20 février 2024
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L’hygiène et «l’hygiène de la  politique»

COUP DE GUEULE

L’hygiène et «l’hygiène de la  politique»

«Chaque protestation politique fondamentale est un appel à une justice absente et s’accompagne de l’espoir que, dans le futur, cette injustice sera établie, cet espoir, cependant, n’est pas la raison première de la protestation. On proteste, parce que ne pas protester serait trop humiliant, trop rabaissant, trop mortifère. On proteste (en construisant une barricade, en faisant la grève de la faim, […] en se tenant par les bras, en criant, en écrivant) afin de sauver le moment présent, quoi que l’avenir réserve.» John Berger (écrivain, romancier engagé britannique).

Les propos clairs nets et précis et sans détours du chef du service  Épidémiologie et de médecine préventive au niveau du plus grand hôpital du pays, le CHU Mustapha Pacha résonnent comme un « j’accuse! », lorsque, répondant aux questions des journalistes, au cours d’une conférence de presse, il dénonce et met à nu les graves défaillances des systèmes de prévention et il assène : « C’est la faillite du système de santé ! »

Ce n’est pas un citoyen lambda qui le dit, ce n’est pas un locataire de Facebook qui le dit juste pour se défouler, mais c’est un responsable au cœur d’un service hautement sensible et névralgique… Une déclaration et une liberté de ton qui pourraient – conditionnel de rigueur- faire de lui un candidat potentiel au «limogeage», mais sa hiérarchie n’irait pas jusque-là. En tous cas, si cela devait arriver, pas dans l’immédiat, puisque ce serait tellement flagrant et cela donnerait raison à son coup de gueule.

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En fait, même si ce que dit cet épidémiologiste n’est un secret pour personne, pour les simples citoyens que nous sommes, pour la grande majorité des malades qui, hélas, le vérifient chaque jour à leurs dépens, mais il faut souligner le fait qu’ils se démarquent nettement du discours pompeux officiel des décideurs, de celui du ministre de la Santé  et qui refroidit les déclarations théâtrales et les envolées lyriques de certains chefs politiques qui clament, sans sourciller, que notre système de Santé est plus performant que celui des Suédois, mais qui préfèrent, quand même, se soigner en Suède ou ailleurs.

«Quelle en est la cause ? C’est notre ministère de la Santé qui en est la cause ! Notre politique de santé  n’est pas visible, n’est pas claire ! Est-ce qu’un jour, (ils) se sont intéressés à la prévention ? Rien de tout cela ! » révèle-t-il non sans désolation. Dans cette affaire, s’il y a bien un responsable auquel il faudrait rendre hommage pour «son courage», c’est bien à cet épidémiologiste.

Visiblement abattu et consterné, il avoue ne pas comprendre l’attitude et les réactions du ministère de la Santé : «J’ai vu quelqu’un nous dire que le fait de déclarer l’existence de l’épidémie du choléra relève du courage politique » et, ne sachant plus s’il fallait en rire ou en pleurer, il ajoute : «C’est un Docteur orthopédiste qui le dit, je me suis dit qu’il faut être vraiment givré pour tenir de tels propos ! » et, sur sa lancée, il ajoute : « Comment ? Il (le Docteur orthopédique) en arrive à comparer l’Algérie qui est un continent, au Mali, au Niger ou au Yémen qui est en plein guerre ou à la Libye ?» s’est insurgé le Pr Bengounia qui déplore que l’Algérie descende à un tel niveau.

Givré !

«Givré ! » Le mot qu’il faut à la place qu’il faut, à l’endroit d’un responsable à la place qu’il ne faut pas ? Seulement, la chaîne des responsabilités est longue et, naturellement, ce seront les maillons faibles qui sauteront, au cas où… et les « autres » s’en laveront les mains ». L’autre question de fond est celle de savoir pourquoi, même le système de Santé, une question hautement sensible et qui relève de la sécurité nationale  est délaissé et frappé de plein fouet par les restrictions budgétaires, au profit de tant de gabegies et d’ouvrages de prestige, un terrain propice à la corruption, devenue le premier « budget » de l’Etat. Question laissée aux champions de la morale, aux « intello-hygiénistes ».

