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Marie Montebello : « Le but de mes premiers écrits a été de rendre hommage à nos mères et grands-mères »

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À Marseille, Marie Montebello tisse les récits intimes de cinq femmes solitaires, chacune portée par sa force, sa résilience et son désir de liberté. Coline, Awa, Sonia, Marguerite et Solange se croisent dans un roman où la ville devient un personnage à part entière, entre ruelles baignées de lumière et criques silencieuses.

Entre réalisme et poésie, le quotidien se fait aventure, et la solitude, choisie ou subie, devient un chemin vers l’émancipation. Les Elles de Marseille est un hommage vibrant à celles qui construisent leur vie, transcendent les blessures, et offrent au lecteur le parfum subtil de la liberté.

Marie Montebello a accepté de partager avec nous son parcours et sa vision après l’avoir rencontrée au Carré des Écrivains 2025, un lieu où les voix littéraires se croisent et s’entrelacent, à l’image de ses personnages.

Le Matin d’Algérie : Qu’est-ce qui vous a inspirée à raconter les histoires de ces cinq femmes solitaires à Marseille ?

Marie Montebello : Ces dernières années, je me suis aperçue que je côtoyais de plus en plus de femmes seules, dans le travail, les associations, les loisirs, les voyages … J’ai alors vérifié qu’effectivement en France, il y avait 11 millions de personnes seules dont plus de 7 millions de femmes, de tous les âges, divorcées, veuves, mais également des jeunes femmes hyper diplômées de la trentaine qui sont indépendantes économiquement et qui désirent mener leur propre vie sans aucune obligation. Ce fait sociétal est nouveau, je me rappelle que dans mon enfance, issue des milieux populaires, dans les années 1960/1970, il n’y avait pas de femmes seules autour de moi, car peu de femmes travaillaient et avaient en conséquence une indépendance économique. On peut vérifier également qu’en général, que ce soit dans les milieux artistiques ou littéraires, les femmes « seules » qui pouvaient s’exprimer au cours des périodes précédentes venaient uniquement des milieux bourgeois.

Le Matin d’Algérie : Coline, Awa, Sonia, Marguerite et Solange ont chacune un destin très différent. Comment avez-vous construit leurs parcours pour qu’ils s’entrelacent subtilement dans le récit ?

Marie Montebello : Ce sont pour la plupart des femmes que j’ai rencontrées à Marseille, car je fais partie du Forum des Femmes de La Méditerranée depuis sa création, et comme Marseille est une ville multiculturelle, j’y ai rencontré beaucoup de filles issues de la migration, italienne, vietnamienne, sénégalaise, algérienne, marocaine… Toutes ont été appelées à se battre et à travailler très dur pour survivre.

On se trouve ainsi confrontée à une solitude subie pour des raisons de migration, de conversion conjugale, de séparation, de deuil, etc. Et cette solitude subie, sur l’instant, peut devenir par le travail, l’indépendance économique et la thérapie personnelle, une solitude choisie. C’est ainsi que cette solitude subie, que j’ai eu à traverser moi-même après la mort de mon mari, a pu par la suite se transformer en solitude choisie en offrant, en outre, ce goût subtil qu’est le parfum de la liberté totale en tant que femme, en France.

Le Matin d’Algérie : La ville de Marseille semble devenir un personnage à part entière dans le roman. Comment décririez-vous le rôle de la ville dans la vie de vos personnages ?

Marie Montebello : Effectivement, venant du Nord-Est de la France, d’une petite ville minière grise et pluvieuse, la découverte de cette ville fut un véritable « coup de foudre ». Il est évident que Marseille avec sa lumière, le bleu du ciel, les profondeurs argentées de la mer, les monuments ocre et pastel, qui se couvrent d’un rose orangé le soir, ont tout de suite pour moi évoqué l’Italie que mes parents ont dû quitter au début du siècle dernier. Revenir à Marseille, ce fut comme un retour à mes racines intérieures italiennes. Et, en outre, qui a dit : « La misère est moins dure au soleil » ? Aznavour ! Ce fut le cas, la vie fut beaucoup plus facile et agréable à Marseille, surtout avec des enfants !

Le Matin d’Algérie : La mer revient comme un leitmotiv tout au long du livre, symbolisant parfois l’apaisement, parfois l’appel à l’aventure. Quel est votre rapport personnel à la mer ?

Marie Montebello : La mer est devenue après les pertes et les décès, ma meilleure amie, toujours accueillante et silencieuse, comme « La Bonne Mère ». C’est surtout en hiver, quand la foule des touristes a disparu et qu’il commence à faire un peu frais, que le soleil est toujours là, que commence le véritable lien complice avec la mer. Il faut savoir qu’il y a à Marseille des criques où on peut se retrouver totalement seul en osmose avec le ciel, les rochers et la mer. C’est comme si, complètement nu, sous un soleil aveuglant, on pouvait alors faire partie intégrante de cette nature généreuse enveloppée uniquement du silence total pour devenir aussi léger qu’un grain de sable, ou qu’une vague regagnant la haute mer.

Le Matin d’Algérie : Certaines histoires, comme celle de la jeune fille née sous « X » ou les événements liés à FIM, sont très marquantes. Comment choisissez-vous les détails réalistes à intégrer dans vos récits ?

