16 avril 2024
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Lounis Aït Menguellet : flashbacks sur un poète d’exception 

D’Alger –Atlas 1974 à Paris –Olympia 2019

Lounis Aït Menguellet : flashbacks sur un poète d’exception 

Le plus difficile, ce n’est pas de rendre hommage à Lounis Aït-Menguellet (un de plus – ou de trop- diraient certains), mais de trouver une brèche pour assister à des évènements qui vous enthousiasment, vous embrasent et vous projettent, tel un tsunami de déferlantes émotions, vers les fièvres, les troubles et la fureur de vivre de vos 20 printemps.  

À cet égard, le dernier passage sur la scène mythique de l’Olympia, le 2 novembre, mérite acclamations et ardeurs syntaxiques aussi soutenues que les ovations d’un public acquis aux envolées poétiques débitées par le grand Maître pendant une soirée qui s’étendait jusqu’à minuit.

Nous savons bien que ces étiquettes de grand Maître ne vont pas dans le sens de l’humilité dont Lounis est doté, car la grandeur d’un homme se mesure justement à son niveau d’humanité et de fusion avec le citoyen lambda dont il représente l’étalon de mesure d’une sobriété ancestrale à nulle autre pareille. 

Petite anecdote fort à propos : dans les années 1980, l’ami Jiji, le poète discret de Paris, rencontra Kateb Yacine attablé dans un café de quartier. L’ayant reconnu, Jiji se précipite vers lui et, tout en lui tendant la main pour le saluer, il se crut obligé de rajouter « Ah Kateb ! que je suis heureux de rencontrer le plus grand écrivain de mon pays !» …et Yacine de rétorquer, avec embarras et l’air timide qu’on lui connaît : riyah bark ! (Assied toi, c’est tout ! …) dans le regard une formule, « nul besoin de déférences légères ou excessives », qu’il ne prononça pas !)   

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C’est avec le drapeau amazigh flottant et virevoltant dans le bus et dans les rues qu’avec ce même Jiji et sa suite parisienne, nous nous rendîmes, vers 19h -en avance croyions-nous- pour un concert prévu à 20h. Quelle ne fut notre étonnement de trouver une queue déjà bien allongée devant l’entrée de l’Olympia ! Le temps de prendre quelques photos devant cette salle mythique, nous voilà rebroussant chemin pour suivre le flot de spectateurs. Entretemps, la queue s’était bien étirée. À tel point qu’en bout de rue, elle ne formait plus un segment de droite mais une sorte de « U » remarquablement bien structuré. Personne, absolument personne n’essayait de se faufiler pour grignoter quelconque espace au mépris des autres ! Quelle civilité ! m’étais-je exclamé ! -c’est cela notre identité surenchérit Jiji !

Oui, c’est cela notre identité ! Sauf que, la voilà obligée de se retrancher à Paris ou ailleurs pour l’affirmer, drapeau berbère sur les épaules, sans courir le risque de se faire arrêter et emprisonné. 

Pourtant, il y a de cela 45 ans, ces moments de convivialité autour du bourgeonnant artiste, nous les avions vécus à…Alger, à la salle Atlas, au printemps 1974. Ce fut son premier grand spectacle. Nous y étions aussi ! C’était le temps où nos rêves et nos illusions ne franchissaient pas les frontières. Et l’identité de sagesse n’aspirait qu’à faire fructifier les essences du terroir que ce freluquet à la voix et au verbe enchanteurs portait au firmament pour les faire retomber sur nous, tel un grandiose feu d’artifice dans lequel chaque mot, chaque verbe est une étincelle magique surgissant des entrailles du maître pour illuminer les chemins de nos destinées. 

Comment oublier le timide Lounis entrant en scène sous un tonnerre d’applaudissements assez puissant pour le faire voler tel un papillon piégé dans des quarantièmes rugissants auxquels il ne s’attendait pas. Reproduire l’ordre des chansons est un défi perdu d’avance, après 45 ans, mais je me souviens que chacun y allait de sa tonitruance pour réclamer ses préférées. Coincée entre « a’tajra illili » et « dh’aghriv our z’egragh lavhar » fuse une voix de ténor, la mienne, pour rugir de toutes ses tripes « Djamilaaa… ! ». Le concert, diffusé en direct par la chaine 3, avait été enregistré par une camarade des années de fac. Dans le brouhaha ambiant émergeait bien ce «djamila» réclamé à plein poumons. Pour la petite histoire, la même voix de ténor, se croyant rajeunir de 45 ans, s’est égosillée de la même façon lors de la soirée à l’Olympia. Ce qui ne manqua pas de déclencher quelques rires collectifs et d’amuser le public.

