31 janvier 2023
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L’islamisme : un train peut en cacher un autre

ANALYSE

L’islamisme : un train peut en cacher un autre

Un ami kurde d’Irak, au début des années 1990, m’a interpellé à peu près dans ces termes (je le  cite de mémoire) : Il me semble que vous, les Algériens, faites preuve d’un peu de  suffisance, voire  de prétention !

Sur le coup, je fus un peu irrité par ce que je venais d’entendre et je lui ai demandé  de m’expliquer clairement le sens de ses propos (l’homme, courtois et mesuré, ayant connu de grandes souffrances -une grande partie de sa famille a été exterminée par les armes chimiques  de l’armée de  Saddam Hussein à Halabja, ville kurde de la province d’As-Sulaymanya -, je savais qu’il  n’avait pas  le tempérament provocateur et ne parlait pas à la légère).

Il venait de voir à la télévision des foules de manifestants à Alger (suite aux menaces et    agressions  du FIS, notamment contre les femmes non voilées) criant, entre autres slogans, « l’Algérie n’est pas l’Iran » ! Il me répondit (je résume très succinctement et toujours de mémoire) :

  • Si, l’Iran, héritier d’une riche civilisation persane et de grands empires qui ont rayonné sur une bonne partie de l’Asie : achéménides, sassanides, safavides…, ayant enfanté Zoroastre, Firdousi, Khayyam…, n’a pas résisté à l’assaut des ayatollahs et autres mollahs d’obédience chiite, il n’est pas sûr que la vôtre, aussi historique et prestigieuse soit-elle, puisse mieux tenir devant les velléités  totalitaires d’autres islamistes porteurs  d’une idéologie rivale (sunnite) mais non moins violente et sanguinaire (les salafistes wahhabo-saoudiens et les frères-musulmans d’inspiration sunnite, aux émanations égyptiennes, émiraties ou turques).

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    Votre tragique expérience est susceptible de nous fournir des  leçons, ainsi qu’à d’autres, lui ai-je répliqué sans trop de convictions, ébranlé par la pertinence de cet argument sorti de la bouche d’un homme dont le peuple a subi- et continue de subir- les pires atrocités (atrocités des arabo-baâthistes puis celles des islamistes).

L’échange  a continué sporadiquement avec mon ami kurde à chaque fois que je me suis rendu dans son petit restaurant (qu’il a ouvert à Lille où il a bénéficié du statut d’exilé politique) suite à l’acte génocidaire du régime de Saddam Hussein) mais je me suis mis à m’instruire davantage sur le cas iranien par des lectures. Pendant ce temps des massacres à grande échelle se perpétraient en Algérie et en Irak et les exécutions sommaires continuaient en Iran. D’autres pays musulmans allaient sombrer…

Loin de moi l’idée de prétendre avoir cerné les tenants et les aboutissants de « la révolution islamique iranienne » mais  je peux dire qu’un ouvrage  m’a particulièrement  intéressé, informé et sur certains chapitres édifié (j’admets volontiers une part de subjectivité !). Il s’agit du livre du philosophe iranien  Daryush  Shaygan paru chez Albin Michel  à Paris en 1989 sous un premier intitulé : Le regard mutilé, schizophrénie culturelle : pays traditionnels face à la modernité et un 2ème intitulé (dans une livraison en format de poche) : schizophrénie culturelle : les sociétés islamiques face à la modernité.

Ayant pris beaucoup de notes, je me propose d’en donner un aperçu (dont peuvent bénéficier ceux qui n’auraient pas eu le livre entre les mains). J’estime par ailleurs que les  réflexions du philosophe Daryush Shaygan, notamment celles portant sur le monde musulman en général et son pays, l’Iran, en particulier, méritent une plus grande diffusion afin de toucher le plus de lecteurs possibles. Je pense aussi, simple hypothèse ( l’histoire ne se faisant pas à reculons !), que si les pays musulmans souffrant des affres de l’islamisme politique, violent et terrorisant, avaient médité et tiré les leçons de l’expérience iranienne, peut-être se seraient-ils épargné  tant de morts, de destructions et de…retard dans leur développement économique, social et culturel.

