3 octobre 2022
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L’exil de la langue : l’écriture dans la souffrance

LITTERATURE

L’exil de la langue : l’écriture dans la souffrance

«J’ai écrit des poèmes, j’ai raconté des histoires, j’ai falsifié le vent de la langue du voisin lointain. La langue française fut un lieu d’exil, une maison sans terrasse»

Partagés entre la tradition du terroir et la culture française, les écrivains maghrébins d’expression française dans leur ensemble, les Algériens en particulier, ont été depuis longtemps placés par l’histoire en position de rupture avec leurs racines.

Une rupture aussi problématique que douloureuse ayant engendré un exil forcé dans la langue d’autrui. Exil où ces derniers sont condamnés à servir d’abord d’avant-garde ou d’étendard pour les mouvements de décolonisation, puis, d’éclaireurs pour la société libérée dans sa voie vers la construction de son identité.

I- L’écriture dans la langue française : entre quête des origines et déracinement

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En effet, l’écriture dans la langue du colonisateur s’est toujours présentée pour ces écrivains-là à la fois comme un pis-aller, un arrêt devant l’abîme, et enfin, un intense travail dans l’interrogation de soi d’un autre angle que le leur. «Est-il possible, écrit le Marocain Driss Chraïbi (1926-2007), dans son roman  »La Mère du printemps » (1982) qu’on quitte un jour sa terre natale, qu’on la renie en lui tournant le dos, et puis…et puis que l’on y revienne, comme si rien ne s’était passé en ton absence, comme si elle n’avait pas eu besoin de toi ?» (1).

La terre natale dont parlait ici l’auteur de  »Le passé simple » est la demeure de la langue maternelle : refuge de mots enfantins, île rêvée du pays perdu, jardin onirique qui fait se croiser et valser les rayons de soleil, l’odeur parentale et le souffle des printemps, autour desquels défilent nombre de souvenirs nostalgiques. Somme toute, la vie dans les bras attendrissants de cette mère proche-lointaine, symbolisée par la terre, qui engrosse l’imaginaire de contes et de berceuses savoureuses. Si Chraïbi partait de cette idée de la terre-mère irremplaçable, c’est qu’il y a derrière cette métaphore, d’une part, la sœur, la cousine, la tante et toutes les autres figures féminines qui se suivent, se superposent et se figent dans l’inconscient individuel ou collectif «maghrébin», comme autant de remparts de la tradition, éternelles gardiennes des murs du foyer.

D’autre part, la terre n’est rien d’autre dans cette conception-là qu’un être vivant en besoin permanent de femmes et d’hommes qui la travaillent et la reconnaissent à sa juste valeur. Mais comment est-ce possible de perpétuer sa mémoire au travers de la langue de l’autre, de surcroît colonisateur, ou ex-colonisateur? N’est-ce pas un déni de soi? Une dépossession de son être et un second meurtre de son identité? Dilemme!

C’est le romancier Malek Haddad (1927-1978) qui aurait le mieux exprimé ce malaise et ses contradictions, lesquelles forcent, à l’en croire, l’intellectuel maghrébin «francophone» au moment de se mettre à la table de l’écriture à la fuite, la soumission et la résignation devant le pouvoir séducteur de la langue de Molière. «La langue française, écrit-il, dans son essai « Les zéros tournent en rond » (1961), est mon exil». Plus loin, il poursuit: « L’école coloniale colonise l’âme (…), c’est insidieux, c’est profond (…) Chez nous, c’est vrai chaque fois qu’on a fait un bachelier, on a fait un Français.».(2)

Quant à Mouloud Mammeri (1917-1989), il avait fait brûler par le principal protagoniste de son roman « Le sommeil du juste » (1955), toutes les lumières occidentales, par colère et révolte : « Le contrat social, Discours sur l’inégalité, les Châtiments. Jaurès, Auguste comte. Ha ! Mesdames et Messieurs quelle blague! Quelle vaste blague! Quelle fumisterie!», «Je pisse sur les idées», (3) ironise Arezki, le jeune intellectuel montagnard qui, même en conflit avec la société traditionnelle et influencé par la culture française transmise par son professeur de philosophie «anarchiste» M. Poiré, se voyait dans l’impossibilité d’accepter celle-ci parce que sa famille était sévèrement touchée par le mépris et l’arbitraire de la colonisation.

