24 avril 2024
spot_img
AccueilCultureLounis Aït Menguellet revisité : "Anida n-tǧǧam mmi", où avez-vous laissé mon enfant ?

Lounis Aït Menguellet revisité : « Anida n-tǧǧam mmi », où avez-vous laissé mon enfant ?

POESIE

Lounis Aït Menguellet revisité : « Anida n-tǧǧam mmi », où avez-vous laissé mon enfant ?

Crédit photo : Hayet Aït Menguellet.

Nous ne pouvions terminer cette série de traductions de vingt chansons engagées de Lounis Aït Menguellet sans y inclure « Anida n-tǧǧam mmi ».

C’est sans doute l’album qui constitue le grand tournant dans la carrière de notre aède national. Une production épique qui l’introduit définitivement dans la cour des grands poètes de son temps. 

Le titre éponyme raconte le destin souvent tragique de l’émigré qui laisse derrière lui mère, femme et enfants, pour leur construire un meilleur avenir, de…loin. Combien de cercueils, expédiés de France, n’avons-nous pas vu défiler dans mon village natal ou dans les villages voisins, pendant les années 1960-70, sans parler de ces hommes dont nous n’avions entendu parler qu’à travers la formule « yemut di-fransa ». Parmi ces nombreuses bières arrivées souvent tard, en soirée ou dans la nuit, celle de mon propre père, du temps où, pour beaucoup, partir c’était ne jamais revenir vivant. 

- Advertisement -

Après un tour d’horizon reprenant la carrière de notre chantre à travers une chanson traduite par album, nous ne pouvions clore cette série de traductions sans revenir à la base même de la fulgurance du succès de Lounis Aït Menguellet avec ces 18’22’’ de magie du verbe et d’émotions que constitue le titre « Anida n-teǧǧam mmi » interprété en duo avec l’immense Massa Bouchaffa ou encore la jeune Noria. Des interprétations magistrales dont l’écoute attentive vous donne la chair de poule. Un titre qui a fait, et qui fait encore, pleurer tant de mamans, dont la mienne, touchées dans leurs douleurs intimes souvent contenues dans une retenue pudique implosive. 

Il faut peut-être rajouter que c’est en 1976, à tout juste 26 ans, que Lounis fait preuve d’autant de maturité dans l’inspiration, avec une verve puissante raffinée à la syllabe près.

«ihi aka, yewgrad kan a-wen d-iniγ : zik wa ihadriţ i wayeḍ, assa di lqaɣeḍ, a ţid-afen inegura !»

« Anida n-tǧǧam mmi », où avez-vous laissé mon enfant ?

À mes compagnons tous les trois

Vous qui êtes autour de moi

La mort est là devant moi

Elle m’observe je l’aperçois

Portez la nouvelle à ma mère

Celui qui rentre lui dira

Dites-lui : il est parti sans souffrir

Dites-lui de ne pas s’assombrir

Si de me revoir elle se languit

Qu’elle regarde le visage de mon petit

Sachez de patience l’entourer

Avant que je m’en aille promettez et jurez.

….

J’ai fait un mauvais rêve cette nuit

D’outre-tombe on m’a rendu visite

Je tenais un pigeon à la fontaine

Des mains il m’a été arraché

Je suis retourné remplir une cruche

Elle est tombée avant mes premiers pas

Par terre son eau s’est renversée 

J’ai eu du chagrin à l’avoir cassée

Dans mon rêve encore plongée

Mon enfant chéri m’apparaît

Il m’a dit « la vie est ainsi »

Tout ce que tu tiens t’échappe des mains.

Voilà qu’arrive enfin quelqu’un 

Ce rêve-là ne me plaît pas

S’il te plait puis-je te demander

Où avez-vous laissé mon enfant.

….

Du boulot d’usine à la chambrée 

Nous ne voyons pas la clarté 

Il y a longtemps qu’on ne s’est salué

Nous ne nous voyons jamais.

Rep.

J’ai ouï dire qu’il allait bien

Avec ses activités il est serein

Rep.

Le boulot nous tracasse tout le temps

Personne ne voit son compagnon.

Rep.

La course pour la pitance est ainsi

Nous en sommes devenus vieillis

Tant que de la vie nous cumulons

Elle nous malmènera à sa façon.

Du boulot d’usine à la chambrée 

La clarté nous ne la voyons jamais

Il y a longtemps qu’on ne s’est salué

Nous ne nous voyons jamais.

 

Les gens m’ont parlé de lui

De mes yeux je ne l’ai pas vu.

Rep.

Chaque jour je demande après lui 

Très prochainement il rentrera.

Rep.