L’Algérie en premier. Notre pays n’avait pas encore pansé les blessures béantes d’une guerre sans merci  imposée  par le système colonial), suivie de deux coups d’Etat (1962 et 1965), qu’il s’est laissé  happé par les chants de sirène de faux-prophètes appelant à l’avènement ou retour  de la » oumma islamiyya » des temps moyenâgeux (si tant qu’elle ait vraiment existé !). Une  nouvelle guerre, celle-ci de religion, fut préméditée et déclenchée, la fameuse « décennie noire », dont le pays ne se relève pas encore (l’islamisme n’est plus maître des maquis  mais sévit toujours dans les rouages de l’Etat et de la société). C’est bien connu des observateurs : les pouvoirs successifs lui ont préparé le terrain depuis l’indépendance et continuent à le servir encore aujourd’hui. Une complicité assumée autour d’un principe décrété intangible : l’Islam religion d’Etat ! Mais, revenons à notre sujet : l’ouvrage de  Daryush Shaygan .

S’il traite du cas iranien parce que c’est sa société et qu’il la connait bien, il ne s’y enferme pas pour autant. Il l’expose en tant qu’illustration d’une problématique générale et commune à de nombreux pays musulmans souffrant de la « maladie de l’Islam » (pour reprendre une formule d’un autre penseur, le Tunisien Abdelwahab Meddeb). C’est dire que les analyses de Darush Shaygan peuvent refléter dans une large mesure la situation de la plupart des pays musulmans, nonobstant les distances les séparant et les formes politico-idéologiques  dans lesquelles s’expriment et se pratiquent les religiosités locales. Et, il n’y a guère dans ces pays d’Etat démocratique neutre ou laïc à même d’organiser la vie sociale dans le respect des opinions et des consciences religieuses (ou non religieuses) des individus et des groupes sociaux, qu’ils soient confessionnels, ethniques ou politico-idéologiques.

Quasiment tous les pouvoirs des pays musulmans exploitent la religion à des fins de légitimation et de perpétuation  de leur règne. Daryush Shaygan en témoigne mais avec la modestie qui sied au philosophe ; il ne prétend pas détenir la vérité mais il décline sans détours ses « vérités » qu’il soumet au débat.  » Ce livre, dit-il, est  un essai sur les distorsions de l’esprit dans les civilisations qui sont restées en retrait dans l’histoire et n’ont pas participé à la fête des changements » (entame de l’ouvrage).

De la schizophrénie culturelle :

Dariush Shaygan  fait  de  l’Iran (mais pas seulement) un constat empirique que peut faire tout visiteur de ce pays et de la plupart des pays arabo-musulmans. Une grande partie  des habitants de ces contrées  ont un mode de vie marqué par une sorte de distorsion comportementale : la recherche effrénée du mode de consommation occidentale (profusion d’objets-marchandises « made in USA, England, France, Deutchland, Japan… », étalage de produits de dernière génération, parfois encore au stade de prototype ou de gadget : électronique, automobile, électroménager, téléphonique, informatique, vestimentaire, culinaire et…des jets privés pour se rendre au pèlerinage de la Mecque ; mode de vie consumériste qui s’accompagne d’un rejet quasi obsessionnel (surtout chez les fondamentalistes) des valeurs, des idées, des organisations sociopolitiques, des cultures (i-e  de la civilisation) dans lesquelles ont été conçus, fabriqués et mis en service tous ces produits « magiques » : démocratie politique, séparation du politique et du religieux, citoyenneté pour les femmes, respect des minorités idéologiques, ethniques, linguistiques, sexuelles… On ne perçoit pas ou on fait semblant de ne pas percevoir la contradiction ou le double-jeu.

Tout se passe comme si la fuite en avant consumériste des objets-gadgets occidentaux  a pour fonction de camoufler ou de court-circuiter l’origine et le procès intellectuel et scientifique  de leur invention-fabrication-circulation.