Cette réaction traduit, à vrai dire, non seulement l’atrocité de la misère ayant blessé les Indigènes dans leur chair, démentant les duperies des discours fraternels, égalitaristes et universalistes développés par les colons, mais aussi les remous de cette voix minorée d’un peuple «indigénisé», déculturé, bafoué, bâillonné et surtout exilé de lui-même, incapable qu’il fut de se réapproprier son patrimoine ancestral, sa culture, sa langue, son identité propre. Et c’est là que l’écriture et le journalisme sont intervenus pour servir de courroie de transmission des revendications de la base populaire et de baromètre du terrain miné de l’époque. Il serait, sans doute, possible de faire le parallèle ici, toutes proportions gardées bien entendu, avec les articles au ton incisif d’Albert Camus dans «Alger républicain» et son rapport accablant  »Misère de la Kabylie », publié en 1939 (4). Sa dénonciation des conditions difficiles dans lesquelles vivait la population de la Kabylie jure avec les enquêtes de ses prédécesseurs, favorables à l’exploitation coloniale.

Visionnaire, le futur philosophe a pu ouvrir grand les yeux, sur les dégâts de celle-ci, à certains milieux hostiles de la métropole. La littérature n’est-elle pas, après tout, ce qui nous ramène à l’humaine condition dans ses points de force, ses fragilités et ses susceptibilités? Elle fut plutôt, dans le cas de Camus, comme une révélation de son écartèlement affectif entre deux univers opposés (La France métropolitaine et l’Algérie « française »). Écrire, comme le dit bien un jour Bernard Pingaud est «une arme défensive. Pourquoi écrit-on ? Pour se justifier ou se distraire, pour « saluer la beauté » « promener un miroir le long d’une route» […] toutes les raisons sont vraies mais plus profondément, on écrit pour se défendre. » (5) Telle est aussi, peut-être, la véritable destinée de Jean Amrouche (1906-1962). Si l’on définit ce poète, on peut dire qu’il est «parti de nulle part à la reconquête de soi, ses racines.» Son écriture est un cri profond qui exprime l’arrachement originel à soi, aux siens. C’est «l’Anza», ce cri des morts qui ressuscite dans les cimetières la voix de cette Algérie dépossédée de son identité et de sa mémoire, qui sort des profondeurs de la terre pour emprunter le chemin de l’universel.

L’attachement entêté du paysan kabyle qu’il fut au territoire de ses ancêtres est, au demeurant, une évidence chez toute la famille des Amrouche.

La violence de l’exil, c’est avant tout la perte d’un espace (physique ou spirituel soit-il) et un bouleversement de la temporalité (la notion du temps évolue à géométrie variable), se manifestant par l’intrusion quasi obsessionnelle du passé dans le processus créatif : le passé de la Numidie, du Jugurtha et de l’épopée des «Aguellids» (rois berbères) ayant tenu tête à la Rome conquérante, de cette terre de l’insoumission permanente qu’est l’Algérie.