C’est lui ! C’est encore et toujours lui ! C’est lui qu’il faut punir, c’est lui, qu’il faut humilier, c’est lui qu’il faut crucifier! Lui, c’est le citoyen! Ce citoyen qui aime la saleté, qui ignore les règles d’hygiène les plus élémentaires, qui aime se faire violences, qui aime se voir tomber malade, qui se réjouit de se voir dans un état d’indigence, c’est lui.  C’est lui l’origine de la réapparition du choléra et qui est tenu pour responsable de tous les autres drames qui frappent le pays. Telle semble être la thèse qui, cela dit, comporte une certaine part de vérité toute relative, discutable et qui n’explique pas tout, et que portent et défendent certains esprits plus « propres » que les autres, en reprenant des éléments de langage des pouvoir publics et qui, peut-être ayant  d’autres « préoccupations », veulent se situer au-dessus de la mêlée.

Sur cet aspect de la problématique, une question mérite d’être posée et le « détail » vaut la peine d’être relevé : que sont devenues, que deviennent maintenant toutes ces actions de volontariat pour le nettoiement des espaces publics, (rues, quartiers…) entreprises par des citoyens et des associations de leur propres initiatives, avec des moyens de bord et qui sont élevées au rang « d’exploits » et qui sont immortalisées dans des album-photos qu’on voit sur les réseaux sociaux, des évènements commentés, félicités, aimés, adorés, partagés? Parce que l’Etat a failli aux responsabilités qui sont les siennes dont celle de garantir la santé du citoyen, que c’est ce citoyen qu’il faut clouer au pilori ?

En « démocrature »

Allons au fond des choses. Si la question de l’hygiène publique, celle liée à la santé et à l’environnement se pose et devient une cause et une priorité nationales, celle de l’hygiène politique, celle de l’hygiène démocratique, celle des responsables chargés la gestion de la cité, celle du pouvoir, celle des partis dits de l’opposition se posent aussi avec acuité et ne sont pas les plus saines, loin s’en faut.

Mais, pendant ce temps et au-delà cette guerre de déclarations, c’est le citoyen qui fait les frais de la faillite, non seulement du système de Santé, mais de tout le système, dans toutes ses  composantes qui gouverne le pays depuis l’indépendance.

Certes, nous restons dans la dénonciation, dans l’indignation dont le régime en place, une «démocrature» à la Poutine n’en a cure, et dont s’accommodent même les partis politiques de « l’opposition », puisqu’ils prennent part volontiers à ses messes électorales et siègent dans ses institutions de démocratie de façade et qui mènent un combat « confortable » grassement rémunéré ; certes, et c’est le seul « consensus » qui ait abouti, nous restons dans le constat que tout le monde partage.

Cependant, force est de constater qu’, l’état actuel des choses en espérant qu’elles évoluent autrement, le consensus politique, un consensus en dehors du système qui dépasse le stade de la réflexion et de la théorie reste une utopie, une chimère, parce que, entre autres raisons, otage de guerre de leadership, et chacun le voit à sa porte et les divergences dans les optiques, alors que, tous se réclament de la démocratie et revendiquent et appellent au changement. En revanche, les clans du pouvoir, malgré les échanges d’amabilités entre les chefs des partis qui le représentent et quoi qu’il se passe feront leur « consensus » le moment venu. Le seul consensus auquel les tenants du pouvoir en place pourraient adhérer est celui qui leur  permette et leur garantisse de rester et de garder le pouvoir. La seule alternance à laquelle ils pourraient souscrire est l’alternance clanique, avec, naturellement, un saupoudrage et des zestes de partis et de « personnalités » de l’opposition qui émargent dans les guichets du pouvoir.

