3 décembre 2022
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L’entretien de Jean-Charles Jauffret censuré par l’APS

ENTRETIEN

L’entretien de Jean-Charles Jauffret censuré par l’APS

Jean-Charles Jauffret

Jean-Charles Jauffret, Professeur émérite d’histoire contemporaine de Sciences Po Aix, a donné un entretien à l’agence officielle APS. Cependant, après avoir répondu aux questions, ledit entretien n’est jamais paru. Et pour cause, les réponses ne semblent pas plaire à la très officielle agence. Nous publions l’ensemble de l’entretien sur proposition de Jean-Charles Jauffret.

Quel est regard de l’historien sur cette guerre 67 ans après son déclenchement ?

Jean-Charles Jauffret : Dans les nouvelles passions mémorielles de cette année 2021, je constate une nouvelle fois que le temps des historiens, serein et de longue haleine, n’est pas celui des politiques. On continue de cultiver l’ignorance, notamment parce que l’Algérie est engluée dans une histoire-langue-de-bois qui ne permet pas de mettre en valeur le remarquable travail de mes collègues algériens hors de la ligne officielle.

De cette méconnaissance volontaire, je prendrai deux exemples significatifs. Tout d’abord l’hyper-commémoration du 1er Novembre, fondement même du régime d’Alger et de ses soutiens du FLN et du RND, fait que le véritable début de la guerre d’indépendance, le 8 mai 1945, est toujours remisé au magasin des accessoires.

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Le second concerne les ablations de mémoire du conflit entretenues par l’histoire officielle concernant la double guerre civile au sein même de la lutte de libération : les purges sanglantes entre FLN et MNA en France et en Algérie et la lutte, sur le long terme, entre ceux qui avaient choisi « le parti de la France » et les moudjahidine. Et ce, sur le modèle de la guerre d’indépendance des Etats-Unis et non une caricature entre « collabos » d’un côté et « patriotes » de l’autre.

Que pensez-vous des sorties médiatiques du président Macron soufflant le chaud et le froid sur l’Algérie ?

Jean-Charles Jauffret : On peut constater, en effet, un aspect médiatique dans le sens du ratissage électoral relatif à la question mémorielle, d’où la pêche aux voix envers les descendants des harkis ou l’injuste politique restrictive en matière de visas. Mais la raison principale du changement de ton du président français, qui s’est pourtant bien gardé de prendre position envers le mouvement de libération du Hirak, est due à une lassitude.

Malgré l’ouverture proposée par le rapport de mon collègue et vieil ami Benjamin Stora, Alger n’a fait aucun geste dans le sens d’un travail commun mémoriel et continue de cultiver la haine envers la France. J’ajoute, et je le tiens de bonne source, que, cet été, le chef de l’Etat fut déçu par l’interprétation d’un nouveau geste de solidarité envers l’ancienne colonie.

Alors qu’une nouvelle fois la Provence était en proie aux flammes et que des avions intervenaient déjà en Grèce et au Portugal, le président français a envoyé deux bombardiers d’eau en Kabylie. La presse algérienne a mentionné le fait comme une aide venue de l’Union européenne, et non de la France…

Le président Macron vire-t-il à l’extrême-droite ?

Jean-Charles Jauffret : Si tel avait été le cas, lors de l’évocation du massacre du 17 octobre 1961 commis à Paris, aurait-il prononcé voilà quelques jours les mots de « crimes inexcusables » ? Comble d’ironie, il a même forcé le préfet de police de Paris, le controversé Lallemand, à … déposer une gerbe sur les lieux mêmes des crimes de son prédécesseur Maurice Papon et de ses sbires ! Macron est le premier président français à avoir reconnu la colonisation comme « crime contre l’humanité ». Il a multiplié les gestes forts, notamment envers la veuve de Maurice Audin, la reconnaissance de la torture et de l’assassinat du grand avocat et politique algérien Ali Boumendjel… Le président français est honni par l’avatar du Front national, le Rassemblement national de Marine Le Pen, les partisans tonitruants d’Eric Zemmour et par tous les « nostalgériques » dont les descendants des militants de l’OAS…

Quels sont les motifs et raisons qui empêchent la réconciliation entre l’Algérie et la France ?

Jean-Charles Jauffret : C’est une vaste question qui ne cesse de me préoccuper depuis 1990 lorsque je publiais le premier tome d’archives militaires françaises sur les débuts de la guerre d’Algérie. Pour rester dans l’actualité, j’ai « milité » pour défendre le rapport Stora et la voie royale qu’il propose dans le sens du partage, de la réconciliation, d’un dialogue de la jeunesse des deux côtés du lac méditerranéen. Le tout dans le prolongement du travail des historiens et des actes édités des colloques franco-algériens depuis 1988, en attendant les importantes publications algéro-françaises prévues pour 2022, évidemment hors du carcan de l’histoire officielle.

Mais force est de constater que le principal obstacle à la réconciliation politique est la fin de non-recevoir de la part de la « dictature au faux nez » d’Alger, dont les récents manquements, gravissimes, au respect des droits de l’homme et la fantasmagorie liée aux supposés coupables étrangers des feux en Kabylie, ont une nouvelle fois souligné la volonté d’entretenir l’animosité envers la France, fonds de commerce du régime.

On continuera de faire du sur-place tant que l’Algérie ne sera pas une démocratie et tout ce que cela implique, dont le libre accès aux archives.

Je terminerai en disant qu’étant un des chercheurs français à me rendre dans le « bled », mon sang de méditerranéen me dit que, de peuple à peuple, il ne faudrait pas grand-chose pour qu’après avoir curé la plaie des crimes commis entre 1945 et 1962 grâce au travail nécessaire des historiens, Algériens et Français marcheront enfin la main dans la main en regardant, non plus vers le passé, mais vers un avenir commun…

 




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