Amrouche était déchiré de l’intérieur entre des réalités qu’il n’avait pas «forcément» choisies (exil spirituel dans la communauté musulmane puisqu’il fut catholique, exil territorial puisqu’il était parti longtemps en Tunisie avec sa famille, exil linguistique puisqu’il ne s’exprime dans ses écrits que par la langue française) et sur lesquelles il n’a pas de prise. Issu d’une famille kabyle christianisée par la vague des «Sœurs Blanches», il fut avec son recueil poétique  »Cendres » (1934), publié quatre ans après la célébration du centenaire de la conquête de l’Algérie, l’un des pionniers de la littérature maghrébine d’expression française : «Mais, sa place/ Celle de votre enfant, malgré vous, malgré lui/ Prisonnier de ces os rendu au schiste sec/ Mais, ma place/ Celle de votre fils aux membres ligotés/ Où, où est-elle?», s’est indigné celui qui a témoigné de l’étrangeté de son sentiment d’appartenance, écartelé entre tradition ancestrale et modernité occidentale, sa communauté d’origine et la culture française, chantant de toutes ses veines la splendeur du pays perdu(6).On touche par-là à un destin exceptionnel, pareil à celui du Tchèque Franz Kafka (1883-1924) : étranger à tout, d’abord à la culture allemande par son judaïsme, étranger à Prague, à la Bohème (mouvement artistique très célèbre du XIXe), tant par le choix qu’il fit d’écrire en allemand (la langue des maîtres et des bureaucrates impériaux), que par son judaïsme encore (nationalisme tchèque qui charrie un antisémitisme avéré), mais en même temps hostile au judaïsme occidental, celui des assimilés (ceux qui n’ont plus de traditions à léguer à la postérité) et oriental (celui des Yiddish des communautés juives de Galicie). Si le génie de Kafka, c’est d’avoir fait de ses manques, c’est-à-dire de ses exils symboliques irrémédiables, le ressort de son esthétique, Amrouche y a puisé l’âme, l’inspiration et «le matériau notionnel», utiles à son écriture.

II- La révolte et l’exil

Toujours est-il opportun de signaler, par ailleurs, que c’est après la répression des émeutes de Sétif et de Kherrata en mai 1945, qu’une nouvelle conscience littéraire s’est réveillé en Algérie. Ce que l’on appelle «le courant ethnologique», représenté par Mohammed Dib avec ses livres  »La Grande Maison » (1952) et surtout  »L’incendie », ce roman prophétique publié juste avant l’insurrection de 1954, Mouloud Mammeri avec  »La colline oubliée » (1952), lequel complète indirectement la fresque littéraire  »Le fils du pauvre » (1950) de Mouloud Feraoun. Baignée dans la culture traditionnelle, cette génération démontre par son écriture l’immixtion subite de la modernité dans un monde rural rythmé par les rites de l’oralité. Elle dresse un témoignage au vitriol contre les effets du colonialisme, centrant le regard sur la figure tutélaire de la mère, à la fois gardienne du temple de l’oralité et figure de résistance à l’occupant, faisant appel à la reine «Kahina», ou à la résistante «Fathma N’soumer».

De même, le caractère patriarcal et viril de l’Algérien fut comme sublimé dans diverses références au thème des révoltes de Jugurtha. Cette génération considérée comme «indigéniste» dans l’esprit occidental qui faisait de «l’exotisme oriental» une norme en tout ce qui a trait aux réalités socioculturelles du Maghreb, était plutôt vue comme l’interlocutrice privilégiée des lecteurs européens. Sorte de maillon ou d’interprète/intermédiaire dans un territoire rattaché à la métropole durant un espace de temps qui coïncide avec l’émergence en Occident du «Nouveau Roman», avec son écriture concise, sa structure narrative chaotique, ses récits foisonnants ayant pour thème l’homme moderne, ses perplexités et ses angoisses. Un genre nouveau ayant mis aux oubliettes «la littérature engagée» dont se réclament les adeptes du roman indigéniste.

Autrement dit, le réalisme historique s’y est perdu et a fondu dans l’incertitude narrative, où le poète ou l’écrivain ne sont plus en position d’éclaireurs, mais de simples voix de dialogue parmi d’autres. En cette période d’avant-indépendance, un nom émerge et non des moindres, celui de Kateb Yacine qui, prenant le pas de Mohamed Dib, aurait dépassé son problème individuel d’acculturation pour recréer l’histoire à travers  »Nedjma » (1956), le plus remarquable des romans d’Algérie et du Maghreb.