Je n’ai pas eu droit à «ma» Djamila en 2019, mais en 1974 si ! 

Totalement dépassé et certainement satisfait de ce succès et un public acquis, Lounis était pris par l’envie de contenter tout le monde. Pour calmer des fans en transes, il énonce « ath’n’tidyawi yawq… ma yehwa’yawen a récital ! ». Oui, ce fut un sacré récital ! car le répertoire défilait sans discontinuer sous l’œil émerveillé de Kamel Hamadi, au banjo, si mes souvenirs ne subissent pas de distorsion sous le poids des ans. Le monumental Kamel Hamadi, l’artiste aux 2000 chansons, présent aussi à l’Olympia, ce 2 novembre, et avec lequel nous avons eu plaisir à échanger quelques mots et salutations furtifs et courtois, juste avant le concert. 

Les années passent, les succès s’enchaînent et succèdent aux succès. Pour nous, ses fans de première heure qui appartenons à la même génération, nul doute que la poésie de Lounis prenait, au fil des ans, des allures d’attache ferme au terroir d’origine. 

Tout juste rentrés des USA, au Ramadhan 1979, c’est à l’Opéra d’Alger que nous retrouvons un Lounis qui a gagné en maturité, débitant une verve difficilement accessible sans concentration optimale. Il s’écoute désormais en silence et recueillement, loin de l’excitation post adolescence qui s’opérait en nous à l’engouement des premières chansons. 

Lors de cette soirée des retrouvailles, ledit recueillement fut perturbé par un drabki complétement à côté du rythme et des accords ! Gênés par la cacophonie, les spectateurs perdaient patience, sans trop savoir comment le signifier au maître, quand du public soudain fusa une voix qui postula un « s’tikhar Pif enniiii… !» (Dis à ce Pif de s’en aller !) déterminé qui envahit la salle pour convaincre Lounis de mettre fin, par un simple regard, à ce supplice qui escamotait les paroles et la musique. C’est donc aux sons de la seule guitare que le concert se poursuivi. C’était amplement suffisant pour accompagner une diction poétique qui demandait davantage de concentration, débarrassée des ampleurs d’une derbouka en délire. 

À l’entame ou à l’entracte, Il y avait aussi Ben-Mohamed, un génie au sommet de l’art de dérision du terroir. Parmi ses nombreuses envolées, il y en une impossible à oublier ! En ces temps-là, l’alcool était interdit en Kabylie. Et Ben-Mohammed de dresser un parallèle entre les effets du Ramadhan et ceux d’une surconsommation d’alcool…Je ne saurais reproduire tous les éléments de comparaison, mais la conclusion est inoubliable, tant elle transpire une vérité absolue « si le ramadhan et l’alcool ont les mêmes effets sur l’individu, il reste à espérer que le Ramadhan soit interdit bientôt à Tizi-Ouzou ! ». Eh oui ! cela se passait bien à Alger, en 1979 ! Du temps où les rêves et les illusions d’une Algérie meilleure étaient fortement ancrés dans les tripes de ses enfants. Des enfants qui n’ont pas tardé à déchanter et se résoudre à quitter le pays, quand le pire pointa son nez à l’Horizon de la bêtise humaine. Une bêtise qui s’acharne encore à jouer le rôle néfaste qu’elle a toujours joué depuis Boumediene et ses délires coloniaux. Ce colonel en chef des envahisseurs qui avait une sacrée dent, peut-être bien toute la mâchoire, contre une Kabylie rebelle et indocile au t’berbir mecquois (ettas, ettas mazal el-hal osait surenchérir Lounis dès la fin des années 1970).

Quitte-t-on vraiment le pays de gaieté de cœur, le rêve et les illusions en bandoulière ? Aït-Menguellet ne l’a pas quitté, mais il en décrit les péripéties comme s’il en avait suivi chaque pas, contourné chaque détour et franchi toutes les barrières dressées entre la nuit et la journée.