La consommation « naturelle »  de ces  marchandises désincarnées  dispense de penser  au cheminement historique de leur création, comme si elles tombaient du ciel. Leur consommation-destruction  aurait pour fonction de « justifier un déficit conceptuel » (selon la judicieuse formule de Daryush Shaygan). A l’instar des ayatollahs, des mollahs et de leurs pasdarans en Iran, les sociétés arabo-musulmanes et leurs imams et autres « soldats » d’Allah « reçoivent par l’effet d’un effondrement continuel l’incoercible attrait des choses nouvelles (dont) la généalogie  et l’archéologie leur restent inconnues » (D.S, P.  198 :17). Comment alors s’approprier ces choses nouvelles ?  Par un procédé magico-religieux : la « halalisation ».

Pour rendre « halal » tous ces objets « made in », ils sont soumis à des rites et des opérations de  « dédiabolisation » ( le Satan occidental s’y cache !) ; il n’y a qu’à  voir, observe Darush Shagan, les taxis  et les magasins du bazar de Téhéran, accrochant sur leur pare-brise et leurs vitrines des effigies de dignitaires religieux (surtout  Khomeyni), des slogans religieux, des sourates du Coran… ; il en est de même à Ryad, Khartoum, Tunis ou Alger… ou les mêmes talismans se voient  dans l’espace public et même à l’entrée et dans  les foyers privés. Il  est devenu courant d’arrêter le travail, de fermer boutique, de décaler un cours ou un examen, de reporter un rendez-vous à l’heure des appels à la prière et des prêches.

La femme est sommée de ne pas s’aventurer dans certains espaces publics, de rentrer chez elle avant la tombée de la nuit et, en tout cas, sa présence n’y est tolérée que porteuse d’une « tenue conforme à la shariâa »(hidjab, tchador, abaya, niqab, djelbab, foulard….). Cette » conformité » fait controverse chez les théologiens mais les islamistes n’en ont cure, ils  font prévaloir de gré ou de force leur version du dogme : des polices religieuses et des moralistes patentés ou improvisés (télévision, mosquée, école…) veillent à son application. Les institutions gouvernementales, les organismes publics et même la société civile finissent par se soumettre à leur diktat idéologique et perdent ainsi leur « neutralité républicaine ».

Le cas iranien et son frère-ennemi en islam, saoudien, ont fait école et se sont imposés peu ou prou dans tous les pays musulmans et même dans la diaspora de ces pays  établie en Europe (Angleterre, Hollande, France…) et en Amérique (USA, Canada…).

L’islam pétrolier (selon l’expression de M. Arkoun) supplante l’islam-croyance religieuse ; il se grise  dans un consumérisme outrancier (devenant ainsi le déversoir de la technologie et des produits occidentaux) tout en s’enfermant dans un rigorisme religieux de nature pathologique. Une sorte de compensation ou de rédemption à une culpabilité enfouie dans l’inconscient ; d’aucuns diraient une hypocrisie à peine camouflée.

Une double aliénation est à l’œuvre : le désir de la modernité matérielle et la peur de la perte d’une identité religieuse, mais une modernité réduite à des objets techniques devenus indispensables et une identité religieuse fantasmée des origines. Laissons  dire D. Shaygan : « Dans le contenu de mes représentations en retard sur les productions matérielles qui m’environnent de toutes parts, s’insère un vide que je ne peux combler (…). Ma pensée est restée  à l’abri des grands chocs de l’histoire (…).

Ma conscience vit encore à l’heure de l’enchantement du monde. Je reçois par l’effet d’un bombardement continuel l’incoercible attrait des choses nouvelles, mais leur généalogie et leur archéologie le restent inconnues (….). Les périodes successives de l’histoire me sont indifférentes. Je peux sauter du coq à l’âne par-dessus les siècles puisque les discontinuités qualitatives qui ont scandé l’histoire de l’Occident n’ont aucune représentation concrète dans mon esprit. J’ai un passé qui se confond avec le présent (…) et un présent qui est mon avenir. »(D. S, P.16-17).

Ainsi, prises dans la contemplation de la gloire supposée du passé, les sociétés que décrit D. Shaygan (et dont il se sent partie prenante en utilisant le pronom personnel –je-), détournent le regard de ce qui est à l’origine du processus créatif des objets-marchandises ; l’esprit scientifique et son fondement philosophique, la pensée critique et subversive. Plus le monde bouge, bouleversant leur existence matérielle, plus elles s’accrochent à des  » vieilles lunes » ou représentations imaginaires : l’histoire n’a de sens à leurs yeux que lorsqu’elle se cantonne à  réciter les épopées supposées d’illustres ancêtres.

