight dans la nouvelle constitution, peut-on considérer que l’État a réparé un déni, voire une injustice historique ?

Ni la constitution ni les professions de foi ne peuvent régler un problème d’ordre politique qui est dialectiquement lié aux libertés et à l’état de droit. Le corollaire de la revendication identitaire amazighe est la démocratie sans laquelle aucune solution n’est fiable.

Son « inclusion » dans la nouvelle constitution est une opération de ruse avec l’histoire et une manipulation de plus. Les constitutions dans notre pays servent seulement d’habillage légal au pouvoir, qui continue de traiter ces questions par des approches folkloriques et de manipulations politiciennes.

Lorsque vous écrivez dans la constitution que la langue amazighe est « AUSSI »langue nationale et officielle (Article 4) de la constitution et puis vous enlevez la garantie à cette reconnaissance (Article 212) en ne la considérant pas comme une question intangible comme le sont les autres questions, cela soulève de sérieuses interrogations !

L’article en question (212) soulève des doutes et des interrogations et dévoile la volonté réelle du pouvoir de manipuler la question

La question amazighe n’est pas réductible au folklore, elle est porteuse de valeurs ancestrales de liberté et de libération. Un Amazigh, est un être libre qui ne se soumet ni aux chapelles politiques ni aux dominations.

Ce pouvoir a tellement stigmatisé cette question, combattu violemment ses militants, dressé une partie de la population algérienne contre cette composante inaliénable de son identité, qu’il devra faire preuve aujourd’hui, non seulement de bonne volonté, mais d’actes concrets à la mesure des injustices commises durant des décennies. Tamazigh est intimement liée à la démocratie, toute tentative de les dissocier est vouée à l’échec, ceci risque même d’alimenter les désirs autonomistes. Le besoin d’affirmation et la quête de liberté peut conduire des pans entiers de la population à épouser l’idée autonomiste voire indépendantiste.

Le parlement a refusé un amendement concernant la promotion de la langue amazighe, ce qui a soulevé un tollé général en Kabylie. Comment expliquez-vous ce vote et la situation actuelle en Kabylie ?

Au-delà des calculs politiciens supposés de ceux qui ont proposé cet amendement et ceux qui avaient voté contre, la question amazighe mérite mieux qu’un amendement dans la loi de finances. Il ne s’agit pas de quémander un budget pour l’enseignement de cette langue, réduire le débat sur l’une des composantes essentielles de l’identité nationale à une proposition d’amendement d’une loi de finances, dont la durée de vie ne dépasse pas une année faut-il le souligner, est réducteur à plus d’un titre. Tamazight ne concerne pas que l’école, elle concerne la justice, l’administration, la santé, etc. Elle ne peut s’émanciper qu’à deux conditions essentielles :

1. Une réelle volonté politique de prise en charge et qui ne peut se matérialiser qu’à travers une loi organique qui définisse les instruments juridiques. Puis les instances ou institutions prendront en charge les aspects scientifiques de la question avec un calendrier et un échéancier précis de mise en œuvre.

2. L’implication sérieuse et soutenue des chercheurs, des militants, des intellectuels dans plusieurs disciplines dont l’histoire, l’anthropologie, la sociologie, la linguistique, la science du langage et que sais-je encore ?

Cette approche est seule à même de libérer la question de tout charlatanisme politique et de toute manipulation politicienne. La mobilisation de la jeunesse pour cette question révèle toute la vitalité et les ressorts dont dispose notre pays. C’est aux politiques de faire de cette énergie la matière idoine pour construire un avenir meilleur. Il va falloir se défaire de cette vision qui condamne tout ce qui bouge. Bien au contraire, il faut aider à faire bouger les choses dans le bon sens. La démocratie dynamique consiste à faire de chaque acte citoyen un fait politique. C’est mon point de vue.

Pour saisir !

Art. 4.3 — Tamazight est également langue nationale et officielle.

L’Etat œuvre à sa promotion et à son développement dans toutes ses variétés linguistiques en usage sur le territoire national. Il est créé une académie algérienne de la langue amazighe, placée auprès du Président de la République. L’académie qui s’appuie sur les travaux des experts est chargée de réunir les conditions de la promotion de tamazight en vue de concrétiser, à terme, son statut de langue officielle. Les modalités d’application de cet article sont fixées par une loi organique.

Art. 212.80 — Toute révision constitutionnelle ne peut porter atteinte :

1– au caractère républicain de l’Etat ;

2– à l’ordre démocratique, basé sur le multipartisme ;

3– à l’Islam, en tant que religion de l’Etat ;

4– à l’arabe, comme langue nationale et officielle ;

5– aux libertés fondamentales, aux droits de l’Homme et du Citoyen ;

6– à l’intégrité et à l’unité du territoire national ;

7– à l’emblème national et à l’hymne national en tant que symboles de la Révolution et de la République ;

8– à la rééligibilité une seule fois du Président de la République. »

 

Auteur
Karim Tabou

 




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