Marie Montebello : Pour tout vous dire, je me suis inspirée de ma propre histoire, de chroniqueuse radio qui travaille à FIM (France Inter Marseille). Le micro qui reste ouvert alors que la chroniqueuse du jour est en train de raconter sa vie amoureuse, c’est arrivé à l’une de mes collègues ! Ensuite, effectivement, j’ajoute de l’imaginaire, de la fantaisie et du suspense… Du moins, j’essaye ! Mais la plupart de mes personnages sont issus de la réalité parce qu’elles m’ont marquée aussi bien par leurs chemins de vie, par leur authenticité que par leur originalité. C’est un peu comme un peintre qui prend un modèle mais le façonne selon son humeur. On va rajouter de la couleur, un chapeau, des lunettes, un sourire charmeur ou des poings vengeurs.

Le Matin d’Algérie : Votre écriture alterne entre réalisme, poésie et formes plus originales comme le poème en prose. Comment travaillez-vous ces variations de style pour qu’elles servent le récit ?

Marie Montebello : En tant que chroniqueuse radio, j’ai gardé un style parlé, réaliste et synthétique. Et en tant que grande lectrice, je suis certainement impactée, sans m’en rendre compte, par d’autres styles d’écriture. C’est vrai que l’écriture libre sous forme poétique me plaît énormément. Et je pense qu’en faisant alterner ces deux styles, ça me permet de donner du souffle à la fois au narrateur et au lecteur.

Le Matin d’Algérie : L’humour et la légèreté côtoient des thèmes plus graves comme la solitude, la recherche de lien familial ou le passage du temps. Est-ce une manière pour vous de refléter la complexité de la vie ?

Marie Montebello : Heureusement pour moi, je viens d’une grande famille italienne pauvre, mais aimante et joyeuse, et j’ai hérité d’un tempérament positif. Je pense que c’est un des plus beaux cadeaux de la vie. Jean-Pierre Bacri a dit : « Je crois aux vertus de l’optimisme. Ce n’est pas facile, mais ça ne sert à rien d’être pessimiste. Anticiper le malheur, c’est le vivre deux fois. Mieux vaut croire que les choses vont aller mieux ».

Le Matin d’Algérie : Les personnages féminins ont tous une énergie et une volonté de vivre remarquables. Quels messages ou valeurs vouliez-vous transmettre à travers eux ?

Marie Montebello : Comme dans mon précédent livre « La traversée des MacaroniEs », j’ai été impressionnée par la force et l’énergie de toutes ces mères qui ont eu le courage d’élever des familles nombreuses sans argent et sans jamais se plaindre. Tout le contraire d’aujourd’hui !

Le but de mes premiers écrits a été justement de rendre hommage à nos mères et grands-mères qui ont su transmettre de si belles valeurs alors qu’elles sont totalement « hors-champ de l’Histoire » et qu’on ne parle jamais d’elles.

Le Matin d’Algérie : Plusieurs critiques évoquent une dimension universelle dans vos histoires, malgré le cadre marseillais très précis. Était-ce une intention consciente de votre part ?

Marie Montebello : Quand on parle du particulier, on s’approche obligatoirement de l’universel. L’idée étant effectivement de partir de faits sociaux, comme la migration, la solitude, le visible et l’invisible. L’universel n’existant pas à l’état pur, je m’appuie sur des exemples concrets et sur mes expériences de vie. Mais c’est l’écriture qui donne une résonance universelle au particulier.

Le Matin d’Algérie : Le dernier récit crée des liens entre toutes les femmes et avec Marseille. Comment avez-vous pensé cette conclusion pour donner cohérence et harmonie à l’ensemble ?

Marie Montebello : Je cherchais un trait d’union entre ces femmes qui soit dans la nature, dans le reflet de la mer, dans le souffle du vent, dans le parcours des oiseaux, dans le murmure des ruisseaux, et puis, comme je touche ou suis touchée parfois par les mondes invisibles, je me suis laissée aller vers ces mondes-là.

Le Matin d’Algérie : Les musiques, lieux et objets que vous mentionnez participent à l’atmosphère et à la temporalité du récit. Quelle place tient la mémoire personnelle dans vos romans ?

Marie Montebello : Effectivement, comme tous les romanciers, la mémoire personnelle tient une énorme place dans les écrits, mais je déplore qu’aujourd’hui on n’écrive plus que sur le petit soi, qu’il y ait tant de romans qui ne s’évadent pas du cadre familialiste, des histoires personnelles, des petits secrets. Si on lit, c’est pour voyager, pour découvrir, pour apprendre, pour comprendre, pour exulter, pour rire, pour s’ouvrir à d’autres mondes que soi, même si l’on part de son histoire personnelle.

Le Matin d’Algérie : Si vous deviez inviter vos lecteurs à retenir une émotion ou une réflexion après avoir lu Les Elles de Marseille, laquelle serait-elle et pourquoi ?

Marie Montebello : En m’inspirant de Wim Wenders, c’est une invitation à découvrir Marseille sur des ailes, à renouer les liens entre les individus et leur environnement, à apprécier les petits bonheurs et les joies du quotidien, à retrouver le goût de vivre, tout en se délectant de la poésie visuelle que nous offre la nature.

Entretien réalisé par Djamal Guettala 

À propos

Marie-Françoise Montebello est née en Lorraine, à Longwy, « La cité du fer ». Inspirée par ses origines sardo-abruzzes et par l’actualité migratoire, elle témoigne de la place des femmes migrantes, prédestinées à être, depuis toujours, « hors champ de l’histoire ».

Linguiste et traductrice, voix de Fip Marseille, chroniqueuse et voyageuse dans le Visible et l’Invisible, elle habite aujourd’hui à Marseille et participe au Forum Femmes Méditerranée depuis sa création.

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