7 février 2023
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Les sept heures d’excursion d’Emmanuel Macron à Alger

Grand Angle

Les sept heures d’excursion d’Emmanuel Macron à Alger

Fait unique dans l’histoire des deux pays, un président français qui rencontre le patron des militaires algériens.

Ce qui est surprenant, dans cette nouvelle page des relations algéro-françaises, ce n’est pas tant le regard de la presse française (1), vis-à-vis de notre pays mais celui de la presse algérienne (2), tout statut confondu, par rapport à la France. En effet, sept heures, sur le sol algérien, pour un Président français, en « visite de travail et d’amitié », semble pour certains insuffisant pour d’autres un comble et pour le commun des mortels algériens, la croyance surannée d’une possibilité d’une « harga » massive légale (3) !

Démontons la mécanique qui a prévalu à cette situation diplomatico-médiatique complexe. Rappelons-nous que nous avons longtemps disserté sur la primauté coutumière d’une visite officielle qu’un nouveau président français réservé à l’Algérie hors Europe et qu’il était de bon aloi que cette tradition se perpétue cette fois avec Emmanuel Macron. Pour des raisons évidentes, d’indisponibilité sanitaire cyclique du Président algérien, la première visite, extra-européenne, fut réservée… au Maroc (4), afin d’éviter l’imbroglio de la visite reportée in extremis qu’Angela Merkel avait dû subir ! Sachant que la France est le seul pays au monde qui connaît la situation sanitaire exacte du président algérien (5), il était donc normal que cette visite se tienne à un moment où A. Bouteflika soit en possession optimale de ses moyens physiques et intellectuels (6), sans pour autant dépasser le timing de l’année 2017.

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L’équation devient alors très simple à résoudre et se résume en trois mouvements, puisqu’il s’agira de marquer la présence officielle du Président Macron, sur le plan diplomatique national et international, sans craindre une défection sanitaire de dernière minute, en organisant une audience très médiatisée de quelques minutes, en compagnie d’A. Bouteflika et en présence de son frère Saïd, dans un premier temps. Puis d’organiser, le lendemain, à Paris (7), la réunion de la 4e session du Comité intergouvernemental de haut niveau, coprésidée par les deux Premiers ministres, avec pour mission de procéder à la signature de onze accords, d’une importance relative pour notre pays. Et enfin, d’annoncer une « visite d’état » qu’Emmanuel Macron effectuera en Algérie, « courant 2018 ». Les apparences étant sauvent et le protocole respecté des deux côtés, le reste de la partition devient de la mise en scène secondaire, sauf pour les médias algériens, qui vont s’arc-bouter sur tous les aspects folkloriques (8) et ignorer l’essentiel (9).

Dans l’agenda français était inscrit clairement deux questionnements qui demandaient des réponses indigènes prospectives claires sur les dossiers de la succession et à celui de la sécurité. Qu’on le veuille ou non, la France ne peut pas accepter que s’installe en Algérie un pouvoir hostile à ses intérêts biens compris (10). Peut-on le lui reprocher ? Elle est donc fondée à être partie prenante dans la succession qui se prépare actuellement, en coulisses, afin de s’assurer qu’elle lui soit le plus favorable possible. Et sur ce chapitre, elle est parfaitement consciente que l’institution militaire (corps de bataille et services de sécurité, confondus) a toujours joué, dans notre pays, un rôle incontournable, depuis 1962 et même avant.

Qu’à cela ne tienne et tout protocole bousculé, le Président Emmanuel Macron va rencontrer, après la visite de courtoisie rendue au Président Abdelaziz Bouteflika, l’unique général de corps d’armée, Ahmed Gaïd Salah, vice-ministre de la Défense (11) et chef d’état-major, dans un salon de la résidence présidentielle de Zéralda et lui consacrer le plus long entretien (12), de plus d’une heure, de sa brève excursion en Algérie. Cette rencontre sera rendue publique afin qu’Ahmed Gaïd Salah ne fasse pas l’objet d’une « fuite organisée » du côté français, ce qui le mettrait dans une situation politique intérieure pour le moins délicate. Les deux hommes ont consacré l’essentiel de l’audience à discuter des menaces sécuritaires qui pèsent sur la région du Sahel et de sa profondeur stratégique. Le chef d’état-major a renouvelé la position de l’Algérie, seule absente du sommet du G5 (13) à Paris, qui préfère rester à l’extérieur de la construction française de la force d’interposition du G5, qui se trouve en grande difficulté sur le terrain technique et financier (14) et qui n’arrive toujours pas à servir de réel rempart contre les groupes terroristes dans la région.