En conséquence, l’avenir n’est pas ce qui advient et se construit avec les moyens et les concepts  du monde moderne mais la quête frénétique d’un retour à l’âge des premiers moments de l’avènement de l’Islam. De ce fait, elles  peinent à évoluer dans le temps car il est figé mais s’affirment dans l’espace  que leur « avant-garde religieuse » s’applique à rendre conforme à la cité mythique de leurs rêves.

« Quelle félicité inespérée que de tout expliquer à partir de ce moteur fondamental qui surgit à tout bout de champ, expliquer toutes les énigmes irrésolues, dévoiler les rapports de force(…), révéler la trahison abjecte des dirigeants à la solde de la conspiration universelle (D.S, P.194).

Même l’intellectuel- technocrate censé, de par sa formation et sa fonction, pouvoir éviter les distorsions idéologiques, adopte un comportement prétendument islamique « rejette le port de la cravate, parle d’une façon péremptoire, ne dévisage jamais son interlocuteur—puisqu’il nie d’office toute altérité–, refuse l’usage des langues étrangères et demeure, par principe, mal rasé. Ce comportement se voulant islamique(…) est le résultat d’un ressentiment qui provient d’une distorsion idéologique ou d’une sorte d’islam militant revanchard, amalgamé avec un type de bureaucrate révolutionnaire à œillères rigides » (D.S, P.176-177). Pour illustrer le ridicule de ce genre de comportement D. Shagan recourt à une sorte d’allégorie que je reprends, ici, avec un certain amusement (anecdote qui ne manque pas de pertinence, pouvant refléter la réalité d’autres pays musulmans) :

« ….un jeune homme ayant réintégré le pays après plusieurs années d’absence, débarqua à l’aéroport de Téhéran et prit un taxi pour renter chez lui. A mi-chemin, il demanda au chauffeur de s’arrêter devant un tabac. Pourquoi faire, monsieur, demanda le chauffeur ?

– Mais voyons ! Pour acheter des cigarettes

– Les cigarettes, on les achète à la mosquée

– Mais, la mosquée, c’est la maison de Dieu, on y va pour faire des prières

– Erreur, cher monsieur, pour prier on va à l’université

– Mais alors où fait-on ses études ?

– Les études, cher monsieur, on les fait en prison

– La prison c’est l’endroit où on garde les malfaiteurs

– Encore erreur, cher monsieur, les malfaiteurs on les case au gouvernement « .(D. S, P.117-178).

Retard chronologique ou ontologique ?

L’intelligence politique des religieux est plus conçue  pour entretenir l’inertie que pour s’adapter à l’innovation. Quand ils sont au pouvoir, comme en Iran, confrontés donc à la gestion du temporel, cette intelligence se transforme en ruse idéologique et en populisme (faire semblant de parler le langage du peuple !) au lieu  de rompre avec la mentalité scolastique et affronter les défis de la modernité : développer l’économie, favoriser l’enseignement et la recherche scientifiques, encourager la culture et les arts… »

Les fausses assimilations » (théories, idées et techniques acquises et sélectionnées par fragments épars, détachées de leur substrat culturel et philosophique) ont du mal à se greffer dans un univers qui les neutralise. Pour reprendre l’exemple imagé et cocasse de D. Shaygan, la voiture-Mercedes n’est pas un cheval, ni un chameau  à quatre roues, c’est un moyen de transport qui a besoin d’un environnement structurel adéquat : usines, routes, mécaniciens, pièces de rechange et…utilisateurs qui respectent le code de la route. Et cet environnement fait défaut en dehors de quelques ilots de modernité réservés à la nomenklatura (athées ou religieuses les nomenklaturas se ressemblent dans leur quête d’un haut niveau de vie matérielle !).

