28 septembre 2022
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Leçons précieuses (9)

Abdelhafidh Yaha : témoignage d’un homme vrai

Leçons précieuses (9)

Suite au compte-rendu sur les mémoires de Si Lhafidh, bien que les citations étaient suivies par des commentaires, il est nécessaire de conclure les propos du mémorialiste par des réflexions plus larges sur des thèmes essentiels, afin d’en tirer des leçons concrètes pour le présent.

Problèmes de l’organisation émancipatrice

Malgré toute son intelligence et toute sa dévotion au peuple, Si Lhafidh a connu deux échecs  stratégiques : 1) pendant la guerre de libération nationale, il a constaté la transformation du parti dirigeant la lutte, le F.L.N., en instrument d’une caste militariste, basée sur une idéologie totalitaire de caractère arabo-islamiste (quoique se proclamant « socialiste » ; 2) après l’indépendance, il s’est rendu compte de la dégénérescence du parti F.F.S., chapeauté par Hocine Aït Ahmed, en produisant une caste bureaucratique (malgré l’appellation « socialiste »), attentive à ses privilèges, et non aux intérêts du peuple.

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Si Abdelhafidh Yaha avait eu connaissance de l’histoire mondiale des partis politiques,  notamment du parti bolchevique, d’une part, et, d’autre part, des partis « socialistes », il n’aurait pas été surpris de la régression opérée successivement par le F.L.N. et le F.F.S.

Dans tous ces cas, nous avons affaire à l’existence d’une structure hiérarchique, au sommet de laquelle  un chef, entouré de ses « cadres », décide et commande au reste des militants, dont la tache se limite à exécuter, selon la règle de « discipline de parti ». C’est dire que le ver est dans le fruit. Le chef et « ses » cadres finissent toujours par considérer et traiter le reste des membres du parti, qui sont la majorité (la « base ») comme un patron d’usine envisage et emploie ses salariés. Ces derniers, en guise de « salaire », reçoivent les félicitations de leurs chefs (successivement hiérarchiques) pour avoir servi la « cause » conformément à la « ligne » du parti, autrement de son chef et de la cour de « cadres » qui font bloc avec lui. Ensemble, ils constituent une véritable « camarilla » (clique, caste, groupe, clan). La lecture des documents et témoignages historiques, ceux dévoilant la vérité, le montre clairement.

En cas de victoire de cette « cause » du parti, la caste qui le dirige ajoute à ses privilèges passés ceux que lui procure la situation nouvelle. Entre-temps, durant la lutte passée, les éléments les plus sincères et dévoués au peuple sont, généralement, morts au combat ou assassinés suite à leur arrestation par les adversaires (Larbi Ben Mhidi) et, parfois, tués par leurs propres « frères » de combat (Abane Ramdane), sans l’avouer ouvertement (« mort au champ d’honneur », autrement dit du dés-honneur de ses assassins). Dès lors, après la victoire, affluent dans le parti victorieux de nouvelles recrues. Leur caractéristique est évidente : ces nouveaux éléments ne s’engagent pas dans un parti qui doit lutter (où, par conséquent, ils risquent leur vie), mais dans un parti qui doit gérer les bénéfices de la victoire (donc, en tirer profit). Ah ! Les fameux « biens vacants », suite à l’indépendance ! Comme les « biens vacants » suite à l’écroulement du tsarisme en Russie, et dans les autres pays de même régime socio-politique.

Là est le mécanisme classique de dégénérescence du parti. Celle-ci, répétons-le, est causée essentiellement par sa structuration hiérarchique et disciplinaire. Rappelons-nous la formule : « Un seul chef : Pétain. Un seul devoir : obéir. Une seule devise : servir. » La même règle s’applique à Karl Marx (au sein de l’Internationale) Lénine et Trotski (en Russie), Hitler, Staline, ou tout autre « chef », de n’importe quelle nation, de n’importe quelle couleur idéologique.

La lecture des mémoires de Si Lhafidh laisse clairement voir que son comportement avait eu l’intuition de ce genre de dégénérescence, aussi bien durant la guerre de libération nationale (notamment durant la « bleuïte »), que par la suite, pendant la lutte contre la dictature indigène (en s’opposant aux manœuvres de Hocine Aït Ahmed au sein du F.F.S.). D’où les actions de Si Lhafidh pour conjurer la transformation du F.L.N., puis du F.F.S. en partis autocratiques, favorisant l’émergence d’une caste  parasitaire, au détriment du peuple et des sincères militant-e-s qui lui sont dévoué-e-s.