Rénovant l’écriture dans le fond, Kateb faisait du retour aux origines et aux ancêtres un culte, recherchant dans l’insaisissable Nedjma, l’unité symbolique : l’Algérie dans toute sa beauté, sa splendeur, ses ambiguïtés, ses mystères. (7) D’après le sociologue et critique littéraire marocain Abdelkebir Khatibi (1938-2009), le mythe katébien est une méditation qui constitue, outre le décalage entre l’histoire et l’activité de l’imaginaire, cette volonté de «tricher avec l’histoire, de la violenter, la contourner et la brouiller dans une atmosphère ludique»(8). Kateb Yacine a noué, par le sang, une relation complexe avec la terre. Toutes ses œuvres  »Le cercle des représailles » (1959),  »Le cadavre encerclé » (1963),  »Les ancêtres redoublent de férocité » (1967), etc., sont un appel implicite à venger la mère violée et l’exil forcé chez l’autre.

«Jamais je n’ai cessé, écrit-il dans  »Le Polygone étoilé » (1966), même aux jours de succès près de l’institutrice, de ressentir au fond de moi cette seconde rupture du lien ombilical, cet exil intérieur qui ne rapprochait plus l’écolier de sa mère que pour les arracher, chaque fois un peu plus, au murmure du sang, aux frémissements réprobateurs d’une langue bannie, secrètement, d’un même accord, aussitôt brisé que conclu…». (9) Ainsi ce célèbre poète frondeur, symbole de l’Algérie résistante, s’est-il permis de violer à son tour la langue du colonisateur pour lui donner un contenu, une conscience, une âme algérianisée : «J’écris en Français, dit-il un jour, pour dire aux Français que je ne suis pas Français». En plus d’être conflictuelle, sa liaison avec la culture française est teinte de versatilité, tantôt qualifiée de «butin de guerre», tantôt d’aliénation et d’acculturation dans le grand projet impérialiste. Or, «il faut reconnaître, écrit Kadour Naimi, que  »le butin de guerre », est, en réalité, un asservissement néo-colonisé, déguisé en triomphe, une reconnaissance implicite d’incapacité intellectuelle à promouvoir sa propre langue maternelle.

Voici la preuve la plus significative, poursuit Naimi, en 1985, l’auteur même du slogan  »butin de guerre », Kateb Yacine, déclara :  »Je ne pensais pas pouvoir faire du théâtre en Algérie parce qu’à ce moment-là, le problème numéro un, c’était la langue. Pour moi, ce qui importait, c’était ce problème-là : comment le résoudre ? »» (10) Le fait, peut-être, que notre «Molière national», digne descendant d’Apulée de Madaure, se soit frotté à l’arabe populaire a aiguisé sa sensibilité de poète rebelle. A la vérité, quand la langue lui est étrangère, tout écrivain se sent comme dans un ghetto insulaire, prisonnier de lettres aussi insolites qu’effarantes, lesquelles portent les marques de son égarement. Exclu de l’histoire de son milieu d’origine, humilié par la perte de ses racines, l’exil de la langue le campe alors dans le statut peu enviable d’apatride, n’ayant plus d’énergie ni de ressources que dans la recherche désespérée de sa langue, son identité, ses coutumes et sa terre perdues. Étranger à lui-même, comme l’observe bien la philologue et la psychanalyste bulgare Julia Kristeva, il tente alors de «tricher» avec le destin au moyen des mots. Les amarres de l’écrivain ne sont-ils, après tout, l’exil, la ruse et le silence, pour reprendre le mot du poète irlandais James Joyce (1882-1941)? Des amarres qui l’attachent à «ce pays indécodable de l’errance», frappé de ruptures et de radicalité, d’oubli et de fuites…«Écrire la langue adverse, dit Assia Djebbar dans son roman  »L’amour, la fantasia » (1985), ce n’est plus inscrire sous son nez ce marmonnement qui monologue; écrire par cet alphabet devient poser son coude bien loin devant soi, par-derrière le remblai — or dans ce retournement, l’écriture fait ressac.».