On le voit. Sans que nous nous en rendions compte, de la question de l’hygiène, de celle de la santé du citoyen, de celles liées à son cadre de vie, nous débouchons inexorablement sur les questions d’ordre politique, donc du « pouvoir ». Car, à moins que la donne ait changé ou que cette thèse soit remise en cause, la crise multidimensionnelle que traverse le pays, est essentiellement d’ordre politique. C’est l’Etat de droit, un Etat fort de par ses institutions véritablement démocratiques à toutes les échelles, des organes de contrôle indépendants de toute tutelle, celui de la force de la loi admise, adoptée par tous et appliquée à tous, sans distinctions de rang ou de statut qui sanctionneront par exemple, tout contrevenant à l’hygiène publique, un système éducatif performant résolument orienté au service de la construction d’une citoyenneté pleine et entière, et non pas au service d’une idéologie et de la manipulation des esprits, parce que, « l’éducation, comme le disait Leibniz, peut tout : elle peut faire danser les ours » Sauf que, tout dépend de quelle « danse » il s’agit…

Dans cet esprit, dans l’un des messages adressé au peuple algérien en mars 2011, un plaidoyer pour « une refondation institutionnelle », basée sur « une Constitution digne de ce nom et issue d’une Assemblée constituante « librement élue »» Hocine Ait-Ahmed l’écrivait et le formulait encore de manière mieux et plus élaborée […] « Une véritable construction politique nationale, démocratique, populaire et pacifique. La finalité est d’assurer au peuple ses besoins sociaux fondamentaux et d’édifier « un Etat de droit, des institutions fortes de leur légitimité, une justice indépendante, des contre-pouvoirs efficaces, une vie politique démocratique réglée par un contrat national, social et politique qui garantisse les libertés individuelles et collectives au même titre qu’il se porte garant de la justice sociale ».

Une nation se construit, d’abord, par la liberté du citoyen. Non pas cette liberté de faire ce que bon lui semble, mais cette conscience collective de la liberté, régulée par l’esprit de responsabilité qui définit les mêmes règles pour tous. La première leçon de moral à enseigner est celle de la liberté et de l’esprit de responsabilité.

Si, à titre d’exemple, comme « besoins fondamentaux », des deniers publics prennent une destination autre que celle pour l’aménagement d’une décharge publique qui réponde aux normes en matière de respect de l’environnement et des écosystèmes, dans une structure de santé de proximité dotée d’équipements nécessaires, si des écoles, notamment dans les régions les plus enclavées, continuent à être confrontées à l‘absence ou aux pénuries d’eau potable et aux installations sanitaires, lorsque ces mêmes pouvoirs publics bloquent délibérément des projets d’investissement dans le domaine du recyclage des déchets ménagers et industriels, ou de traitement des eaux, toutes les actions et toutes les initiatives du citoyen aussi volontaristes soient-elles, et loin de nous une quelconque idée de les mépriser ou de les ridiculiser- ne suffiraient pas à traiter le mal à la racine. Et, les sachets noirs continueront à voltiger dans le ciel comme des cerfs-volants, les décharges sauvages continueront à pousser à chaque coin de rue, les « corbeaux » continueront à les survoler et à les investir, et la santé du citoyen continuera à en pâtir.

Ces quinze dernières années, l’Algérie, a engrangé une manne financière à donner le vertige et qui n’est soumise à aucun organe de contrôle : quelque 1000 milliards de dollars qui auraient pu servir à enclencher une dynamique sérieuse de développement durable et intelligent de notre pays, accompagnée d’une transition et d’une ouverture politiques véritablement démocratiques graduelles plurielles.

En contrepartie, au final et, malgré l’autoroute est-ouest, malgré le métro d’Alger, malgré sa nouvelle mosquée, la plus grande d’Afrique et la troisième du monde, malgré le quatrième mandat, malgré un cinquième, et en l’absence d’une dynamique et d’un projet politiques alternatifs fédérateurs et opérationnels, ici et maintenant, une absence qu’il convient de traduire par un abandon du terrain pris d’assaut par une adversité politique rampante et une clientèle du régime de plus en plus nombreuse et ostentatoire, ce pouvoir, le maintiendrait et le condamnerait à tous les « sous-développements durables. »

La « renaissance » du choléra dans la « Suède » de  Ould Abbès en est une parfaite illustration.

Auteur
R. Zenati

 




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