Le placage des produits matériels de la modernité sur un socle pré-moderne peut faire illusion dans les pays d’islam pétrolier. L’Arabie Saoudite n’est pas l’Afghanistan mais l’un subjugue l’autre avec ses mosquées et ses écoles coraniques que financent les pétrodollars ! Deux visions du monde, deux paradigmes, ou deux univers mentaux et culturels tentent de se concilier dans des temples orgiaques de l’hypermarché ou du bazar (les hypermarchés des métropoles américaines, d’Angleterre ou de France pâliraient de jalousie devant ceux de Doha,  de Dubaï, de Ryad ou du bazar de Téhéran !). Etre moderne, pour ces Etats riches, c’est être à l’avant-garde du consumérisme, une façon de vivre son temps dans et à travers les objets techniques. Le décalage n’est pas chronologique mais ontologique : les pieds et le ventre dans l’hypermarché et les boutiques de mode du 21ème siècle et la tête dans les mosquées du 7ème siècle. D. Shaygan  explique ce décalage à sa façon : »je suis en porte-à-faux avec moi-même : c’est-à-dire avec ce que je suis censé incarner et ce qui me sollicite de toutes parts. Je suis pris en tenaille entre les idées qui se vaporisent faute de lieu propre et des idées archaïques  qui se durcissent par manque d’adaptation.

Le mensonge devient une façon d’être-dans- le- monde, une manière d’appréhender une réalité qui m’échappe, devant laquelle j’échoue continuellement, face à laquelle je suis démuni. J’ai beau inventer des excuses, chercher des boucs émissaires : capitalisme international, séquelles dévastatrices du colonialisme, sionisme, impérialisme et tous les « ismes » que l’on voudra, tous ces termes ne sont que des palliatifs qui me consolent ; des sédatifs qui me plongent davantage dans mon sommeil dogmatique »(D.S  p.22-23). Mais on continue malgré tout à croire- à quelques exceptions près- « que nous pourrions faire un tri dans la nature des choses que nous recevions : séparer le bon grain de l’ivraie.

Choisir la technique, les armes à feu et opposer héroïquement une fin de non-recevoir aux idées subversives, laïcisantes, qui les sous-tendaient. Rester en somme un musulman intégral soumis intégralement à l’omniprésence de la Shari’a… »(D.S, P. 31). Quelle est donc cette capacité particulière des régimes  musulmans qui prétendent  faire éclater la modernité en pièces et ne choisir que les techniques, en premier les armes les plus sophistiquées ? C’est qu’ils sont convaincus que le rattrapage ne s’opère que par le biais  de l’importation du « consommable » : accumuler les objets-signes de la modernité et refouler les mutations qu’elles induisent ou qu’elles présupposent, la démocratie et la liberté de conscience. Voient-ils que le développement est ailleurs ? Car « ce n’est pas en modifiant les infrastructures qu’on changera les têtes, mais en bouleversant les têtes elles-mêmes. Je suis étonné de constater que mes problèmes n’ont pas changé depuis que je me suis rendu compte de mon décalage. Je répète sans cesse les mêmes nostalgies, je recherche sans cesse les mêmes boucs émissaires, je me retranche sans cesse les mêmes barrières, quelque part ma pensés châtrée par l’impuissance séculaire opère sur des clichés usés jusqu’à la corde (….). Mon innocence est infaillible, tout ce qui peut m’arriver de malheur est imputable aux forces mystérieuses dont je n’ai pas le contrôle (D.S, P.23).

Qu’à cela ne tienne : « Donnez-moi pourtant les outils les plus modernes, les pétrodollars en abondance, les idées les plus tolérantes de l’âge démocratique, et je mettrai en place en l’espace de quelques mois l’appareil le plus répressif du monde : un paradis de l’enfer. Ce ne sont pas les moyens qui m’ont manqué ! j’ai hérité de milliards et en devises fortes, dont je ne sais hélas comment me servir. Non ! Ce sont les idées qui me manquent. Car voyez-vous je suis bloqué quelque part. Un blocage aussi vieux que mon âme, aussi tenace que mes idées fixes, aussi pathologique que mes obsessions et aussi névrotique que ma religion encombrante (…) » (D.S, P.24). Le mot est lâché : religion encombrante ! Quand pourrons sortir de ce carcan, nous aussi, en Algérie ? Au moins en débattre sereinement. Pour faire la part des choses.