III- L’errance, la dictature, l’islamisme et la résistance…

Longtemps confinée entre conformisme aux traditions et penchant à l’émancipation, le courant littéraire d’avant-garde s’est sclérosé tout de même dans un nationalisme étriqué, contraignant et anachronique jusqu’à l’émergence d’une plume acerbe en 1969, celle de Rachid Boudjedra. Une plume d’un rare génie qui a célébré, à l’instar du romancier mexicain Juan Rulfo (1917-1986), «l’entreprise du meurtre» par l’écriture de l’oralité. Meurtre aussi de la culture patriarcale, des tabous, des traditions surannées, de l’intégrisme religieux et du conformisme tout court. Grâce à ses premiers ouvrages, en particulier  »La Répudiation » (1969) ,  »L’insolation » (1972),  »L’escargot entêté » (1977), Boudjedra a eu le mérite de sortir la littérature algérienne du pertuis étroit du traditionalisme à l’universalisme, en cassant les codes de la narration, en malmenant le récit et en mélangeant les genres par le biais du «Réalisme magique» typiquement hispano-américain, nourri d’une modernité trextuelle et des saveurs orientales du conte des Mille et Une Nuits. Se servant de ses personnages, Boudjedra dresse un sévère réquisitoire contre ce «pays-hôpital» (l’Algérie), sans cerveau, sans béquilles, sans morale, englué dans son hypocrisie religieuse et ses tabous. «Et maintenant ?, écrit-il, dans son roman « Le démantèlement », (1981), les villes s’étaient surchargées et s’enroulaient dans la mauvaise graisse des bidonvilles tandis que les terres irriguées par le sang étaient à l’abandon, les mosquées poussaient comme des champignons phalliques, la religion était récupérée par tout le monde, les rues se remplissent d’opportunistes, d’affairistes et d’arrivistes éblouis par la réussite fulgurante (…) et la corruption devient la loi générale (…) ». Même démarche chez Mourad Bourboune  »Le muezzin » (1968) et Mohamed Dib  »Dieu en Barbarie » (1970) et bien d’autres écrivains tels que Nabel Farès , Malek Ouary, Jean Sénac, etc., qui, amoureux de la vie, ont fustigé la dictature, les marchands de temple et leur sale besogne d’endoctrinement des masses. Plus tard, apparaît Rachid Mimouni avec  »Le Fleuve détourné » (1982), où il s’est frontalement attaqué au tabou de la révolution : ses trahisons, ses compromissions et ses déceptions.

« Il n’est pas facile dans ce pays, d’être administrateur », écrit ce dernier poussé aux flots par les enragements de ce fleuve d’Algérie qui a raté sa direction et sa source, «c’est un poste qui exige beaucoup de qualités. Il faut faire montre d’une grande souplesse d’échine, de beaucoup d’obséquiosité, d’une totale absence d’idées personnelles de manière à garder à ses neurones toute disponibilité pour accueillir celle du chef. Il faut surtout se garder comme de la peste de toute forme d’initiative.». Bien entendu, le tragique dans « Le Fleuve détourné » rejoint le comique. Le paysan qui retourne à son village après des années d’exil dans le maquis, se retrouve face à la cruauté des siens.

Convaincus de sa mort pendant la guerre de libération, ces derniers lui ont même fait une place au cimetière alors que sa femme et ses enfants sont portés disparus. Coincé dans ce jeu de miroirs déformés du destin, le pauvre paysan (sans nom dans le texte), part se confronter à ce qu’il oppose à cette société, la sienne, ingrate et méconnaissante de ses sacrifices pour l’indépendance de l’Algérie. Quel drame que de se heurter au mur du mépris et du rejet de ceux qui prétendent nous connaître! D’être exilé par les nôtres sur la terre qui nous a vu naître. Non seulement Mimouni a cassé dans son œuvre les modèles sociaux faussement nationalistes en vigueur à cette époque-là, mais aussi le mythe de la révolution et ses trahisons, la société et son triangle de Bermudes : l’identité, la sexualité, la religion. Le même constat peut être dressé aussi pour les œuvres de Tahar Djaout: ‘‘Les chercheurs d’os » (1984) et ‘‘Les vigiles » (1995), en particulier.