« Sou’karou y’etchour e’tsirga i-n’taf avridh our’n’sin » ; c’est la caboche remplie d’illusions que l’on a emprunté le chemin vers l’inconnu …pendant que d’aucuns s’en aigrisent de « bien fait pour lui», d’autres s’apitoient par des « il fait pitié, il laisse ses enfants derrière lui »…comment ne pas se laisser séduire par ces contrées  où, parait-il, on a trucidé la faim et que même les arbres sont éduqués et organisés ? Au bout de ces rêves, ce maître d’un ailleurs aux mille phantasmes qui vous accueille pour mieux vous écraser « amzoun our n’es3i imawlène », comme si nous étions nés orphelins. 

Même si l’on est tenté de rappeler, pour contester telle rhétorique, que chez nous aussi, peut-être bien plus qu’ailleurs «mi yemouth vavakh, yetchak 3amikh» (quand ton père disparait, ton oncle se charge de te piller) ; il n’empêche que « l’gherva n’45 », tout comme « si l’kedhma l’uzin sakham », décrit l’exil, ses cheminements et ses tragédies, avec une précision conforme à la plupart des parcours de l’émigré. 

Que dire d’autre de ce monument, pour notre bonheur, encore vivant ?

Lounis Aït-Menguellet est, sans aucun doute, la vedette qui a le mieux réussi à nous attirer vers la culture du terroir pour nous en faire prendre conscience et la vivre dans sa valeur propre et distinguée. Une culture que nous avions délaissée et carrément mésestimée au profit de Johnny, d’Elvis, des Beatles, de Jimi Hendrix, pour les uns ; d’Oum Keltoume, de Farid-El-Atrach ou Abdel-Halim Hafez, pour les autres. Heureusement que les après-midis, nous étions souvent contraints de « subir » les « nouva elkhalath » et autres sonorités du terroir de la chaine 3 (l’unique fenêtre d’évasion pour nos petites mamans recluses dans des appartements exigus pour des habituées au grand air et un espace infini, où même le ciel est à portée de main) pour maintenir le mince cordon ombilical qui subsistait encore de notre culture d’origine, happés par ces sonorités psychédéliques qui ont fait dire à mon ami Chaâvane,  « tikhragh iy’tchev’tchaken agui, la ts’rouzoun lahwal » (laisse tomber ces casseroles, ils ne font que casser la vaisselle) quand j’écoutais Voodoo Chile de Jimi Hendrix, sur Europe 1, là-haut sur mon village perché sur la plus belle colline de Kabylie. 

Mais ça c’était avant ! avant que ne vint Aït-Menguellet, avec des « savr ay-ouliw » et autres « awid afoussim », en phase avec les vibrations et les chocs de nos premiers émois. À propos d’émois, lors de la sortie de « Louiza », un cousin me rejoignit à Debbih Cherif, le disque en trophée à découvrir au plus vite. Nous l’écoutions à volume si élevé que les décibels en inondaient l’étage au-dessus, et l’appartement où habitait une certaine…Ouiza ! Au bout des quelques premiers « Oooh ah Louiza la’tsrough oula dh’nekini », ne voilà-t-il pas que la Ouiza en question se penche à 90° de sa fenêtre, comme pour dire à Ferhat le cousin « j’ai compris ton message, ne t’inquiète pas, je te pleure aussi » …ainsi défilèrent ces années d’innocence et de quotidien bon enfant…

Des années après, en guise de bilan, il est difficile de faire une liste de poèmes en phase avec la société et ses malheurs et y repérer une thématique qui a échappé à Dda Lounis. Doté d’un sens d’observation supérieur, il a su mieux que quiconque en décrypter les contours, qu’ils fussent à charge ou à décharge des siens « ayakvaïli, i’ref’dhan averanni, ayakvaïli yetsadjane eghmas yeghli ». Parmi des dizaines d’autres, le titre « Amjahedh » mérite quelques rappels. Cette chanson est dédiée à un moudjahid mort au combat, et dont la maman attend, avec fierté, le cercueil de cet enfant qui s’est battu et combattu l’ennemi, et Aït-Menguellet d’assener la vérité sous sa forme crue : « nous t’offrons un croissant pour t’étaler, en sus une étoile pour t’enterrer, nous glorifions ta vie sacrifiée… ».