La réislamisation  ou l’échec de la sécularisation

Retour à une idée simple, éprouvée dans les sociétés avancées économiquement, culturellement et politiquement : la séparation du politique et du religieux, ce que l’on traduit par le concept de laïcité en France (et l’aire francophone) et de sécularisation en Angleterre (et l’aire anglo-saxonne). Quand, comprendrons-nous, enfin, que dans nos contrées le principal obstacle à l’émancipation est l’appropriation-exploitation de l’Islam par les pouvoirs politiques ?

On peut aussi poser la question par une sorte de dialectique inversée : quand comprendrons-nous que l’Islam se condamne à rester une des dernières religions de la stagnation, de l’intolérance et de la violence sociale, à cause de sa propension à s’accaparer de la sphère politique et du pouvoir ?  Le drame chez nous est que ce genre de questionnement est interdit ; l’islam politique ou le politique islamique sont les deux mâchoires d’un étau qui nous empêche de jeter un oeil critique sur nous-mêmes et notre société, de nous regarder dans le miroir avec les instruments de la connaissance du monde moderne (histoire, anthropologie, sciences politiques…).

Notre regard est mutilé par le voile de l’ignorance sciemment entretenue, ce que D. Shaygan  désigne par l’expression : sanctification de l’ignorance. Selon cet auteur, non seulement la sécularisation fut un échec en pays musulman et ce, depuis l’entreprise avortée de la Nahda (Renaissance) initiée par des intellectuels musulmans à la fin du 19ème et début du 20ème siècle (Abduh, Afghani, Iqbal…) mais bien plus grave, cet échec est suivi d’une réislamisation qui  a banni  la pensée rationnelle musulmane (le mu’tazilisme ou mu’tazila, principalement). L’erreur de ces penseurs au fait de la science occidentale, nous dit D. Shaygan, est d’avoir considéré que la doctrine n’est pas en cause, ce sont ses praticiens et ses interprétateurs qui le sont : » l’Islam est innocent, ce sont les musulmans qui sont corrompus « .

Dénoncer l’islam de prostration ne suffit pas ! Vaste débat qu’un compte-rendu de livre ne peut résumer. La modernité est le résultat historique de la critique philosophique et politique du christianisme, chose encore inconcevable en Islam et dans certaines autres religions. Ce n’est qu’après avoir laïcisé ou sécularisé  la société que l’on peut s’attaquer à sa « majesté » le pouvoir et ses instances de légitimation, qu’elles soient à prétention divine ou profane, professe notre philosophe.

La réislamisation, « telle qu’elle est mise en pratique de nos jours (….) cherche à prendre  en tout le contre-pied de la modernité et des idées subversives qui l’accompagnent. Depuis qu’en Iran les Mollahs ont pris le pouvoir, l’islamisation est appliquée à une échelle massive (….).

Les Ulémas sont pris au piège d’un nouveau discours sociopolitique- qui n’est que surenchère et fuite en avant-. A qui mieux mieux. Tout y est touché : les coutumes, les habitudes, les modes de production, les rapports sociaux et les représentations du monde. Côte à côte gisent  des mondes historiquement décalés : la technologie de pointe et les comportements les plus primitifs (…). Le mépris de ce qui est beau, le refus obsédant de ce qui tant soit peu excite les sens trahissent (…) une attitude inédite qui suggère beaucoup plus  la laideur négatrice des régimes totalitaires (…). Il y’a dans ce refus névrotique une volonté de puissance hors du commun, un désir impétueux de mater toute tentative de briser le moule (…) (D.S, P. 143-144-145).

Conclusion 

J’ai essayé dans ce texte de donner un aperçu  à travers la lecture d’un livre, de la pensée d’un auteur. Il s’agit, en fait, de la mise en exergue de quelques idées fortes sur lesquelles, il faut le dire, je projette mes propres convictions. C’est dire aussi que la réflexion de Daryush Shaygan est beaucoup plus vaste et profonde que les quelques bribes que j’ai pu en tirer-sélectionner-. Puisse-t-il, j’espère, ne pas m’en tenir rigueur si je m’écarte un peu trop de sa  pensée véritable. 

Saïd Doumane

Tizi-Ouzou, août 2020.

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Auteur
Saïd Doumane

 




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