Pour le chef d’état-major, la priorité de l’Algérie est la mise en place et la consolidation de son propre dispositif de lutte contre les groupes armées jihadistes (15), soutenus par les narcotrafiquants et il invite la France à soutenir cette initiative, en concentrant ses efforts sur une solution politique globale (16), à travers l’accord de paix de Tamanrasset, conduit par le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). Ce soutien devrait commencer par la pression que la France devrait exercer sur Rabat, pour que le royaume marocain cesse d’alimenter et de protéger les narco-jihadistes qui prospèrent dans la région, sachant que cette attitude mettrait la France, dans une situation délicate, vis-à-vis de son allié stratégique au Maghreb qui est le Maroc. Dès lors, cette rencontre aura eu le mérite de constater la divergence voire l’approche conflictuelle des deux pays sur ce dossier.

Quant au second dossier, relatif à la succession, il n’a dû être abordé que de manière indirecte, par E. Macron, avec tous ses interlocuteurs algériens (17), à travers la ferme volonté de la France de préserver ses parts de marché, par rapport à ses concurrents américains et chinois. L’hypothèse de travail retenue, sur ce sujet, étant la reconduction du Président actuel, pour un cinquième mandat, en avril 2019, Emmanuel Macron se voit contraint de réserver sa réponse, faute d’avoir, en face de lui, un seul interlocuteur concentrant l’essentiel du pouvoir, en Algérie.

En attendant cette date, il entend défendre fermement les intérêts de l’économie française et de ses entreprises (18). Il a très clairement averti ses interlocuteurs, qu’il suivrait personnellement ces dossiers et que l’Algérie devra, dorénavant, mieux « accueillir » les investisseurs français par notamment le « toilettage « (19) d’un certain nombre de textes législatifs et réglementaires, pour leur permettre de mieux s’implanter, dans un climat des affaires qui lui soit favorable. Pour le reste, bien informé par son ambassadeur-moine trappiste, E. Macron botte en touche sur ce dossier et applique un « wait and see », salutaire, avec à la clé, une promesse d’une reprise de langue, « à mon retour » en Algérie, programmé « courant 2018 » !

D’ici-là, les curseurs auront bougé tant au niveau national (masse critique de mécontentements et paix sociale, lutte de clans) qu’à celui international (prix de l’énergie, narco-terrorisme, tensions géopolitiques).

Notes

1) Une partie des médias français, indésirable en Algérie, a été finalement autorisée par A. Ouyahia à se rendre à Alger, afin d’ouvrir la visite du Président français, après que l’Elysée ait menacé d’annuler cette visite.

2) La presse publique, fidèle à ses oukases, a insisté lourdement sur la maîtrise politique de cette visite par le Président de la république, la transformant en une victoire contre on ne sait pas trop qui. Celle privée s’est contentée de « tourner autour du pot », donnant aux futilités de la visite une importance démesurée, comme la visite d’une librairie à Alger-centre, les femmes haïk, les répliques « populistes ».

3) Aux slogans criés par la population présente aux bains de foule « Macron des visas », celui-ci a répondu qu’il allait accorder l’octroi des visas qu’à une certaine frange socioprofessionnelle.

4) La position de la France relative au Sahara Occidental a été clairement réaffirmée par son Président, à savoir qu’il s’agit d’un problème algéro-marocain, alors que l’Algérie le considère comme un problème de décolonisation géré par l’ONU. La rencontre à Abidjan, au sommet UA- UE, entre le roi du Maroc et E. Macron a donc porté ses fruits.