Les peuples subissent les néfastes événements, conséquences inattendues d’un combat émancipateur, parce qu’ils ont eu uniquement des « chefs », et pas suffisamment de « simples » citoyen-ne-s pour les représenter et les aider dans leur lutte libératrice. Bref, les combattants et militants, parce qu’ils ne savent pas compter sur elles/eux-mêmes, en s’organisant de manière autogérée, tombent toujours sous la domination d’une caste, qui prétend les diriger (en réalité les manipuler) en se servant de la « base » au lieu de la servir. C’est « humain », dira-t-on. Non, c’est le résultat d’une forme d’organisation sociale erronée, tout simplement. Des expériences sont là pour le prouver : la Commune de Paris, les soviets russes, les collectivités espagnols, l’autogestion algérienne. Dans ces derniers cas, les citoyen-ne-s ont su agir de leur propre initiative, sans chefs ni hiérarchie autoritaire. Leurs échecs sont dus uniquement à la force supérieure des adversaires qui les ont combattus.

Que faire ?

Il s’ensuit que la solution pour éviter ce genre de dégénérescence d’un parti combattant une domination (étrangère ou au sein de la nation) exige une organisation dotée de certaines caractéristiques.

1. Refus de la hiérarchie, en faveur de relations égalitaires entre tou-te-s  les membres du parti, sans exception (oui, sans oublier les femmes !). Cela signifie une pratique complète et sans compromis de la démocratie. Elle implique un homme (ou femme) = une voix. Sans attribuer plus d’importance au représentant de tous (le prétendu « chef » charismatique).

2. Refus des chefs, quelque soit leur « prestige » passé et leurs connaissances théoriques, en faveur de délégués, démocratiquement élus par l’ensemble (sinon la majorité) des membres du parti (et pas cooptés par  les « cadres » dirigeants, autrement dit les membres de la caste dirigeante, cette forme censitaire féodale de prise de décision), et susceptibles de voir leur mandat retiré dès que l’ensemble (sinon la majorité) des membres du parti estime que ce délégué ne représente plus les intérêts de cet ensemble (ou majorité).

3. Rotation régulière des délégués, pour deux motifs : a) éviter la maintenance des mêmes personnes aux postes de représentants, de manière à ne pas leur fournir le « plaisir » et l’ambition de commander, cause de naissance de privilèges ; b) permettre au plus de membres possible de l’organisation d’exercer une responsabilité représentative, afin que la majorité soit capable de l’entreprendre convenablement.

4. Refus d’une discipline s’exerçant de « haut » (chef puis « cadres ») en « bas » (« cadres » subalternes puis militant-e-s), en faveur d’une discipline conçue et établie de manière démocratique égalitaire, et assumée de la même manière par tou-te-s.

5. Par là il s’ensuit que le terme « parti » est impropre et ambigu ; le mot qui convient serait autre : mouvement, organisation, association. Ceci au niveau local le plus petit ; au niveau national, il s’agit de fédération entre les diverses organisations (locales, régionales).

Ajoutons qu’au substantif (par exemple, association) l’adjectif adéquat est « social » et non « politique ». Car, le changement véritable radical d’une communauté humaine ne concerne pas uniquement l’aspect politique (donc l’État), mais tout autant l’aspect social général (lequel comprend les dimensions économique et culturelle).

Ce qui vient d’être esquissé n’est pas le résultat de mon invention. Mais simplement de l’étude des mouvements autogestionnaires de la Commune de Paris (1871), soviétique (avant sa récupération par les bolcheviques) et espagnole (des collectivités durant la guerre civile), sans oublier, encore une fois, l’autogestion algérienne.

Bien entendu, un parti hiérarchique et soumis à une discipline autoritaire peut obtenir plus rapidement et plus facilement des résultats en terme de victoire. Mais celle-ci est payée au prix le plus fort : la production d’une caste de privilégiée. Elle se limite aux seuls changements qui répondent à ses intérêts de caste (et à ceux des couches dont elle a besoin pour se maintenir au pouvoir)

Au contraire, une organisation autogestionnaire a plus de difficulté à parvenir à la victoire. Mais le résultat est conforme à son idéal. On objectera : où donc cette organisation autogestionnaire a obtenu une victoire ? Répétons-le encore, tellement les faits sont occultés : à Paris (1871), en Russie (1917-1921), en Espagne (1936-1939), en Algérie (1962-1965). L’autogestion yougoslave n’est pas considérée, car, comme l’algérienne, elle fut rapidement récupérée et mise sous le contrôle de l’État-Parti « communiste », produisant un capitalisme étatique.