Description on ne peut plus précise de ceux à qui les bandes qui se sont succédé n’oublient jamais de rendre hommage pour mieux justifier le pillage au sommet…Le plus étonnant, c’est que lors de la sortie de cette œuvre, à la vérité implacable, au début des années 1980, il se susurrait que Monsieur Aït-Menguellet avait été censuré par des producteurs peureux qui ont dégarni l’œuvre originale d’une conclusion qui en dit long : « loukane th’zridh aygher th’mouthadh, our’thets’metseth’dhara » si tu voyais ce pourquoi tu as donné ta vie, tu ne te serais pas sacrifié ! N’est-ce pas cela que des millions de Hirakis dénoncent 40 ans après, vendredi après vendredi ?

Lounis Aït Menguellet représente l’éphéméride culturelle de ces années d’or d’une jeunesse pétillante, celles de nos espoirs et déceptions entremêlés, avant de se retrouver noyées dans un océan de désillusions créé par une bande de chenapans qui n’a jamais eu d’autre objectif que celui de déposséder le pays de sa substance primaire pour mieux la piller et la céder au plus offrant, dans un marché de la soumission qui ne s’encombre point de ces broutilles que nous utopistes dénommons humanisme. À cet égard, les images d’un Bensalah tremblotant comme un enfant devant un Poutine ragaillardi en disent long. 

L’Olympia 2019, c’est une rétro-vision portée sur 45 années de vie par tout un chacun cumulées. Ceux de la génération Menguellet, évidemment ! Avec des hauts et des bas, des joies et des peines, des instants de bonheur interrompues par quelques traversées du désert, sur un fond d’exil qui se chiffre en décennies, l’œuvre d’Aït-Menguellet se construisant en parallèle avec les étapes de vos propres combats, ceux de vos revers comme ceux de vos succès. Chaque titre est un rétroviseur calé sur chacun de vos propres relais pour vous renvoyer des images d’un passé qui semble obstinément se confondre avec hier. Tant c’était juste hier que la caboche remplie d’illusions « amzoun our’nes3i imawlane » nous nous sommes résolus à suivre d’autres chemins pour, au finish, les années passant inexorablement, n’espérer qu’une chose « anzwir, l’mouts dh’ithazla » et que nos gènes ne finissent pas dans le cimetière des inconnus…loin, très loin de notre chère Kabylie…

L’Algérie, dont nous avions rêvé grandeur et jamais décadence, a été trop souillée par toutes sortes de colons physiques et intellectuels pour s’y gaiement reconnaitre ! Je préfère m’identifier à ce petit figuier qui a nourrit mon enfance, et dont j’aimerais tant de mes cendres irriguer les racines, sans flonflons provocateurs ni offense à quelconque grande et chimérique oumma à laquelle on nous a greffé de force ! 

Encore une fois, il manquera toujours un chapitre à son encyclopédie culturelle universelle si l’on ne pénètre pas l’Univers poétique de Monsieur Aït-Menguellet ! Dieu que le pays se porterait mieux si une majorité d’algériens le comprenait ! 

Thanmirth Dda Lounis (ne dit-on pas « khass yezwarik s’yiwene wass, dh’dadakh » ?), merci d’avoir éveillé en nous l’ADN de nos émotions pour le recentrer sur le barycentre de frissons purifiés par la splendeur d’une poésie unique. Mieux que quiconque, tu as su distiller en chaque Kabyle de sacrées doses de passion et de fierté ! Promis, juré ! nous conseillerons aux prochaines générations de ne pas s’égarer trop loin des racines de ces majestueux figuiers des montagnes d’Ath Yenni à Larvaâ-Nath-Irathen, ni de celles de ces augustes oliviers des plaines de Tazmalt à Akbou ! 

« zikh wa i’hadrits i’wayedh, idhelli dh’elkaghedh, assa dh’internet, a’tsidafene inegoura ! ».

K.M.

Au fil des ans…petite série d’hommages à un géant :

2009- https://www.lematindz.net/news/2775-pour-ait-menguellet-quil-applaudisse-boutef-ou-belzebuth-.html

2014-https://www.lematindz.net/news/14537-lounis-ait-menguellet-le-ciseleur-disefra.html

2019-https://lematindalgerie.comamacahu-des-poetes-des-peuples-et-des-generaux

2019-https://lematindalgerie.comconte-de-chez-nous-amacahu-de-lounis-ait-menguellet

Auteur
Kacem Madani

 




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