5) La prise en charge sanitaire d’A. Bouteflika, après son AVC, à l’hôpital militaire du Val de Grace et de son suivi par son médecin français à l’hôpital de Grenoble, ne fait aucun doute que les hautes autorités françaises sont briefées régulièrement sur l’exactitude de son état son santé.

6) Après L. Brahimi, c’est au tour du ministre de l’Europe et des affaires étrangères J.Y. Le Drian de se transformer en médecin et de déclarer que « la santé intellectuelle du Président est excellente » à son escale à Alger.

7) A ce jour, 22 accords ont été signés mais il s’agit surtout de préparer le document-cadre de la coopération bilatérale pour les cinq ans à venir et la nécessité de faire avancer davantage de dossiers pour préparer la visite d’Etat du Président Macron en Algérie « courant 2018 ».

8) Les femmes habillées en haïk blanc traditionnel, a suscité davantage de commentaires et de réactions de toute nature que les messages d’E. Macron sur le droit à la libre circulation en Algérie des harkis.

9) Le journal satirique «Le Canard enchaîné » a titré “l’encombrant invité de Macron à Alger”, article dans lequel il « révèle qu’Alexandre Djouhri, le flamboyant homme d’affaires mis en cause dans la procédure judiciaire sur le possible financement libyen de Nicolas Sarkozy, était officiellement invité, le 6 décembre, à la petite sauterie organisée par l’ambassade de France à Alger, en l’honneur du Président E. Macron ». La proximité de ce beur de Sarcelles avec feu le général L. Belkheir, lui avait permis son ascension en France. “Monsieur Alexandre” réside-t-il en Algérie et quel rôle joue-t-il, pour pouvoir imposer sa présence à cette cérémonie officielle.

10) Les intérêts des USA et ceux plus récents de la Chine sont en concurrence directs avec ceux français, depuis plus de dix ans, et prennent des parts de marché traditionnellement captives à la France (agroalimentaires, médicaments, équipements, transports, énergies).

11) Il faut rappeler, à cet endroit, que le Président de la république conserve toujours le portefeuille de ministre de la défense, à ce jour. Seuls deux ex-présidents l’ont cédé à leur dépend (A. Ben Bella et C. Bendjedid).

12) Cette rencontre, tenue secrète, entre les deux hommes, avait été préparée depuis quelques semaines, « par l’envoi à Alger, d’une délégation d’une vingtaine d’officiers des services secrets français », selon N. Beau de mondafrique.

13) Elle regroupe le Niger, le Mali, la Mauritanie, le Tchad et le Burkina (l’opération Barkhane compte environ 5.000 soldats français) et trouve les pires difficultés à financer les troupes africaines engagées actuellement, d’où son inefficacité.

14) L’Algérie, conformément aux engagements des chefs d’Etat africains, a lancé, en collaboration avec les pays du Sahel, le Comité opérationnel des états-majors des armées (Cemoc), dont le siège se trouve à Tamanrasset pour combattre les narcotrafiquants dans la région.

15) Les pays du Golf sont venus en rang serré apporter leur aide au G5, en collectant quelques 200 Millions de US$, dont 100 Millions de l’Arabie Saoudite, 30 Millions pour les EAU.

16) Cette solution passe par une plus large autonomie des peuples touaregs du nord du pays et aux frontières algériennes, par rapport au reste des populations noires maliennes, concentrées autour du fleuve Niger.

17) Des discussions individuelles ont eu lieu dans différents endroits avec le frère du président Saïd Bouteflika, le Premier ministre A. Ouyahia et le Président du sénat A. Bensalah (au titre d’intérimaire en cas de vacance présidentielle). Toutes ces discussions ont convergé vers la probable reconduction, pour un cinquième mandat, du président actuel, « qui se porte très bien », selon eux. La France ne désapprouve pas publiquement ce choix, pour l’instant mais réserve son éventuelle adhésion à l’année 2018.

18) Il s’agit notamment des textes sur le 51- 49 qui régissent les investissements étrangers et de ceux qui contingentent les importations, en général.

Auteur
Mourad Goumiri, professeur associé

 




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