Malheureusement pour l’autogestion, les forces adverses se sont révélées les plus fortes. Est-ce là un motif pour écarter l’organisation autogestionnaire comme impraticable ?… Non ! Mais, se basant sur ses échecs passés, il reste à trouver les moyens de lui assurer la victoire sur ses adversaires. Là est la mission, désormais, des personnes sincèrement dévouées au peuple.

Un seul regret : ne pas pouvoir discuter ce qui vient d’être formulé avec Si Lhafidh. J’espère, néanmoins, que d’autres Si Lhafidh existent, en Algérie et dans le monde. Ils devront veiller à ne pas subir le sort d’Abdelhafid Yaha : comme dans une classique tragédie shakespearienne, à la fin, se voir trahi par celui qui est devenu chef, par la majorité des « cadres » de sa « cour » et par la « base », incapable de se rendre compte de la manipulation dont elle est victime de la part du « sommet ». Là, semble-t-il, réside la plus amère vérité que révèlent les mémoires de Si Lhafidh. Mais, aussi, sa plus précieuse leçon pour le présent et l’avenir.

En quoi consiste-t-elle ?… Dédain des honneurs officiels ; ils rendent complice, d’une manière ou d’une autre, de la caste au pouvoir (dans le parti ou dans l’État). Amour du seul honneur digne de ce nom : cultiver la vérité et la liberté individuelle et collective (l’un ne va pas sans l’autre). Refus des titres (de chef) pour se contenter de celui de militant. Mépris du pouvoir (sur les autres) pour revendiquer son partage égal entre toutes. Manifester non pas l’exclusive capacité individuelle (de prétendu Super-Homme ou Super-Femme) au détriment des autres, mais la capacité personnelle comme partie intégrante de celle collective. Voilà les garanties pour éviter trahison et compromission avec toute forme de caste dominante (au sein d’un parti comme au sein d’une nation), et maintenir  fidélité absolue au peuple exploité et opprimé. La seule gloire est de le voir libre et solidaire ; le seul avantage est de partager avec lui ce bonheur. Cela s’appelle autogestion sociale généralisée.

Considérons, à présent, d’autres aspects qui se dégagent des mémoires de Si Lhafidh.

Union contre compétition

De l’ambition à jouer au chef et de celle, opposée, de lui préférer la coopération égalitaire découle la priorité accordée soit à la compétition (négative) ou à l’union solidaire.

Le chef (ou le candidat-chef, quel que soit le niveau d’organisation) est rongé par le cancer de son super-ego. Ce dernier agit pour tenter de combler une « blessure » narcissique d’enfance ou de jeunesse, consistant à ne pas avoir été assez aimé, assez estimé par l’entourage. De là l’obsession de devenir chef, donc de commander, d’asservir. Le « chef » croit ainsi exister. Pitoyable et ridicule prétention. Elle contraint à la compétition négative et exclusive, à se hisser le plus haut de la hiérarchie verticale, à jouer au coq de la basse-cour. Il en est ainsi même quand le « chef » se vante de lutter pour la meilleure des causes.

Et, hélas !, les peuples adorent, s’agenouillent, chantent les louanges du chef. C’est que la mentalité servile existe depuis trop longtemps, entretenue par les chefs eux-mêmes, de toutes les manières : cléricale et laïque, conservatrice ou « révolutionnaire ».

Par contre, à l’opposé, depuis toujours, existe une minorité d’êtres humains qui ne souffre pas du cancer d’un super-ego dictateur. Les ancêtres de ces bienheureux sont Diogène de Sinope, à l’ouest, et Lao Ze et Zhuang Ze, à l’est. En Algérie, ce sont les Larbi Ben Mhidi et les Abdelhafid Yaha. Ces personnes aspirent uniquement à s’unir les uns aux autres, à se compléter, à coopérer. Tout leur bonheur est dans la création d’une communauté où la liberté rime avec égalité et solidarité. L’ego de ces personnes est comme le soleil : sa fonction est d’éclairer et de réchauffer, de permettre à la vie de s’épanouir, pour tou-te-s : êtres humains, animaux, végétaux et minéraux.