De toute façon, les écrivains algériens d’expression française, romanciers, poètes ou dramaturges soient-ils, appartiennent tous à une culture dont la structure interne continue d’être orale. En ce sens, l’espace de culture «savante», donc écrite, peut se rétrécir facilement tant que l’oralité a transformé l’écriture depuis des siècles en un texte absent. Loin d’être une métaphore, l’exil linguistique, étant en premier lieu un exil culturel, aggrave du dedans les autres formes d’aliénation que comporte l’exil intérieur (la solitude de l’écrivain). De même, le rapport des écrivains algériens francophones aux lecteurs a changé, de nos jours, sur plusieurs niveaux (culturel, civilisationnel, spatial parfois), vu l’ampleur du fossé creusé par l’arabisation progressive des générations montantes. Leur message ne passe pas comme souhaité et les enjeux culturels de leur écriture se trouvent parfois mal interprétés.

En revanche, la dénonciation et la révolte caractérisent toujours la littérature algérienne nouvelle. De Tahar Djaout à Amin Zaoui, et de Abdelkader Djemai à Boulam Sansal, Youcef Sebti, Yasmina Khadra, Maissa Bey, Salim Bachi et Kamel Daoud, le verbe est conjugué au présent de la révolte et de la résistance. On dirait que l’écriture en est forcée à adopter un profil bas devant les épanchements impulsifs de l’encre. Bien que la dynamique et les objectifs de l’écriture en langue française soient différents de ceux des prédécesseurs, on constate bien, à quelques exceptions près, que cette littérature n’est que la suite logique de la poésie rebelle de Kateb Yacine, du verbe haut de Jean Amrouche, des rimes poétiques de Assia Djebbar et de la prose pamphlétaire de Rachid Boudjedra!

K.G.

Notes de renvoi

  1. Driss Chraïbi, La Mère du printemps, Edition Seuil, Paris. 1982.
  2. Voir Youssef Girard, The International Solidarity Movement, 10 novembre 2010 : http://www.ism-france.org/analyses/-Les-zeros-tournent-en-rond-8207–article-14584.
  3. Mouloud Mammeri, Le sommeil du juste, Plon, Paris, 1955, p144-147.
  4. Albert Camus, Chroniques algériennes, 1939–1958, Actuelles III, éditions Gallimard, Collection Folio essais, Paris, 1958.
  5. Bernard Pingaud, écrire aujourd’hui, Plumitif, juillet 2014 : http://blog-de-lyne.blogspot.com/2014/07/.
  6. Patrick Renaudot, Ce lieu d’exil la langue française, Magazine littéraire N°221, juillet-août, Saint-Père, 1985, p 36-40.
  7. Kamal Guerroua, Exil Nostalgie, Ressouvenances, Villers-cotterêts, 2017.
  8. Abdelkebir Khatibi, Le roman maghrébin, Maspero, Paris, 1968.
  9. Kateb Yacine, Le Polygone étoilé, Seuil, Paris, 2000, p181-182.
  10. Kateb Yacine & Abdelkader Alloula, du théâtre au cinéma, conversation entre Kateb Yacine et Saïd Ould Khelifa, entretien inédit réalisé à Paris le 29 juin 1985, Bobigny 2003, publié à l’occasion du 14 ème Festival 11 au 28 mars 2003 à Bobigny, Hors-série, p. 7 et 8., cité par Kadour Naimi, Défense des langues populaires, le cas algérien, Editions Electrons libres, 2018.
Auteur
Kamal Guerroua, auteur et chroniqueur

 




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