Il a amplement galéré

Pour la postérité il a bien bossé

Sois patiente bientôt il sera là

Va ne te tourmente pas.

Du boulot d’usine à la chambrée 

La clarté nous ne la voyons jamais

Il y a longtemps qu’on ne s’est salué

Nous ne nous voyons jamais.

 

Deux de mes compagnons arrivent bientôt 

Questionne-les peut-être l’ont-ils rencontré.

Rep.

Peut-être s’est-il confié

Chez eux tu trouveras la vérité.

Rep.

Tout ce qu’il t’aura dit

C’est eux qui te le livreront

Ainsi tu chasseras tes appréhensions

Ton fils est en bonne santé.

Du boulot d’usine à la chambrée 

La clarté nous ne la voyons jamais

Il y a longtemps qu’on ne s’est salué

Nous ne nous voyons jamais.

…….

Sa langue débite des mensonges

Ses yeux ne peuvent me tromper

Mon fils le considère son ami

Il refuse de me dire la vérité

Je veux en connaitre davantage

J’irai interroger l’autre compagnon 

Ce qu’il dira s’il ne le travestit pas

Je redoute que vérité me blesse

S’il te plait toi qui vient d’arriver

Ne me cache pas la vérité

Dis-moi ce qui s’est passé

Où as-tu laissé mon enfant.

…….

Je l’ai laissé dans ses impulsions

Parmi ceux qu’émerveille le présent.

Rep.

Dans l’exil il a trouvé son bien-être

Il n’est pas prêt de réapparaître.

Rep.

Il ne pense jamais à ses enfants

Il n’enverra rien et n’écrira pas

Il ne se remémore ni son foyer

Ni sa mère qui ne fait que pleurer

Il ne soucie que de sa personne

Débarrasse son visage de tes visions

Évite-lui juste toute malédiction

C’est ce qui arrive à ceux de sa trempe

Quand les souffrances sont derrière eux

Ils oublient les tourments du passé.

 

Il vient d’épouser une française

Avec un nouveau foyer il prend ses aises.

Rep.

Il trouvera un sens à sa vie

Sous moult bienfaits il croulera.

Rep.

Il ne demande pas après la kabyle

Il ne pense plus aux aïds qui s’empilent

C’est comme s’il venait de renaître

Il est heureux de son nouveau destin

Il sait qu’il a trompé les aïeuls 

Il a effacé leur trace sans regrets

Son foyer il l’a laissé s’écrouler

Demande à ton cœur de l’oublier

Qu’importe les abysses qui le happeront

Ce qui est amer ne peut être édulcoré.

…….

Les tares ne sont pas spontanées

Elles prennent naissance à la racine

Même si mon fils pouvait nous oublier

Cela ne se peut pendant le mois sacré

Mes pieds continuez de marcher

Rencontrerons-nous enfin la vérité

Pleure oh mon cœur gonflé à bloc

Tu trembles je sais bien pourquoi

Oh toi le dernier témoin arrivé

S’il te plait dis-moi la vérité

Les compagnons qui t’ont précédé

Chacun avec ses nouvelles m’a bernée

Je suis passée tous les interroger

Je crois qu’ils ne font que se moquer

Ton visage triste ne trompe guère

Mon enfant où l’avez-vous laissé.

…….

Assieds-toi donc ma chère aïeule 

Indivisible est la vérité

Je vais te dire des mots très durs

J’ai de mes yeux tout vu

Te souviens-tu de celui qui labourait

De sa sueur son champ il l’œuvrait

C’est la terre nourricière

Qui s’est retourné contre lui pour s’en nourrir

Te souviens-tu de ceux qui sont morts

De leur vivant rien ne leur résistait

En un clin d’œil ils sont partis

Chacun ce qu’il possède lui survit

Te souviens-tu de ceux qui battaient

Croyant leurs forces illimitées

Te souviens-tu quand ils ont été battus

Chacun son destin finit par le rattraper 

Te souviens-tu de ces murs bien dressés

Par leur stature ils s’imposaient

Quand ils se sont écroulés tu en étais témoin

Ils ont laissé le chemin tu as vu comment

Le mensonge ne convient à personne

La vérité son éclat n’est pas diffus

Je t’énonce donc la vérité crue

L’Éternel a accompli sa mission

Ton fils a été trompé par le temps

Suivant la même trace nous finirons

Telle quelle je t’énonce la vérité sans malfaçons

J’en ai fait serment ses paupières les refermant. 
 

Auteur
Kacem Madani

 




LAISSEZ UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

ARTICLES SIMILAIRES

Les plus lus

Les derniers articles

Commentaires récents