Les peuples deviennent de vrais peuples quand ils apprennent à honorer non pas leur « chef », mais celles et ceux qui veulent les servir et non pas se servir d’eux.

La moitié du ciel

Dans les mémoires de Abdelhafidh Yaha, une autre caractéristique frappe : parmi tous les mémorialistes (et même historiens) algériens (ou étrangers) de la guerre de libération, lequel a mis en évidence, comme lui, le rôle des femmes ? Et dénoncé l’infâme régression à laquelle elles furent soumises par la suite, d’abord par la caste au pouvoir ?

Les colonialistes insultaient les femmes algériennes par leur méprisant « Fatma » (tout en étant totalement surpris par leur résistance à la torture la plus abjecte, commise par la « civilisation » française). Et voici les nouveaux dictateurs indigènes rejeter ces femmes à la même fonction de « Fatma », citoyenne de seconde zone, soumise à la dictature capricieuse et féodale de l’homme, au point de justifier que le mari la batte selon des modalités « acceptables ».

L’hydre à deux têtes

Parce qu’il est né dans un village pauvre de montagne en Kabylie, puis commença sa vie comme travailleur manuel, A. Yaha comprit relativement vite ce que l’expérience pratique lui montra : le peuple opprimé-exploité est victime d’un monstre à deux faces, le colonialisme étranger, d’une part, et, d’autre part, la caste oligarchique indigène.

Voilà pourquoi il lui a été facile et logique, une fois la guerre de libération nationale victorieuse, de poursuivre la guerre sociale populaire. Et cela, sans jamais tomber dans l’ethnocentrisme ou le régionalisme, mais en revendiquant l’unité des opprimés, de tout le territoire national.

Violence

Une autre caractéristique de A. Yaha est à relever. Malgré son engagement armé, malgré sa conviction militante, le sang et la violence ne furent jamais sa « tasse » préférée. Il le montra durant la guerre de libération, notamment durant la « bleuïte », comme pendant la lutte armée du F.F.S., en refusant la condamnation à mort d’un « traître » (« Daniel »).

Moi et les autres

Encore un aspect qui frappe dans le parcours et les propos d’A. Yaha, c’est le souci permanent accordé d’abord aux autres, précisément aux souffrants de l’injustice sociale, hommes et femmes, jeunes et vieux, non seulement, notons-le, de sa région mais du pays entier. Ce souci était poussé tellement loin que Si Lhafidh exprima le regret de n’avoir pas suffisamment manifesté d’attention à sa propre famille, à sa mère, à son épouse, à ses enfants.

Ainsi, il fut un militant pour lequel l’engagement social n’admettait ni justifiait aucun profit personnel matériel, pas même pour sa propre famille souffrante ; il visait uniquement à la réalisation d’un idéal de justice sociale.

L’histoire à faire

L’histoire de l’Algérie, comme des autres pays, du point de vue du peuple opprimé, reste encore à faire, et cela depuis l’antiquité. Faute de ce point de vue des exploité-e-s, l’histoire est celle des castes dominantes et des oligarchies exploiteuses, n’en déplaise à ceux qui n’accordent d’importance qu’aux rois et aux reines du passé en Algérie, et à ceux qui considèrent le bolchevisme et les États « socialistes » bolchevisés comme un progrès révolutionnaire et non une régression conservatrice contre-révolutionnaire.

Concernant l’histoire algérienne, les mémoires de Abdelhafidh Yaha sont un des très rares exemples, à ma connaissance, de témoignage du point de vue du peuple, et non de caste dominante. Là est la richesse instructive de ces mémoires. Que leur connaissance soit diffusée le plus largement possible parmi celles et ceux qui chérissent la liberté et la solidarité, notamment les jeunes.

Si Lhafidh, tannemirt, sahhîte, merci d’avoir existé !

K. N.

Email : kad-n@email.com

Ouvrages : « FFS contre dictature : de la résistance armée à l’opposition politique », mémoires de Yaha Abdelhafidh recueillis par Hamid Arab et publiés chez Koukou Editions (Alger).

« Ma guerre d’Algérie, au coeur des maquis de Kabylie », éditions Riveneuve (Paris)

Auteur
Kadour Naïmi

 




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